Être humain et société

La grâce de l'australopithèque

Michel Hallet Eghayan fait de la chorégraphie scientifique: ses artistes dansent l’évolution de la vie, de la cellule au bipède.

par Sophie Doucet

Le 21 février 2007 – C’est une apparition saugrenue que celle de Lucy l’australopithèque dans la salle de répétition de l’École supérieure de ballet contemporain de Montréal. Enfin, ce n’est pas vraiment Lucy, mais le chorégraphe lyonnais Michel Hallet Eghayan, qui, l’espace d’un instant, s’est glissé dans sa peau.

Le grand monsieur avance à pas lents, bras ballants et genoux fléchis, au milieu des jeunes danseurs attentifs. «Lucy fait un mètre, n’a pas de fesses et ne peut pas allonger les jambes», décrit-il. À sa manière de l’incarner, on le devine: il la connaît par cœur et il l’aime d’amour.

Michel Hallet Eghayan est de passage à Montréal dans le cadre d’une résidence de création avec les danseurs du Jeune Ballet du Québec, qui ont entre 16 et 20 ans. Il est là aussi pour parler de l’étonnant travail qu’il fait depuis trois ans avec des scientifiques: raconter, par la danse, l’évolution de la vie, de la cellule au bipède.

Il l’avoue d’emblée: «J’ai fait de très mauvaises études de sciences». Lui, c’étaient les arts. Pionnier de la danse contemporaine en France, il a créé en carrière une cinquantaine d’œuvres, dont certaines sont devenues des classiques. Il s’est aussi attaché à faire vivre la danse dans la cité, en initiant le Festival des enfants, dans le quartier pauvre de La Duchère, à Lyon.

La science? C’était un autre monde, peuplé de gens d’une autre race que lui, croyait-il. Jusqu’au jour de sa rencontre avec le paléoanthropologue Pascal Picq. Entre eux, ce fut le big bang de la création!

L’artiste et le scientifique ont voulu faire équipe pour monter une pièce de vingt minutes sur l’évolution de l’homme. Les vingt minutes sont vite devenues une heure trente, puis… deux trilogies! Leurs trois conférences dansées et trois œuvres chorégraphiques ont été présentées dans plusieurs villes d’Europe. Selon l’issue de pourparlers en cours, on pourrait les voir bientôt au Québec.

Michel Hallet Eghayan et les danseurs de sa compagnie travaillent sous la supervision d’un comité scientifique pour être au plus près de la réalité historique dans leur gestuelle, sans singer les singes. «Il s’agit d’entrer physiquement dans le corps de nos ancêtres, explique le chorégraphe. On pousse les danseurs là où il y a cette mémoire du corps.»

Comment les danseurs, eux qui visent normalement à toucher la grâce et la beauté, réagissent-ils à l’idée d’incarner des primates et des reptiles? La question est presque une insulte pour le chorégraphe! «Un lézard qui file, c’est d’une grâce! Et Lucy… Si vous saviez comme elle est jolie!» dit-il, les mains sur le cœur.

Toute l’entreprise a pour but de toucher et d’instruire. Puis, de faire tomber les murs entre l’art et la science. «Les danseur évoluent dans un milieu très fermé et c’est la même chose pour les scientifiques. En s’ouvrant à l’autre, ça amène de l’air frais.»

À la danse, la science apporte une chose principale, dit Michel Hallet Eghayan: sa poésie. Quand il entend raconter la théorie des cordes, par exemple, qui dit que l’Univers se fonde sur des cordelettes vibrantes, le chorégraphe est transporté, bouleversé. «C’est complètement poétique et inspirant!»
 
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