Être humain et société

Mémoire sélective

On peut atténuer l’intensité d’un souvenir traumatique sans menacer les autres souvenirs qui y sont associés.

par Julie Parent

Le 13 mars 2006 — On a longtemps considéré la mémoire à long terme comme une prison où les souvenirs sont enfermés à jamais. Mais il y a deux ans, les travaux de Karim Nader, professeur au département de psychologie de l’Université McGill, ont ébranlé cette certitude.

Il avait découvert que lorsqu’on se remémore un événement traumatisant, le souvenir redevient vulnérable, c’est-à-dire susceptible d’être altéré avant d’être stocké de nouveau, ou «reconsolidé», dans la mémoire à long terme.

Chez les rats, on peut alors «neutraliser» la trace du traumatisme en injectant un médicament dans l’amygdale, cette zone du cerveau où sont emmagasinés les souvenirs liés à la peur. Ce médicament, l’anisomycine, bloque la synthèse des protéines responsables de la «reconsolidation» des souvenirs.

Cette percée était fort prometteuse pour le traitement des personnes souffrant du syndrome de stress post-traumatique. Mais une question cruciale subsistait: si on atténue l’intensité d’un souvenir douloureux, après une catastrophe naturelle ou une agression, par exemple, les souvenirs qui y sont indirectement associés risquent-ils d’être affectés eux aussi?

Non, conclut Karim Nader dans une étude publiée le mois dernier dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences.

«Les souvenirs ne sont pas isolés les uns des autres», souligne-t-il. Si une personne a vu mourir ses parents dans un accident de voiture, elle se souviendra peut-être qu’elle portait un pantalon rouge ce jour-là, et ce détail lui rappellera autre chose, comme une fête d’anniversaire où elle avait reçu le pantalon en cadeau.

Mais contrairement au souvenir direct de l’accident, le souvenir indirect de l’anniversaire ne sera pas fragilisé lorsque le traumatisme sera évoqué. Pour expliquer le phénomène, Karim Nader suggère que les deux types de souvenirs passent par des connexions cérébrales différentes lorsqu’ils sont ramenés à la surface.

Pour arriver à ces conclusions, l’équipe de recherche a conditionné des rats de laboratoire à associer un son à un choc électrique. Chaque fois qu’ils entendaient ce son, les animaux anticipaient la douleur et figeaient. Un autre son a ensuite été associé au premier, de sorte que les rats en sont aussi venus à craindre le deuxième son.

On a ensuite rappelé aux rats le traumatisme en leur présentant l’un des deux sons, puis on leur a injecté une drogue (l’anisomycine) pour neutraliser le souvenir effrayant.

Lorsqu’on administrait le médicament après l’écoute du son 2, cela réveillait indirectement le souvenir du son 1 et la peur qui y était associée. «Le lendemain, les rats ne craignaient plus le son 2, mais ils avaient toujours peur du son 1», dit Karim Nader. Le médicament n’avait donc pas affaibli le souvenir indirect.

Bien sûr, neutraliser un souvenir ne veut pas dire l’effacer complètement, mais en diminuer la force, contrairement au film Eternal Sunshine of the Spotless Mind, où les héros pourchassaient leurs souvenirs dans les méandres de leur mémoire avant qu’ils ne disparaissent à jamais. Au dire du chercheur, ses travaux en auraient inspiré le scénario!
 
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