Reportages
Dans la cour du diable
Le Japon veut devenir l’un des chefs de file de l’industrie nucléaire. Mais, là-bas comme au Canada, on ne sait trop comment se débarrasser des dangereux déchets radioactifs. Dans la petite ville de Rokkasho, on a décidé de les recycler… Un reportage exclusif au pays du Soleil-Levant.
Par Noémi Mercier
La campagne verdoyante ondulant entre la montagne et la mer; les lacs, les forêts de cèdres élancés. Des dizaines d’éoliennes dressées comme des oiseaux géants le long des routes presque désertes. Le bourdonnement des insectes dans les herbes hautes. Et ce soleil éclatant de septembre qui inonde le paysage, alors que les typhons détrempent le reste du Japon. Loin de l’étourdissante Tokyo, loin des usines glauques des villes industrielles, on jurerait qu’il fait bon vivre à Rokkasho.
Au milieu des collines s’élève pourtant, telle un phare inquiétant, une imposante cheminée peinte en blanc, bleu et vert. Du haut de ses 150 m, elle rappelle que ce coin bucolique abrite désormais les ordures les plus dangereuses de la planète. Perdu à 700 km au nord de la capitale, sur la côte du Pacifique, Rokkasho est en voie de devenir un haut lieu du recyclage des déchets nucléaires.
Un gigantesque complexe de «retraitement» des résidus radioactifs entrera bientôt en fonction au cœur de cette petite ville isolée. Ce sera le troisième plus important au monde. Les centrales de partout au pays y expédient déjà leur combustible usé pour qu’il y soit chimiquement traité, afin d’en extraire des matières réutilisables – de l’uranium et du plutonium – qui serviront à fabriquer du combustible «frais». Les travaux, sans cesse reportés, auront duré 16 ans, et le chantier aura profondément divisé cette communauté de 12 000 habitants, composée de descendants de fermiers et de pêcheurs. Pour les uns, ce projet est un exemple d’efficacité énergétique et une solution à l’épineux problème des déchets radioactifs. Pour les autres, c’est le germe d’un désastre économique et environnemental.
«Cette usine, c’est un rêve qui se réalise pour le Japon. Le gouvernement en parle depuis les débuts de notre programme nucléaire, il y a 50 ans», dit Takeshi Akasaka, directeur des relations publiques chez Japan Nuclear Fuel Limited (JNFL), un conglomérat privé.
Une camionnette nous trimballe dans la zone industrielle, grande comme 1 500 terrains de soccer, où JNFL exploite plusieurs installations, au milieu du décor champêtre de Rokkasho. Le complexe de retraitement est le joyau de l’endroit. Immenses, presque beaux, ses 15 bâtiments cubiques hachurés de rayures bleues et vertes ont l’aspect artificiel d’une maquette en carton-pâte. Tout près, dans le centre des visiteurs – dont l’architecture est censée évoquer «une jeune pousse absorbant l’énergie de l’Univers» –, des panneaux d’interprétation psychotroniques, ornés de personnages de lapins et de grenouilles, vantent les vertus écologiques du retraitement. Les Japonais ont le chic pour donner un joli visage aux enjeux les plus graves.
On l’avait crue presque enterrée, la filière nucléaire. Répudiée dans plusieurs pays après les accidents de Three Mile Island et de Tchernobyl, voilà qu’elle renaît de ses cendres sous une nouvelle image: une source d’énergie propre; une alliée dans la lutte contre les changements climatiques. L’atome n’émet à peu près pas de gaz à effet de serre, et il est considérablement plus efficace que le pétrole: une seule pastille de combustible à uranium, grosse comme le bout d’un doigt, fournit autant d’énergie que 564 litres d’or noir, selon le Nuclear Energy Institute.
Un peu partout sur la planète, plus de 400 nouveaux réacteurs seraient en projet pour les 20 prochaines années, d’après la World Nuclear Association – des États-Unis à la Russie, du Royaume-Uni à la Finlande, en passant par l’Afrique du Sud, l’Inde et la Chine. Le Canada ne fait pas exception: il prévoit bâtir de nouveaux réacteurs pour la première fois depuis 1993 et en rénover plusieurs autres, dont celui de Gentilly-2, au Québec (voir «Rénovation extrême», mars 2009). Le pays d’Hiroshima et de Nagasaki est devenu un improbable protagoniste de cette renaissance. L’archipel, qui dépend de l’énergie nucléaire pour 30% de ses besoins en électricité, veut faire passer cette part à 40% d’ici une décennie. Il arrive maintenant au troisième rang mondial avec ses 55 réacteurs, derrière les États-Unis et la France.
L’atome a peut-être trouvé son second souffle, mais il y a un hic. Une patate chaude qui pourrait saboter ces plans ambitieux: les déchets nucléaires, en particulier le combustible irradié que l’on retire du cœur des réacteurs. Il s’agit en fait d’énormes «assemblages», des paquets de tubes métalliques dans lesquels sont insérées les pastilles d’uranium, qui peuvent chacun peser une demi-tonne et atteindre plusieurs mètres de hauteur. Brûlants et mortellement radioactifs quand ils sortent du réacteur (ils dégagent alors de foudroyants rayons gamma), ils peuvent demeurer assez toxiques pour menacer la santé humaine pendant 250 000 ans. Plus d’un demi-siècle après le démarrage de la première centrale, il n’y a toujours aucun dépotoir permanent sur Terre pour ces rebuts.
Le combustible usé s’accumule donc sur les sites mêmes des centrales: il y en a presque 300 000 tonnes dans le monde. Les assemblages sont isolés au fond de bassins remplis d’eau froide (où ils luisent d’un éclat bleuté) ou, plus rarement, confinés dans d’énormes tonneaux d’acier et de béton qu’on dispose en rangées à l’extérieur. Sauf que la cour est pleine! On commence à manquer d’espace dans ces lieux de stockage provisoires, conçus pour permettre aux résidus de refroidir et de perdre de la radioactivité en attendant qu’on leur trouve un dépotoir définitif… On patiente toujours.
Et si ces tas d’ordures létales constituaient une réserve d’énergie inexploitée? La France, le Royaume-Uni, la Russie, et maintenant le Japon, en recyclent une partie. Après un moratoire de plus de
30 ans, les États-Unis reconsidèrent eux aussi cette option, et ils pourraient entraîner d’autres nations à leur suite. L’administration Bush avait réuni une vingtaine de pays, dont le Canada, au sein d’une alliance (le Partenariat mondial pour l’énergie nucléaire) qui visait à développer ce type de recyclage à l’échelle planétaire.
L’uranium peut «brûler» pendant trois ou quatre ans dans un réacteur, après quoi il perd en efficacité et doit être remplacé. Mais ce combustible périmé renferme encore 97% de matières réutilisables: 96% d’uranium et 1% de plutonium (qui se crée dans le réacteur et qui peut lui aussi générer de l’énergie). Les 3% restants sont les «cendres» de la réaction nucléaire, des corps chimiques ultra-toxiques qu’on appelle les «produits de fission». Pratiquement toute la radioactivité est concentrée dans ces 3%. En recyclant le combustible irradié, on peut séparer l’uranium et le plutonium de ces poisons. Non seulement on récupère de quoi fabriquer du combustible tout neuf, mais on minimise la quantité des déchets les plus dangereux. Selon le ministère nippon de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, le retraitement permet de réduire des deux tiers le volume des «déchets extrêmes», les résidus les plus fortement radioactifs qu’il faudra enfouir pour de bon.
Les centrales nucléaires japonaises ont commencé à envoyer leur trop-plein de combustible épuisé à Rokkasho. La piscine prévue pour accueillir les assemblages est déjà remplie aux trois quarts! Une fois qu’ils ont refroidi suffisamment, on les coupe en petits morceaux, puis on les dissout dans un bain d’acide nitrique. Cela donne une solution contenant les produits de fission indésirables, de l’uranium et du plutonium. On extrait ces deux substances du bouillon, puis, après quelques manipulations supplémentaires, on obtient une précieuse poudre: une mixture d’uranium et de plutonium qui constituera l’ingrédient de base du combustible recyclé, appelé MOX (pour «mélange d’oxydes»).
Pour chaque tonne de combustible retraité, on récoltera 130 kg de MOX (ce dernier devra être fabriqué dans une autre usine, dont la construction doit débuter sous peu). Tous les kilos comptent dans ce pays affamé d’énergie qui est pratiquement dépourvu de ressources naturelles. «Nous allons renforcer notre sécurité énergétique», dit Susumu Mukohara, directeur du retraitement chez JNFL, reprenant des mots que tout le monde ici récite comme un mantra. Le Japon importe actuellement 96% de son énergie!
Quant à la soupe qui renferme les produits de fission irrécupérables, elle est «vitrifiée», c’est-à-dire mélangée à du verre fondu que l’on verse dans des bidons en inox étanches. Une fois refroidi, le verre – matériau réputé extrêmement résistant aux radiations – emprisonne les déchets dans une structure solide et durable. Ces fûts intensément radioactifs (à 1 m de distance, quelques minutes suffiraient pour recevoir une dose létale de rayons gamma) ont leur propre entrepôt sur le site de JNFL. Là, ils vont refroidir pendant 30 à 50 ans dans des puits climatisés, derrière des murs en béton armé, avant d’être transférés vers leur destination finale: un lieu qui n’existe pas encore, mais qui sera de préférence creusé dans le roc, des centaines de mètres sous terre, loin de toute présence humaine… Pour le moment, Rokkasho est devenue une immense décharge pour les résidus radioactifs du pays.
Le complexe de retraitement devrait entrer en fonction d’ici quelques semaines, peut-être quelques mois, avec plusieurs années de retard – l’usine a déjà coûté trois fois plus cher que prévu (environ 30 milliards $)! Lorsqu’elle fonctionnera à pleine capacité, elle recyclera chaque année 800 tonnes de combustible, soit 80% de ce que génèrent l’ensemble des centrales nippones. Mais il y a du sable dans cet engrenage. «Nous sommes dans la phase finale des tests. La vitrification pose problème», admet Susumu Mukohara. Derrière lui, une grande fenêtre laisse voir la salle de contrôle, une pièce pleine d’ordinateurs et de panneaux à boutons où des employés pilotent toutes les opérations à distance. Ce n’est pas le premier pépin: il y a eu des fuites de liquide radioactif à l’intérieur des édifices; un travailleur a accidentellement inhalé du plutonium. Dans la communauté de Rokkasho, certains y voient un bien sinistre présage.
«J’entrevois un futur très lugubre quand je pense aux radiations», dit Keiko Kikukawa avec à peine un soupçon d’émotion derrière son sourire gêné. Ce printemps, les visiteurs défileront nombreux sur son terrain pour admirer la floraison de ses 60 000 bulbes, à l’occasion de son «festival de la tulipe» annuel. Et tous oublieront momentanément que cette petite femme dans la cinquantaine, sa voix délicate ponctuée de rires enfantins, est une farouche activiste antinucléaire. «C’est l’occasion de nous ouvrir les uns aux autres, d’oublier nos différends. Même les employés de JNFL s’arrêtent pour acheter mes fleurs, dit-elle. Et puis les tulipes, ça ne se mange pas. Je n’aurai rien à craindre si elles sont contaminées par les radiations.» Ses propres parents ont défriché la terre à la sueur de leur front quand ils se sont établis ici après la Deuxième Guerre mondiale. Dans leur ancienne grange, Keiko Kikukawa a ouvert une modeste auberge qui sert de repaire aux protestataires de passage.
Le nord du pays est considéré comme le grenier du Japon. Rokkasho est réputée pour ses fermes laitières, ses patates douces, ses pommes et ses bleuets. On y pêche le calmar et le saumon, on recueille des oursins et du wakame (une algue savoureuse) le long de sa côte accidentée. Mais on raconte que des supermarchés des grandes villes ont commencé à refuser les produits de la région à cause de l’ouverture imminente de l’usine...
C’est que le recyclage du combustible est l’une des opérations qui dégagent le plus de radioactivité dans l’environnement. En une seule journée, le complexe de Rokkasho rejettera dans la nature autant de matières radioactives qu’un réacteur ordinaire en un an. Surtout des gaz, crachés dans l’atmosphère par l’immense cheminée, mais aussi des déchets liquides, qui seront expulsés par une conduite dans l’océan Pacifique, à 3 km au large et à 44 m de profondeur. Des substances comme le krypton 85, le carbone 14 et le tritium, trois éléments radioactifs que JNFL a décidé d’évacuer en totalité à l’extérieur de l’usine, sans prendre la moindre mesure pour les retenir ou les filtrer. Le carbone 14 est particulièrement persistant avec une demi-vie de 5 730 ans (le laps de temps nécessaire pour que sa radioactivité diminue de moitié).
Tout ça, la compagnie l’admet volontiers. Ce qu’elle conteste, c’est l’idée que ces rejets puissent représenter un danger pour la population locale. JNFL estime que son complexe de recyclage exposera le public à une dose de radiation infime: 0,022 millisievert par année, maximum. C’est 100 fois moins que la dose provenant du rayonnement naturel ambiant.
Mais pour parvenir à un résultat pareil, JNFL a eu recours à quelques contorsions, selon Hiroaki Koide, professeur à l’Institut du réacteur de recherche de l’université de Kyoto, l’un des rares scientifiques japonais qui osent dénoncer publiquement les politiques du gouvernement. Dans ses calculs, l’entreprise aurait tenu compte de «taux de dispersion et de dilution» optimistes, voire carrément farfelus. «JNFL présume que les matières radioactives ne s’accumuleront nulle part, qu’elles seront diluées uniformément dans l’eau ou soufflées par le vent, explique-t-il dans son bureau exigu. Mais il ne vente pas tous les jours et une partie des gaz va retomber par terre.» Cela explique peut-être pourquoi la compagnie a déjà détecté des niveaux de radioactivité anormalement élevés près du sol, à quelques centaines de mètres de la cheminée.
Les courants marins non plus ne seront pas très coopératifs: à cet endroit, ils se dirigent directement vers la côte. Green Action, une ONG antinucléaire basée à Kyoto, a mené une petite expérience pour montrer que les déchets éjectés dans l’océan pourraient être refoulés jusqu’à la rive: 10 000 cartes postales ont été jetées à la mer à l’endroit précis où débouche le tuyau de JNFL. «On en a retrouvé plein dans la baie de Rokkasho!» dit Aileen Mioko Smith, la directrice de l’organisme.
Ce déversement à grande échelle pourrait avoir des conséquences funestes. Les deux plus gros centres de retraitement nucléaire au monde, à Sellafield, en Angleterre, et à La Hague, en France, balancent eux aussi d’énormes quantités de substances radioactives dans l’air et dans la mer. Depuis les années 1990, plusieurs enquêtes épidémiologiques ont rapporté une incidence accrue de cancers chez les enfants vivant à proximité des deux établissements. Les jeunes qui fréquentent les plages dans un rayon de 35 km de La Hague, de même que ceux qui consomment régulièrement des fruits de mer de la région, courent deux à trois fois plus de risque de souffrir de leucémie, selon une étude publiée en 1997 dans le British Medical Journal.
Or, l’usine de Rokkasho serait encore plus polluante que sa grande sœur française (dont elle est largement inspirée), conclut l’expert en radioécologie Ian Fairlie dans un rapport commandé par Greenpeace.
Il y a pourtant moyen de capter certains de ces éléments toxiques plutôt que de les rejeter sans ménagement dans l’environnement, affirme le professeur Koide, de l’université de Kyoto. «Par exemple, à la température ambiante, le krypton 85 est un gaz. Mais à -152 °C, il se liquéfie, précise-t-il. On peut alors le stocker dans des barils.» Mais cela créerait encore un tas de tonneaux de matières dangereuses à entreposer. On n’en sort pas!
Car si le recyclage concentre les déchets les plus dangereux, il en génère au bout du compte beaucoup plus qu’il n’en élimine. Dans une installation de retraitement, le combustible irradié se frotte contre toutes sortes de matériaux, d’outils et de tuyaux; il se mêle à quantité de boues chimiques. «Il faut dès lors évacuer ces rebuts dans un dépôt spécial pour résidus faiblement ou moyennement radioactifs. Une partie devra même être enfouie profondément sous terre! Ça n’a rien de “propre”», estime le physicien Edward Lyman, un expert des questions nucléaires à la Union of Concerned Scientists, un regroupement états-unien de scientifiques engagés pour la paix et l’environnement. En tout, recycler le combustible engendre de trois à cinq fois plus d’ordures que de l’évacuer après une seule utilisation, selon une analyse d’impact environnemental publiée l’an dernier par le département de l’Énergie des États-Unis.
Dans les rues paisibles de Rokkasho, on ne parle pas ouvertement de ces choses-là. Plus maintenant. «Tous ces gens qui cultivent la terre et qui pêchent tranquillement aujourd’hui se sont battus bec et ongles contre les installations nucléaires, il y a 25 ans», souligne Aileen Mioko Smith, de Green Action. Elle est loin l’époque des confrontations avec la police, des grèves de la faim, des processions de tracteurs dans les rues, des sit-in au port où le combustible usé arrive dans de gigantesques conteneurs blindés. Aujourd’hui, à peu près personne n’ose troubler le semblant de sérénité qui s’est instauré dans la communauté. Même pas par la voie démocratique. «Mon opposant aux élections avait promis de fermer toutes les installations nucléaires, raconte le maire Kenji Furukawa, un petit homme vigoureux de 74 ans. J’ai été élu avec 90% des voix.»
Il faut dire que Rokkasho s’est fait offrir un véritable pont d’or. Elle est devenue la municipalité la plus riche de la préfecture! Comme toutes les localités qui acceptent d’accueillir de tels établissements – pour la plupart des zones rurales sur le déclin – , la petite ville a reçu une fortune en kofu-kin, des taxes et des subventions instaurées par le gouvernement nippon pour dorer la pilule de l’atome. La compagnie aussi a répandu ses largesses: elle a versé des millions de dollars en compensation à la coopérative de pêcheurs, investi dans les routes, donné son nom à une clinique médicale. Elle a même fait cadeau aux habitants d’un luxueux centre récréatif avec restaurant, karaoké et onsen (des bains thermaux). Tous les jours, un autobus scolaire emmène les aînés s’y baigner gratuitement.
En fait, le nucléaire a littéralement sauvé ce patelin autrefois si démuni et isolé qu’on l’appelait la Sibérie du Japon. L’endroit se vidait de ses forces vives pendant l’hiver, quand la pêche et l’agriculture s’arrêtaient et qu’il fallait s’exiler dans les grandes villes pour travailler. Cette pratique appelée dekasegi, puissant symbole de pauvreté pour les gens du coin, se fait de plus en plus rare. Yasunori Ueno, un pêcheur de calmars, s’y soumet encore à contrecœur, mais son fils y échappera puisqu’il travaille chez JNFL. «C’est 100 fois mieux d’avoir un job dans cette usine que de faire le dekasegi. Bien sûr que je m’inquiète de l’impact du retraitement sur l’océan. Évidemment que je doute que ce soit sécuritaire à 100%. Mais c’est la vie. JNFL est établi ici, il faut faire avec», confie-t-il en fumant nonchalamment une cigarette, assis sur la rambarde de son bateau aligné avec des dizaines d’autres dans la petite marina.
Quand on gratte leur vernis d’unanimité, on découvre que la même angoisse sourde, mêlée de résignation, persiste chez de nombreux citoyens. Harutoshi Funabashi, sociologue de l’environnement à l’université Hosei, en banlieue de Tokyo, l’a constaté lorsqu’il a interrogé quelque 300 résidants de Rokkasho, en 2003. Soixante-huit pour cent des répondants ont dit croire que l’usine est dangereuse et qu’elle risque de contaminer l’environnement; 72% ont dit s’opposer à ce que la quantité de déchets radioactifs envoyés chez eux augmente. «Si on pouvait leur garantir un autre emploi, 60% seraient d’accord pour réduire la taille de l’établissement», ajoute le professeur.
Les Japonais ont de quoi perdre confiance. Quatre accidents nucléaires se sont produits au pays du Soleil-Levant depuis 1995, faisant sept morts et des centaines d’irradiés. Et on a découvert de nombreux squelettes dans les placards de l’industrie au fil des ans: employés mal formés, règles de sécurité contournées, incidents camouflés. En 2003, Tepco, le plus important fournisseur d’électricité de l’archipel, a avoué avoir falsifié des rapports d’inspection et caché des fuites radioactives dans ses centrales pendant 15 ans! Il faudra du temps pour venir à bout de la «culture de la dissimulation» que décrit l’auteur Alex Kerr dans son livre Dogs and Demons: The Fall of Modern Japan. Une culture ancrée dans un précepte fondamental de la société japonaise: pour maintenir l’harmonie sociale, mieux vaut préserver la façade, au détriment des faits.
Encore en 2007, lorsqu’un violent tremblement de terre a endommagé la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, sur la côte ouest, Tepco a minimisé l’ampleur des dégâts. L’incident a du même coup éveillé une autre gamme d’appréhensions dans la population. C’était la troisième fois en trois ans qu’une centrale nippone était secouée par un séisme plus intense que la force maximale prévue lors de sa construction.
Cela n’a rien de rassurant dans un pays situé à la rencontre de quatre plaques tectoniques, où la terre tremble environ un millier de fois par année! Le complexe de Rokkasho non plus n’est pas à l’abri d’une secousse: il serait établi sur une faille géologique active, croit Mitsuhisa Watanabe, professeur à l’université Toyo, à Tokyo. Une cassure qui pourrait atteindre 100 km de long, capable d’engendrer un séisme de magnitude 8! JNFL n’a tenu compte que d’une force de 6,5 dans la conception des installations.
Mais au Japon plus qu’ailleurs, le pire défaut du retraitement se cache peut-être derrière son plus grand atout. Le recyclage permet de séparer du plutonium, que l’on peut réutiliser dans un réacteur, mais que l’on peut aussi détourner dans la fabrication d’armements nucléaires. C’est à des fins militaires que la technologie a d’abord été développée, dans les années 1940. La déployer à grande échelle aujourd’hui, c’est s’exposer à des risques de vol et de terrorisme, et c’est faciliter la prolifération des armes atomiques, croit le physicien Edward Lyman: «Les assemblages de combustible qui sortent des réacteurs sont des objets si gros et radioactifs qu’ils sont pratiquement impossibles à voler. Le plutonium extrait dans une usine de retraitement, lui, est beaucoup plus accessible. Tant que vous n’inhalez pas ni n’ingérez de particules, vous pouvez le transporter dans vos poches et ça ne vous tuera pas.» Pour confectionner une bombe atomique, 5 kg à 8 kg de plutonium suffisent. Le poids d’une boule de quilles! Le complexe de Rokkasho en séparera huit tonnes chaque année – assez pour produire quelque 1 200 bombes.
Kazuko Yamashina a perdu presque toute sa famille le jour où «Fat Man» est tombée sur Nagasaki, le 9 août 1945. Cette dame menue et théâtrale, rencontrée à son domicile d’Osaka, fait toujours, à 87 ans, la tournée des écoles pour raconter son cauchemar. Dans sa voix plaintive, on entend encore la douleur de la jeune femme qui a trouvé les restes de ses parents dans les décombres brûlants de la ville, il y a 64 ans. Sa demeure était située à 350 m de l’épicentre mais, par chance, Kazuko Yamashina ne s’y trouvait pas quand l’éclat lumineux de la bombe a jailli, suivi du souffle terrible. «J’ai mis une demi-journée à retrouver ma maison parmi les ruines. Le sol était encore chaud sous mes pas. Je n’ai pas reconnu mes parents tout de suite: c’étaient des squelettes carbonisés, si ratatinés qu’on aurait dit des cadavres d’enfants. Ils n’avaient plus de dents, plus d’yeux, plus de muscles, dit-elle en tremblant, munie d’un dessin au crayon feutre qui illustre crûment la scène. J’ai passé plusieurs jours auprès d’eux à leur tenir la main. Si j’avais su que la radiation ravagerait mon corps, je ne serais pas restée.» Des marques violettes apparaissent encore parfois sur sa peau, dont peut couler du sang, et elle ne voit plus très bien à cause de ses cataractes, des symptômes courants chez les hibakusha, les survivants des explosions atomiques.
Il y a une impuissance dans le regard des défenseurs du retraitement nucléaire quand vous leur parlez des bombes, de la peur souterraine qu’elles ont imprimée dans les esprits. Comme s’ils savaient que la partie ne sera jamais gagnée dans le seul pays du monde qui ait subi la force meurtrière de l’atome, où des vieillards orphelins rêvent encore de leurs parents, morts calcinés sous un ciel cramoisi.