Avril 2006

Avril 2006

Dossier: La Bible contre l'évolution

La main de Dieu, la part du singe

La vie est trop complexe pour être le fruit du hasard, affirment les adeptes du “dessein intelligent”. Ils veulent injecter du divin dans la biologie. Mais la communauté scientifique ne suit pas. Ouf!   

par Noémi Mercier

“Pourriez-vous me dire honnêtement (et je vous en serais fort reconnaissant) si vous croyez que la forme de mon nez a été prescrite et guidée par une cause intelligente?” C’est la question que posait Charles Darwin à son ami, le géologue Charles Lyell, peu de temps après la publication de L’origine des espèces, en 1859. Darwin y proposait que les organismes vivants évoluent grâce à des mutations aléatoires qui, lorsqu’elles améliorent les chances de survie ou de reproduction, sont transmises aux générations suivantes. L’ouvrage avait provoqué une levée de boucliers: l’idée que la prodigieuse diversité du vivant soit le résultat d’une suite d’accidents de la nature était insupportable aux yeux de ceux qui y voyaient l’œuvre de Dieu.

Depuis une dizaine d’années, un noyau de penseurs, surtout aux États-Unis, montent une nouvelle offensive pour ramener la “main divine” au cœur des sciences biologiques, au détriment de la théorie de l’évolution. Dieu a cette fois pratiquement disparu de leur discours: le mouvement du “dessein intelligent” (intelligent design, en anglais) met plutôt de l’avant des prétentions scientifiques pour faire avancer ses idées.

“Cette théorie postule que l’intervention d’un agent intelligent est la meilleure façon d’expliquer certaines caractéristiques des organismes vivants, et que les effets de l’intelligence sur la nature peuvent être détectés scientifiquement”, résume Stephen Meyer, cofondateur et vice-président du Discovery Institute. Cet institut, basé à Seattle, est le principal incubateur du mouvement. “Il se pourrait bien que cet agent soit Dieu et, personnellement, c’est ce que je crois, concède-t-il. Mais il s’agit d’une question philosophique de second ordre.”

Les partisans de cette théorie se gardent bien d’identifier trop explicitement le “designer”. Ils risqueraient de donner raison à leurs détracteurs, qui voient dans leur mouvement une croisade néo-créationniste formulée dans un jargon pseudo-scientifique. Stephen Meyer, qui détient un doctorat en histoire et en philosophie de la science de l’université de Cambridge, en Angleterre, insiste sur la distinction à faire entre créationnisme et dessein intelligent: “Le créationnisme cherche à interpréter la science en fonction du récit biblique de la Genèse. Il s’agit d’une déduction à partir d’une autorité religieuse. Le dessein intelligent est une inférence à partir de données biologiques. C’est tout le contraire.” Et à l’inverse du créationnisme, le dessein intelligent ne nie pas que les êtres vivants aient évolué, ni même qu’ils proviennent tous d’un ancêtre commun. “Mais, dit Stephen Meyer, nous rejetons l’idée qu’un processus non planifié, la sélection naturelle, ait suffi à produire toutes les formes de vie sur Terre.”

La communauté des chercheurs, elle, ne suit pas. “Toutes les organisations scientifiques d’importance en Amérique du Nord ont examiné leurs arguments et ont conclu que le dessein intelligent n’est pas de la science”, dit Brian Alters en pesant ses mots. Directeur du Centre de recherche en enseignement de l’évolution, à l’Université McGill, ce professeur a été le seul Canadien invité à témoigner, l’an dernier, au procès intenté contre le conseil scolaire de Dover, en Pennsylvanie, par des parents opposés à l’enseignement de cette idée.

Les supporteurs du dessein intelligent ont perdu ce procès. Mais ils n’entendent pas reculer sur le terrain de la science. Membres d’“instituts” et de “sociétés internationales”, armés de doctorats d’universités prestigieuses, ils ont fait de la biologie moléculaire leur principal champ de bataille. Dans son livre Darwin’s Black Box (la boîte noire de Darwin), paru en 1996, le biochimiste Michael Behe a inventé un terme, la “complexité irréductible”, pour qualifier une gamme de systèmes biochimiques qui seraient trop raffinés pour être le résultat de l’évolution par la sélection naturelle. “Un système de ce type est composé de nombreux éléments, comme des protéines, qui remplissent une fonction de façon coordonnée, de telle sorte que, si on retire n’importe lequel de ces éléments, le système tout entier cesse de fonctionner”, explique Stephen Meyer. Puisqu’ils n’ont pas pu évoluer, ces systèmes doivent avoir été conçus par un ingénieur intelligent. L’exemple le plus évident de cette complexité serait le flagelle de la bactérie (voir l’encadré ci-dessous).

Bien sûr, les biochimistes admettent ne pas encore comprendre tout à fait comment les structures de ce genre ont évolué. Et ce sont précisément ces lacunes que les tenants du dessein intelligent exploitent pour affirmer que “beaucoup de recherches en évolution se rapprochent d’un cul-de-sac”, selon les termes de Stephen Meyer. Particulièrement, croit-il, en ce qui concerne “le problème de l’information”: comment les nucléotides qui composent l’ADN (désignés par les lettres A, G, C ou T) ont-ils pu s’organiser en une séquence d’instructions aussi précise? “Toutes les fonctions de la cellule sont prescrites par l’information encodée dans la molécule de l’ADN. Au lieu d’un code binaire comme en informatique, il s’agit d’un code chimique de quatre caractères, un alphabet de la vie. Aucune explication évolutionniste standard ne peut rendre compte de l’origine de l’information requise pour produire la vie. Par contre, nous savons d’expérience que chaque fois que nous repérons de l’information, elle provient toujours d’une source intelligente. Comme lorsque nous trouvons des hiéroglyphes gravés dans le roc. Cette signature de l’intelligence se retrouve aussi dans la cellule.”

Stephen Meyer se dit prêt à reconsidérer sa position, si les progrès de la science apportent de nouveaux éléments de réponse. Mais il perd patience: “La science est en train de se heurter à un mur. Parce que nous sommes si réticents à conclure que l’intelligence puisse jouer un rôle, nous ne laissons pas la nature s’exprimer. En tant que scientifiques, nous devons distinguer les situations où nous avons simplement besoin de temps pour résoudre une question de celles où nous faisons face à un problème fondamental, à une impasse.”

Si les adeptes du dessein intelligent n’hésitent pas à attaquer la pertinence de la science “standard”, ils se réclament pourtant des mêmes méthodes pour démontrer leur propre légitimité. “Nous utilisons les méthodes établies de “détection du design” qui sont employées dans d’autres disciplines. Les archéologues distinguent constamment les causes intelligentes des causes non intelligentes lorsqu’ils analysent des artéfacts ou des inscriptions. Tout ce que nous faisons de radical, c’est d’appliquer ces procédés à la biologie.”

Pas si vite, s’objecte Brian Alters, de l’Université McGill: “La différence est considérable! Ce sont des êtres humains qui ont fabriqué les artéfacts, et les êtres humains sont une explication naturelle. La science recherche les causes naturelles de phénomènes naturels.” Le dessein intelligent introduit une cause surnaturelle dans l’équation. Et ça, insiste-t-il, ce n’est pas de la science.

Mais pourquoi ne pas simplement surmonter notre malaise face aux entités surnaturelles, comme le réclament les disciples du dessein intelligent? Parce que leur hypothèse n’est pas falsifiable, souligne Frédéric Bouchard, spécialiste de la philosophie des sciences et professeur à l’Université de Montréal. “Selon le “falsificationnisme”, un terme adopté par le philosophe autrichien Karl Popper, une hypothèse est scientifique si et seulement si elle peut être confrontée à des observations, et si elle peut être réfutée grâce à ces observations. Le problème du dessein intelligent est qu’il ne fournit pas de contexte dans lequel on pourrait observer l’“ingénieur”.”

À cela, les membres du mouvement répondent qu’ils ne font qu’emprunter les recettes de la science. “Les scientifiques passent leur temps à inférer des entités non observables à partir de données observables, rétorque Stephen Meyer. Prenez le big-bang, par exemple: on ne peut pas l’observer directement, mais on l’induit à partir d’autres types d’évidences.”

Sauf qu’en théorie, on pourrait assister au big-bang si on reculait dans le temps. “Il y a toujours un contexte d’observation, même s’il n’est que potentiel, précise Frédéric Bouchard. Comment serait-on censé voir la main intelligente? Les partisans de cette théorie ne nous le disent pas. De plus, lorsqu’on postule une hypothèse sur un phénomène impossible à observer, en astrophysique par exemple, on s’attend au moins à ce qu’elle soit compatible avec d’autres théories qui, elles, sont fondées sur des faits observables. Le dessein intelligent échoue là aussi.”

Le plus grand piège, enfin, est que le dessein intelligent, malgré ses prétentions scientifiques, menace de compromettre la raison d’être de la science. Que l’agent intelligent soit une puissance supérieure, le Dieu chrétien ou un grand manitou issu du cosmos, cette théorie risque d’agir comme un antidote à la curiosité, puisque ses arguments s’appuient sur l’ignorance. “Le danger est qu’on arrête de chercher, dit Frédéric Bouchard. Si on invoque le divin chaque fois que ça devient trop difficile, on n’essaiera plus de comprendre.” Si on avait cessé de chercher la cause du rhume avant de découvrir les virus, peut-être croirait-on encore à la possession diabolique…

Trop complexe pour l’évolution?

La “complexité irréductible” fait référence à des systèmes biochimiques qui, selon les partisans du dessein intelligent, seraient trop complexes pour être le fruit d’une évolution graduelle et “non planifiée”. Tellement sophistiqués, en fait, que seul un agent intelligent aurait pu les fabriquer. L’exemple parfait de ce concept serait le flagelle de la bactérie, une sorte de moteur microscopique composé de 30 protéines, qui sert de système de locomotion.

“Si on lui retire une ou deux protéines, le moteur ne fonctionne plus, dit Stephen Meyer, l’un des leaders du mouvement du dessein intelligent aux États-Unis. Selon la théorie de Darwin, pour qu’un organisme évolue, chacune de ses formes intermédiaires doit avoir une fonction, et cette fonction doit présenter un avantage suffisant pour être préservée par la sélection naturelle.” Le flagelle de la bactérie n’aurait pu se développer de cette manière, poursuit-il, puisque les systèmes de 27, 28 ou 29 protéines (les ancêtres hypothétiques du flagelle actuel) sont non fonctionnels, et n’auraient donc présenté aucun avantage susceptible d’être privilégié par la sélection naturelle. Et il est à peu près impossible que les 30 protéines se soient assemblées spontanément.

“Pensez à tout système caractérisé par la complexité irréductible, comme les circuits intégrés d’un ordinateur ou un moteur à combustion interne: chaque fois que nous sommes face à un tel système, nous savons que l’intelligence y a joué un rôle. Alors jusqu’à ce qu’un scénario plus adéquat se présente, nous croyons que l’intelligence est la meilleure explication pour le flagelle de la bactérie.”

Sauf que ces arguments trahissent une compréhension bien limitée du mécanisme de l’évolution. L’une des analogies préférées de Michael Behe pour illustrer la complexité irréductible est celle de la trappe à souris: enlevez-lui un seul morceau, et elle ne sert plus à rien. Mais ôter une partie à un organe n’équivaut pas à reproduire l’évolution “à l’envers”: la nature est beaucoup plus créative que cela. Et, contrairement aux objets inanimés, les parties d’un organisme vivant ne sont pas statiques. Ainsi, le précurseur immédiat du flagelle n’était pas nécessairement composé de 29 protéines au lieu de 30. Dans ses formes antérieures, cet appendice ne servait pas nécessairement de moteur, pas plus qu’il n’évoluait dans le même environnement. Le flagelle a pu se former à partir de plusieurs sous-systèmes auparavant occupés à d’autres tâches. Une protéine a pu être déployée hors de son contexte habituel et recrutée au service d’une nouvelle fonction. Un gène a pu se dupliquer, produisant une protéine superflue qui, peu à peu, s’est adaptée, a joué un nouveau rôle et est devenue essentielle à l’organisme.

Le fait qu’un flagelle privé de sa trentième protéine ne remplit pas sa fonction motrice ne réfute pas la théorie de Darwin; cela ne fait qu’illustrer la flexibilité de l’évolution, recycleuse par excellence.

Le flagelle de la bactérie contient d’ailleurs un de ces sous-systèmes, capables d’accomplir une fonction biologique importante en l’absence des autres parties du moteur. Le “système sécrétoire de type III” n’a rien à voir avec la locomotion: il permet aux bactéries d’injecter des toxines à travers les membranes d’une cellule hôte. Ce système est pourtant formé du même groupe de protéines qui composent la base du flagelle, et on le retrouve dans des bactéries dépourvues du moteur complet. Il est donc faux de prétendre que le flagelle a besoin de ses 30 composantes pour se rendre utile. Même chose pour la cascade de la coagulation et plusieurs autres structures citées par les partisans du dessein intelligent. Bien souvent, lorsqu’on y regarde de plus près, leurs modèles de complexité irréductible ne sont pas irréductibles du tout. (N.M.)

Du mou dans l’os

Selon les créationnistes, la Terre n’a que quelques milliers d’années et les méthodes de datation des roches par radioactivité ne sont pas fiables. À titre de “preuve”, ils citent cette découverte de paléontologues états-uniens qui ont décrit dans la revue Science des tissus mous et élastiques trouvés dans un fémur de Tyrannosaurus rex vieux de 68 millions d’années. De la “chair fraîche” dans un si vieil os? Voilà, disent les créationnistes, la preuve que ces bêtes ne sont pas si vieilles.

C’est plutôt un bel exemple de manipulation sur le dos de la science! Pour Armand de Ricqlès, spécialiste des tissus fossilisés à l’université Paris VII, il n’y a pas de quoi fouetter un dino! “Les tissus découverts n’étaient pas libres au centre du fémur comme de la “moelle fraîche”. On les a découverts en dissolvant les minéraux de l’os avec un acide faible. Un os de vertébré est composé de tissus mous, la matrice organique, autour desquels se cristallisent les minéraux qui lui donnent sa dureté. En dissolvant les minéraux, on arrive aux tissus mous. Selon les conditions de fossilisation, ces tissus se conservent plus ou moins bien. Dans le cas de ce T-rex, on a affaire à des circonstances exceptionnellement favorables, qui ont permis de conserver des parois des vaisseaux sanguins qui parcouraient l’os. Il n’y a rien là qui puisse remettre en question l’âge du fossile.” (J.L.)