Avril 2009

Chroniques

Billet

Bataille en Amnésique du Nord

La controverse entourant le 250e anniversaire de la bataille des plaines d’Abraham a rappelé que l’histoire est lourde de tabous. Ce n’est pas une raison pour tout oublier.

Par Raymond Lemieux

«Objects in the mirror are closer than they appear.» Les objets vus dans le miroir sont plus près qu’il n’y paraît. Vous avez certainement remarqué cet avertissement – en anglais – apposé sur les rétroviseurs extérieurs des automobiles.

Parfois, les décideurs semblent rouler droit devant, sans prendre garde à ce conseil. Ce qu’il y a derrière? Le passé, bien sûr, mais surtout l’histoire qui transporte, comme un gros camion, des tonnes de tabous.

La controverse qui a surgi pendant que la Commission des champs de bataille nationaux préparait les activités entourant la commémoration de la bataille des plaines d’Abraham a rappelé aux décideurs qu’ils auraient dû mieux regarder dans le rétroviseur. Et vérifier leur angle mort. Car cette bataille, ce n’est pas vraiment de l’histoire ancienne; c’est juste derrière nous.

On en a entendu des gros mots – menaces de mort et de sabotage – et des grands mots – devoir de mémoire, «transhistoricité» – quand l’idée de reconstituer l’affrontement entre les Anglais et les Français a été évoquée. Et puis? Notre connaissance de cette page d’histoire en a-t-elle été enrichie? Pas le moins du monde!

L’occasion est pourtant belle pour raconter l’épouvantable été de 1759 que les habitants de la Nouvelle-France ont dû vivre. Occasion toute trouvée aussi pour comprendre cet épisode critique de la guerre de Sept ans. Rappelons que son dénouement a permis à l’Angleterre d’étendre son influence sous toutes les latitudes, qu’il a semé les germes de la Révolution américaine, forcé une redéfinition de la géopolitique en Amérique, y compris celle d’un pays appelé aujourd’hui le Canada. Rien que ça! On est loin d’un simple affrontement opposant deux généraux  – Wolfe et Montcalm – comme grossièrement décrit dans la plupart des manuels d’histoire publiés en «Amnésique du Nord».

Fallait-il donc reconstituer l’événement? Ne faisons pas l’autruche, il existe beaucoup de reconstitutions de moments tragiques. Signalons que le cinéma ne se gêne pas pour en mettre en scène. Pierre Falardeau lui-même – qui a vilipendé cette idée de refaire la bataille – a reconstitué le calvaire d’un patriote en attente de son exécution (dans son film 15 février 1839). La différence: il l’a fait avec tact et art. Car c’est ce que l’histoire – ou le devoir de mémoire – commande: un peu de pudeur. On ne mange pas de pop-corn dans ces moments-là.

Martin Pâquet, historien à l’Université Laval, parle même d’une exigence éthique dans la façon de représenter les événements du passé. Dans un texte lumineux – un des rares qui aient été publiés pendant ces semaines où on se crêpait le chignon –, il nous invitait à réfléchir sur notre rapport «faussé au temps», symptomatique de notre société du spectacle. Ce rapport qui privilégie «l’esprit ludique et qui favorise l’affect au détriment de l’intellect; l’immédiat et le détail, au détriment du long terme, écrit-il. Dès lors, comme ce fut le cas au moment du 400e anniversaire de la fondation de Québec, il s’agit de “célébrer le présent”, pour reprendre les mots d’une ancienne ministre fédérale, ce présent hypertrophié et... si présent.»

Il poursuit son explication: «L’avenir apparaît incertain et inquiétant. Aujourd’hui, à l’instar des projets souverainiste et fédéraliste, les projets de société offrent peu de perspectives emballantes pour les citoyens. […] L’action politique ne se projette plus alors vers un futur pensable, mais se donne le présent comme valeur refuge. Vivre et accepter le moment présent devient donc un mot d’ordre.»

Alors qu’est-ce que l’on fait avec le passé? On le rabote. On l’adapte au goût du jour. Ce qui n’est pas loin du révisionnisme. Une façon de corriger, de tordre les faits historiques pour les adapter aux circonstances et au discours politique actuels.

Reste une question: pourquoi cette reconstitution a-t-elle suscité autant d’émotion? Parce que les Français ont perdu et que les Québécois portent toujours le poids de cette défaite? Parce que l’événement serait le véritable acte fondateur du Canada? Parce qu’on peut y lire les stigmates d’une souffrance inavouée, ceux d’un abandon – par la France – et d’une adoption forcée par l’Angleterre? Bref, on est bons pour une thérapie!

***

Lorsque Québec a capitulé devant les troupes anglaises, le 18 septembre 1759, les vainqueurs avaient arraché les armoiries de Québec – une sculpture de Noël Levasseur – pour les transporter à Londres en guise de trophée. La sculpture a été rendue au Canada en 1909. Elle est maintenant exposée au Musée de la guerre à Ottawa. Ne serait-il pas de mise de la restituer à la ville de Québec en cette année? C’est une idée comme ça.

 
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