Être humain et société
Des fleurs pour la science insolite
Les prix Ig Nobel ont récompensé dix chercheurs pour leurs études toutes plus saugrenues les unes que les autres.
par Charles-Philippe Giroux
Le 16 octobre 2006 — Combien de photos de groupe faut-il prendre pour en obtenir au moins une où personne ne cligne des yeux? Est-il pertinent que des scientifiques étudient la question? Et ces chercheurs méritent-ils un prix pour récompenser leurs efforts?
Marc Abrahams croit que oui. Depuis 16 ans, il remet ses prix «Ig Nobel» – en anglais, une lecture à voix haute donne «prix ignobles» – à des scientifiques qui mènent des recherches plutôt insolites. «Quand je suis devenu éditeur d’un magazine scientifique, j'ai commencé à rencontrer des gens dont les recherches faisaient rire, pour ensuite faire réfléchir. Certaines de ces études étaient tellement spectaculaires que je me suis dit que quelqu'un, quelque part, devait leur offrir une certaine forme de reconnaissance.»
L’événement est devenu un véritable phénomène. Marc Abrahams reçoit chaque année entre 5000 et 7000 candidatures! «De 10 à 20% des gens se mettent eux-mêmes en nomination, précise-t-il. Nous voyons des entreprises proposer la candidature de leurs employés, des écoles et des laboratoires suggérer des membres de leur personnel et même des gouvernements recommander certains de leurs fonctionnaires.»
Les dix prix Ig Nobel 2006 ont été remis au début du mois lors d'une cérémonie au Sanders Theatre de l'Université Harvard, à la même période de l’année où sont traditionnellement décernés les prestigieux prix Nobel. D'ailleurs, la plupart des Ig Nobel sont remis au lauréat par un authentique récipiendaire de prix Nobel.
Lorsqu'il apprennent qu'ils ont gagné un prix Ig Nobel, les chercheurs se montrent parfois méfiants, mais le plus souvent enthousiastes. Ce n'est pas un hasard si la grande majorité des gagnants se déplacent, à leurs frais, jusqu'à Harvard pour y recevoir leur récompense. «Dans presque tous les cas, nous les contactons d’abord discrètement pour leur donner l'occasion de décliner le prix, note Marc Abrahams. Mais très peu d’entre eux le font.»
Même s'ils forment la grande majorité des lauréats, les scientifiques n'ont pas le monopole des prix Ig Nobel. Certaines années voient des économistes ou des écrivains être récompensés. En 1996, un prix Ig Nobel d'art a même honoré l'inventeur du flamand rose en plastique.
Et si vous êtes secrètement déçu de ne pas avoir été «Ig Nobelisé», consolez-vous: les recherches récompensées ne datent pas toutes de la dernière année. Les gens qui ont énoncé la fameuse loi de Murphy, par exemple, ont été couronnés 50 ans après les faits! Les lauréats du prix d'ornithologie 2006 – qui ont montré pourquoi les pic-bois sont immunisés contre les maux de tête – sont quant à eux récompensés pour des travaux remontant à 1976.
Quant au nombre de photos requises pour être certain à 99% que personne ne clignera des yeux, il se calcule comme suit: 1/(1-xt)n. Dans cette formule, "x" est le nombre de clignements attendus d'une personne qui se fait prendre en photo (10 par minute en moyenne), "t" est la durée de l'exposition tandis que "n" est le nombre de personnes dans le portrait.
Voici la liste complète des gagnants de l'édition 2006 des prix Ig Nobel:
Prix d'ornithologie
Ivan Schwab, de l'Université de la Californie à Davis, pour ses études expliquant pourquoi les pic-bois n'ont pas de maux de tête.
Prix de nutrition
Wasmia Al-Houty, de l'Unversité de Koweit, pour ses travaux sur les caprices alimentaires des bousiers, ces insectes qui ont un penchant pour, vous l'aurez compris, la m…
Prix Ig Nobel de la paix
Howard Stapleton, de Merthyr Tyfil, au Pays de Galles, pour avoir inventé un appareil électroacoustique anti-adolescents. Cet appareil émet un son désagréable que les jeunes peuvent percevoir mais qui est inaudible pour les adultes. Le chercheur s’est d’ailleurs servi de la même technologie pour mettre au point une sonnerie de téléphone cellulaire que les jeunes peuvent entendre, mais pas leurs professeurs.
Prix d'acoustique
Lynn Halpern, des universités Brandeis et Northwestern, pour ses expériences démontrant pourquoi le bruit du frottement des ongles sur un tableau noir est si désagréable.
Prix de mathématiques
Nic Svenson, de l'Organisation de science et de recherche du Commonwealth de l'Australie, pour ses calculs permettant d'établir combien de photos de groupe doivent être prises pour s'assurer que personne ne cligne des yeux.
Prix de littérature
Daniel Oppenheimer, de l'Université Princeton, pour son papier «Conséquences du recours à une utilisation érudite du langage vernaculaire sans égard à la nécessité: Le problème de l'emploi inutile de mots compliqués».
Prix de médecine
Francis Fesmire, du Collège de médecine de l'Université du Tennessee, pour son étude de cas «Interruption de hoquets intraitables à l'aide d’un massage rectal digital».
Prix de physique
Basile Audoly, de l'Université Pierre et Marie Curie de Paris. Leur étude explique pourquoi, lorsqu'on plie des spaghettis non cuits, il cassent souvent en plus de deux morceaux.
Prix de chimie
Antonio Mulet, de l'Université de Valence, en Espagne, pour son étude «Vélocité ultrasonique du fromage cheddar en fonction de la température».
Prix de biologie
Bart Knols, de l'Université agricole de Wageningen, aux Pays-Bas, pour leur démonstration que la femelle du moustique Anopheles gambiae est autant attirée par l'odeur du fromage limbourg que par celle de pieds humains.
par Charles-Philippe Giroux
Le 16 octobre 2006 — Combien de photos de groupe faut-il prendre pour en obtenir au moins une où personne ne cligne des yeux? Est-il pertinent que des scientifiques étudient la question? Et ces chercheurs méritent-ils un prix pour récompenser leurs efforts?
Marc Abrahams croit que oui. Depuis 16 ans, il remet ses prix «Ig Nobel» – en anglais, une lecture à voix haute donne «prix ignobles» – à des scientifiques qui mènent des recherches plutôt insolites. «Quand je suis devenu éditeur d’un magazine scientifique, j'ai commencé à rencontrer des gens dont les recherches faisaient rire, pour ensuite faire réfléchir. Certaines de ces études étaient tellement spectaculaires que je me suis dit que quelqu'un, quelque part, devait leur offrir une certaine forme de reconnaissance.»
L’événement est devenu un véritable phénomène. Marc Abrahams reçoit chaque année entre 5000 et 7000 candidatures! «De 10 à 20% des gens se mettent eux-mêmes en nomination, précise-t-il. Nous voyons des entreprises proposer la candidature de leurs employés, des écoles et des laboratoires suggérer des membres de leur personnel et même des gouvernements recommander certains de leurs fonctionnaires.»
Les dix prix Ig Nobel 2006 ont été remis au début du mois lors d'une cérémonie au Sanders Theatre de l'Université Harvard, à la même période de l’année où sont traditionnellement décernés les prestigieux prix Nobel. D'ailleurs, la plupart des Ig Nobel sont remis au lauréat par un authentique récipiendaire de prix Nobel.
Lorsqu'il apprennent qu'ils ont gagné un prix Ig Nobel, les chercheurs se montrent parfois méfiants, mais le plus souvent enthousiastes. Ce n'est pas un hasard si la grande majorité des gagnants se déplacent, à leurs frais, jusqu'à Harvard pour y recevoir leur récompense. «Dans presque tous les cas, nous les contactons d’abord discrètement pour leur donner l'occasion de décliner le prix, note Marc Abrahams. Mais très peu d’entre eux le font.»
Même s'ils forment la grande majorité des lauréats, les scientifiques n'ont pas le monopole des prix Ig Nobel. Certaines années voient des économistes ou des écrivains être récompensés. En 1996, un prix Ig Nobel d'art a même honoré l'inventeur du flamand rose en plastique.
Et si vous êtes secrètement déçu de ne pas avoir été «Ig Nobelisé», consolez-vous: les recherches récompensées ne datent pas toutes de la dernière année. Les gens qui ont énoncé la fameuse loi de Murphy, par exemple, ont été couronnés 50 ans après les faits! Les lauréats du prix d'ornithologie 2006 – qui ont montré pourquoi les pic-bois sont immunisés contre les maux de tête – sont quant à eux récompensés pour des travaux remontant à 1976.
Quant au nombre de photos requises pour être certain à 99% que personne ne clignera des yeux, il se calcule comme suit: 1/(1-xt)n. Dans cette formule, "x" est le nombre de clignements attendus d'une personne qui se fait prendre en photo (10 par minute en moyenne), "t" est la durée de l'exposition tandis que "n" est le nombre de personnes dans le portrait.
Voici la liste complète des gagnants de l'édition 2006 des prix Ig Nobel:
Prix d'ornithologie
Ivan Schwab, de l'Université de la Californie à Davis, pour ses études expliquant pourquoi les pic-bois n'ont pas de maux de tête.
Prix de nutrition
Wasmia Al-Houty, de l'Unversité de Koweit, pour ses travaux sur les caprices alimentaires des bousiers, ces insectes qui ont un penchant pour, vous l'aurez compris, la m…
Prix Ig Nobel de la paix
Howard Stapleton, de Merthyr Tyfil, au Pays de Galles, pour avoir inventé un appareil électroacoustique anti-adolescents. Cet appareil émet un son désagréable que les jeunes peuvent percevoir mais qui est inaudible pour les adultes. Le chercheur s’est d’ailleurs servi de la même technologie pour mettre au point une sonnerie de téléphone cellulaire que les jeunes peuvent entendre, mais pas leurs professeurs.
Prix d'acoustique
Lynn Halpern, des universités Brandeis et Northwestern, pour ses expériences démontrant pourquoi le bruit du frottement des ongles sur un tableau noir est si désagréable.
Prix de mathématiques
Nic Svenson, de l'Organisation de science et de recherche du Commonwealth de l'Australie, pour ses calculs permettant d'établir combien de photos de groupe doivent être prises pour s'assurer que personne ne cligne des yeux.
Prix de littérature
Daniel Oppenheimer, de l'Université Princeton, pour son papier «Conséquences du recours à une utilisation érudite du langage vernaculaire sans égard à la nécessité: Le problème de l'emploi inutile de mots compliqués».
Prix de médecine
Francis Fesmire, du Collège de médecine de l'Université du Tennessee, pour son étude de cas «Interruption de hoquets intraitables à l'aide d’un massage rectal digital».
Prix de physique
Basile Audoly, de l'Université Pierre et Marie Curie de Paris. Leur étude explique pourquoi, lorsqu'on plie des spaghettis non cuits, il cassent souvent en plus de deux morceaux.
Prix de chimie
Antonio Mulet, de l'Université de Valence, en Espagne, pour son étude «Vélocité ultrasonique du fromage cheddar en fonction de la température».
Prix de biologie
Bart Knols, de l'Université agricole de Wageningen, aux Pays-Bas, pour leur démonstration que la femelle du moustique Anopheles gambiae est autant attirée par l'odeur du fromage limbourg que par celle de pieds humains.