Avril 2008

Reportages

Pourquoi on croit

Même en l’absence de toute preuve tangible, on peut croire à la résurrection du Christ, à la poisse du vendredi 13 ou à l’astrologie. C’est la faute à notre cerveau: il nous prédispose à accepter l’invraisemblable.

Par Noémi Mercier


Son bras gauche est resté paralysé après un accident vasculaire cérébral, mais ce patient est convaincu du contraire. Malgré l’évidence, il croit dur comme fer que son membre fonctionne normalement; on le dit «anosognosique». Des «pathologies de la croyance» de ce genre, qui surviennent parfois à la suite d’une lésion au cerveau, il en existe de toutes sortes. Des aveugles nient avoir perdu la vue. Des amnésiques sont persuadés d’avoir une mémoire d’éléphant. Des malades pensent même que des imposteurs ou des robots ont pris le visage de leurs proches; c’est l’illusion des sosies. Ceux qui souffrent du syndrome de Cotard, eux, sont sûrs d’être déjà morts.

C’est fou les absurdités que peut nous faire croire le cerveau quand il se détraque. Et même quand il est en parfaite santé, il nous leurre. Chacun de nous entretient des certitudes qui défient toute logique. On croit aux rêves prémonitoires, aux chats noirs qui portent malheur, aux signes envoyés depuis l’au-delà. Et l’attrait pour les prêtres de l’occulte ne se dément pas. Selon un sondage mené par la firme Léger Marketing en 2002, 30% des Canadiens ont déjà consulté un voyant, un médium, un astrologue ou un cartomancien; 40% pensent que certaines personnes savent prédire l’avenir; 30% affirment que la position des astres à leur naissance a un impact sur leur vie. Peu importe que l’on soit religieux ou athée, homme ou femme, instruit ou inculte; on croit, c’est plus fort que nous.

«Le cerveau est une machine à générer des croyances. Il a évolué de façon à favoriser la survie de l’espèce, pas pour chercher la vérité», affirme le professeur James Alcock, spécialiste de la psychologie de la croyance à l’université York, à Toronto. Pour survivre dans un monde hostile, il faut savoir éviter les prédateurs, distinguer les baies comestibles des poisons, apprendre que le feu brûle et qu’un ciel assombri annonce un orage. Bref, une quantité d’informations vitales qu’on doit extraire à partir des milliards d’aléas de la vie. L’évolution a donc doté l’être humain de mécanismes d’apprentissage qui, quoique efficaces pour nous garder à l’abri du danger, le sont beaucoup moins pour départager le vrai du faux. «Un rat qui vomit après avoir mangé quelque chose n’a aucune façon de savoir si c’est bien cet aliment qui l’a rendu malade, explique James Alcock. Mais il vaut mieux, pour sa survie, qu’il le croie, et qu’il évite à tout jamais cette nourriture.» C’est la même chose pour l’enfant qui se brûle la main sur la cuisinière: il a intérêt à conclure du premier coup que c’est la cuisinière qui a provoqué sa douleur. Il pourrait y toucher des dizaines de fois sans se brûler par la suite, cette association restera toujours gravée dans son esprit.

L’enfant, comme le rongeur, déduit d’instinct que deux événements rapprochés dans le temps sont nécessairement unis par une relation de cause à effet. Cela peut nous éviter des erreurs coûteuses. Mais c’est aussi ce qui est à la base de la pensée magique.

Un ami nous téléphone alors qu’on pensait justement à lui, et on s’imagine avoir le don de la télépathie, peu importe qu’il nous ait appelé à plusieurs reprises sans qu’on pense à lui, ou qu’on ait pensé à lui 100 fois sans qu’il nous passe un coup de fil. Le cerveau ne compile pas de statistiques! Un joueur de baseball cogne trois circuits en un match, et il n’enlève plus les chaussettes «chanceuses» qu’il portait ce soir-là. Un homme rêve que sa sœur est malade quelques jours avant d’apprendre qu’elle souffre du cancer, et le voilà persuadé que ses songes sont prophétiques. Comme eux, nous nous laissons tous berner par notre tendance innée à trouver des causes dans les coïncidences.

Notre cerveau utilise constamment des raccourcis pour diriger notre attention vers l’information la plus pertinente. Nos sens sont de véritables radars pour repérer les stimulus significatifs dans le chaos ambiant. C’est pratique pour entendre notre nom prononcé à l’autre bout d’une pièce bourrée de monde, par exemple, ou pour identifier un visage familier dans une foule… de même que pour repérer les taches d’un léopard tapi dans les herbes hautes! Par excès de zèle, le cerveau en vient à distinguer des formes partout, une tendance que les psychologues appellent la «pareidolie». Ainsi, on voit des animaux dans le contour des nuages, comme on discerne un fantôme dans le reflet d’une vitre, des messages sataniques dans des enregistrements joués à l’envers… ou la face de la Vierge sur un vieux grilled cheese, tel celui qui a trouvé preneur pour 28 000 $ sur Internet, il y a quelques années. C’est un réflexe: notre esprit est prédisposé à donner du sens à l’aléatoire.

C’est d’ailleurs ce qui distingue les individus qui croient aux phénomènes paranormaux comme la voyance, la télépathie ou la télékinésie. Ils sont particulièrement doués pour déceler des formes là où les autres ne voient que du flou. Peter Brugger, neuropsychologue à l’Hôpital universitaire de Zurich, en Suisse, l’a découvert au cours d’une série d’expériences. Appelés à dire à quoi une tache d’encre pourrait ressembler, les «croyants» se montrent plus inspirés que les sceptiques – c’est le principe du test de Rorschach, un outil d’évaluation psychologique où les sujets sont encouragés à interpréter des dessins imprécis. Les croyants trouvent aussi davantage de liens, et plus vite, entre des paires de mots (par exemple, «tigre» permet de relier «lion» et «rayure»). Quand on leur demande de repérer de vrais visages parmi des images brouillées, ou de vrais mots parmi des mots inventés, ils sont plus susceptibles d’en voir là où il n’y en a pas. Plus naïfs ou plus créatifs, les adeptes du paranormal? Cela dépend du point de vue. Plusieurs études ont en tout cas démontré que la moitié droite du cerveau, généralement impliquée dans la pensée créative et les associations d’idées, est plus active chez eux que chez la moyenne des gens.

On est peut-être prédestiné à accepter l’invraisemblable, mais toutes les croyances n’inspirent pas la même ferveur. Quand la foi persiste et passionne, chez l’Inuit devant le shaman ou chez le lecteur de l’horoscope, c’est qu’elle répond à un besoin humain universel. «On ressent tous l’angoisse de ne pas savoir ce que l’avenir nous réserve, dit Frédéric Laugrand, anthropologue de la religion et professeur à l’Université Laval. Dans toutes les sociétés, on croit parce qu’on a besoin de devancer la réalité.»

Nous n’aimons pas non plus l’idée d’être seuls dans l’Univers. Nos mythes et légendes sont très souvent peuplés d’ancêtres, d’esprits ou d’un Dieu tout-puissant qui nous punissent, nous aident et nous répondent depuis l’autre monde. Encore un artefact de notre constitution mentale, explique le psychologue Jesse Bering, directeur de l’Institut de la cognition et de la culture à l’université Queen’s, à Belfast, en Irlande du Nord, où il se consacre à l’étude des croyances surnaturelles. «Nous nous préoccupons constamment de ce qui se passe dans la tête des autres: à quoi ils pensent, ce qu’ils savent, ce qu’ils croient à notre sujet, et ainsi de suite, constate-t-il. Nous ne pouvons pas nous empêcher d’attribuer des pensées, des intentions à autrui, et nous appliquons le même raisonnement aux morts.» Des hasards de la vie comme une horloge qui s’arrête à une heure fatidique, un bibelot qui tombe, une maladie qui s’abat sur la famille, même, deviennent des messages d’êtres invisibles ou disparus. Dans notre univers mental, il y a toujours quelqu’un, quelque part, qui pense et qui pourrait avoir quelque chose à nous dire. D’ailleurs, ce n’est pas avant d’avoir développé la faculté d’imaginer les pensées des autres – ce que les psychologues appellent la «théorie de l’esprit» – que les enfants commencent à percevoir autour d’eux des signes de l’au-delà.

Jesse Bering l’a vérifié au cours d’une expérience auprès de bambins de trois, cinq et sept ans. Dans le cadre d’une étude publiée en 2006 par la revue Developmental Psychology, il leur a demandé de deviner dans laquelle de deux boîtes était cachée une balle, en leur disant qu’une gentille princesse invisible, prénommée Alice, leur viendrait en aide. Au moment où ils s’apprêtaient à désigner l’une des boîtes, l’expérimentateur faisait tomber un cadre ou allumait une lampe à distance. Seuls les enfants de sept ans ont modifié leur choix face à cet événement inattendu qu’ils interprétaient comme un message de la princesse. Ils étaient assez mûrs pour comprendre qu’Alice «savait qu’ils ne savaient pas» et pour lui prêter l’intention de les aider. Les petits de trois ans, eux, n’ont pas bronché, supposant par exemple que le tableau était simplement mal accroché. Les plus jeunes étaient finalement de meilleurs scientifiques… Mais c’est bel et bien la croyance qui démontrait des habiletés cognitives plus avancées. Je pense, donc je crois?

«L’esprit critique est contre nature», lâche Cyrille Barrette, professeur de biologie retraité de l’Université Laval et auteur de l’essai Mystère sans magie. Science, doute et vérité: notre seul espoir pour l’avenir. «La rationalité, cette utilisation particulière de nos méninges, qui consiste à remettre en question, à douter, à demander des preuves, est d’ailleurs apparue très tard dans l’évolution humaine, poursuit-il. Ça commence chez les Grecs anciens il y a 2 500 ans, avec Socrate; c’est-à-dire que cela occupe moins de 3% de l’histoire de notre espèce!» Aucune autre civilisation n’avait encore «découvert» la raison à cette époque: ni les Égyptiens, ni les Chinois, ni les Arabes.

Si la croyance est un dérivé des rouages naturels de la pensée, un produit de la mécanique cérébrale, il suffirait peut-être de manipuler les neurones pour faire naître la foi. Cette idée a inspiré la quête d’un «module de Dieu» dans les replis de notre cervelle et a produit l’une des inventions les plus curieuses jamais sorties d’un laboratoire de psychologie: le «casque de Dieu», créé par le professeur Michael Persinger, de l’université Laurentienne, à Sudbury, en Ontario. Ce couvre-chef, semblable à un casque de moto, stimule les lobes temporaux du cerveau (situés à la hauteur des oreilles) avec des champs électromagnétiques de faible intensité. La plupart de ceux qui le coiffent ressentiraient une présence bienveillante à proximité ou une profonde sensation de béatitude, ou de communion avec l’Univers. Une équipe de l’université Uppsala, en Suède, n’a pas réussi à reproduire ces résultats, en 2004, bien qu’elle a utilisé le même équipement. Mais Michael Persinger n’en démord pas. Pour lui, le divin est une sorte d’accident cérébral, au même titre que les décharges électriques atypiques sillonnant le lobe temporal dans certains cas d’épilepsie. Les patients qui ont cette forme spécifique de la maladie rapportent souvent, eux aussi, d’intenses expériences spirituelles.

Dieu, un mirage engendré par le système nerveux? «Ce genre d’argument, c’est de la bouillie pour les chats! proteste Mario Beauregard, du département de psychologie de l’Université de Montréal. Évidemment que l’expérience spirituelle est associée à des modifications cérébrales. Ce n’est pas parce qu’un gâteau suscite des réactions du système visuel ou olfactif que ce gâteau est une illusion!» Pour le chercheur, coauteur du livre The Spiritual Brain: A Neuroscientist’s Case for the Existence of the Soul, l’expérience mystique n’est le sous-produit de rien du tout, mais une dimension à part dans l’existence humaine. Cet état d’extase est décrit comme une union intime avec une divinité ou avec le cosmos, alors que les frontières du corps se dissolvent et que le temps, ainsi que l’espace, cessent d’exister. Il semble provoquer un profond sentiment de joie, de paix et d’amour, doublé d’un accès à une vérité suprême. Ce n’est pas ordinaire, c’est le moins qu’on puisse dire.

Mario Beauregard a épié les transformations neurales qui surviennent lors de tels épisodes. Ou du moins lorsque des sujets les évoquent. Pour le bénéfice de la science, des carmélites ont accepté de sortir de leur cloître, et de se remémorer un moment d’extase mystique particulièrement marquant, alors qu’elles étaient couchées dans un scanner – un appareil d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, qui permet d’identifier les zones cérébrales les plus sollicitées. À titre de comparaison, on les a également observées au repos et pendant qu’elles se souvenaient d’un moment d’intense connexion avec un autre être humain. Comme il l’a rapporté dans la revue Neuroscience Letters, en 2006, Mario Beauregard a vu déferler une vague d’activité sans pareille dans le cerveau des sœurs lorsqu’elles revivaient leur communion avec le divin. Plusieurs régions s’animaient dans les quatre lobes du cortex, impliquant à la fois les émotions positives, la conscience de soi, la représentation du corps dans l’espace et l’imagerie visuelle. Rien à voir avec un «module» de la foi. Conclusion: Dieu est partout!

Lors d’une autre étude, dont les résultats ne sont pas encore parus, Mario Beauregard a fait appel à des individus ayant connu une «expérience de mort imminente», des gens qui ont survécu à un arrêt cardiaque et qui, lorsqu’ils ont été réanimés, ont raconté avoir quitté leur propre corps, longé un tunnel, puis rencontré un être de lumière. Lorsque les sujets se sont souvenus de ce moment, la tête dans le scanner, leur cerveau a montré des patrons d’activité remarquablement semblables à celui des carmélites.

Pour Mario Beauregard, il y a là autre chose que des circuits électriques qui s’agitent dans une boîte crânienne. Le chercheur voit plutôt le cerveau comme un passeur. «Il nous permet d’accéder à des réalités différentes, mais ce n’est pas nécessairement lui qui génère l’expérience elle-même.» Lorsque le fonctionnement cérébral est modifié par la méditation, la prière ou même certaines thérapies, explique-t-il, on peut entrer dans un état second qui facilite le contact avec une force spirituelle extérieure. Dieu, autrement dit. Est-ce encore le scientifique qui parle? «Non, admet-il. Personne ne peut infirmer ou confirmer l’existence de Dieu sur la base de recherches comme les nôtres. Moi, je prends position, c’est tout», précise celui qui a lui-même vécu une expérience mystique, il y a plusieurs années, alors qu’il était cloué au lit par une grave maladie.

La majorité des chercheurs en neurosciences répliqueront plutôt que nos états mentaux trouvent leur origine dans le bourdonnement de nos neurones. Et si on se tourne vers le surnaturel pour les expliquer, c’est qu’on conçoit mal qu’une masse de matière grise puisse à elle seule nous faire vivre des sensations aussi profondes. Après tout, les rêves aussi ont longtemps été considérés comme des messages divins. Mais, pourvu que le contexte s’y prête, le cerveau peut parfois nous transporter dans une extase que les carmélites ne renieraient pas. Avalez un psychotrope et allez à l’église, vous pourriez être convaincu, vous aussi, d’avoir rencontré Dieu.

C’est en tout cas ce qu’avaient ressenti les participants de la célèbre expérience de la chapelle Marsh, à Boston, en 1962. Des étudiants en théologie avaient ingéré de la psilocybine, l’ingrédient actif des champignons hallucinogènes, avant d’assister à une messe. La majorité d’entre eux (mais pas ceux qui avaient reçu un placebo) ont vécu un authentique épisode mystique qui a changé leur vie. En 2006, une équipe de l’université Johns Hopkins, à Baltimore aux États-Unis, a reproduit l’étude dans des conditions plus contrôlées, avec des résultats similaires (rapportés dans Psychopharmacology). Trente-six adultes ont chacun avalé une dose de psilocybine et, lors d’une autre séance, un comprimé de Ritalin, en guise de placebo. La plupart ne savaient pas quel comprimé ils recevaient chaque fois. Sous l’influence de la substance hallucinogène, 22 d’entre eux ont eu une véritable expérience mystique (contre seulement 4 sous l’effet du Ritalin); 16 l’ont considérée comme un des moments les plus significatifs de leur vie, dans quelques cas équivalent à la naissance d’un enfant.

«Dans certaines circonstances, notre cerveau est capable de produire des expériences extrêmement fortes, dit le psychologue James Alcock. Si on les interprète comme des manifestations du religieux, elles peuvent cimenter nos croyances de façon presque irréversible.» Notre système nerveux est naturellement équipé pour nous convertir. Il possède même ses propres hallucinogènes! Le DMT, une puissante drogue, a son équivalent naturel dans le cerveau sous forme de neurotransmetteur. Des chercheurs soupçonnent que la sécrétion de ce psychédélique intérieur joue un rôle déterminant dans le mysticisme et les récits de mort imminente.

Et il n’y a pas que les drogues qui peuvent causer des hallucinations; la privation sensorielle aussi. Qui sait si la vie austère de certaines communautés religieuses, avec son manque de nourriture, de sommeil et de stimulation, n’est pas simplement un long trip hallucinatoire plutôt qu’un cheminement mystique?

On l’ignore, justement. Si on le savait, on n’aurait pas besoin d’y croire.

Pour en savoir plus

BARRETTE, Cyrille. Mystère sans magie. Science, doute et vérité: notre seul espoir pour l’avenir. Éditions MultiMondes, 2006.

BEAUREGARD, Mario et Denyse O’LEARY. The Spiritual Brain: A Neuroscientist’s Case for the Existence of the Soul. Harper One, 2007.
 
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