Avril 2009

Trou de mémoire

La première guerre mondiale?

Pendant sept ans, les empires français et anglais s’affrontent durement. Et pas seulement en Amérique.

Par Raymond Lemieux

Deux empires vont s'affronter pour devenir maîtres des mers et de l'Amérique du Nord. D'un côté, la France avec une forte armée de terre; de l'autre, l'Angleterre avc une flotte puissante. Les combats feront rage sous toutes les latitudes, du lac Ontario aux Philippines. La première vraie guerre mondiale dira, 200 ans plus tard, Winston Churchill, premier ministre britannique. «Jamais depuis le siècle des Goths, des Huns et des Vandales, on ne vit de si nombreuses armées rassemblées sur un même théâtre, se battre avec autant d'acharnement, ravager avec tant de fureur, en pillant tour à tour avec tant d'inhumanité les infortunés habitants», pouvait-on lire, en 1760, dans le Mercure de La Haye, un journal hollandais. L'issue de cette guerre, dite de Sept ans, a scellé le sort de Québec et du Canada.

Au début des hostilités, la Nouvelle-France s'étendait de l'embouchure du Mississipi jusqu'aux Grands Lacs, en passant par la vallée de l'Ohio, et tout le long de la vallée du Saint-Laurent jusqu'au Golfe et à l'île du Cap-Breton. Ce territoire, jalonné de forts, encerclait les colonies britanniques qui ne pouvaient espérer d'expansion. «Si on ne fait rien, les Français vont nous jeter à la mer», pensaient les gens de la Nouvelle-Angleterre.

1754

Erreur de jeunesse

Les Français décident de renforcer leur présence dans la vallée de l’Ohio, trait d’union entre la Louisiane et les Grands Lacs. Ils construisent quelques forts en des sites stratégiques, dont le fort Duquesne, sur le territoire de l’actuelle Pennsylvanie. La route de l’Ouest est alors bloquée. Difficile de passer pour les marchands de la Virginie qui commanditent quelques expéditions de miliciens afin d’empêcher les Français de prendre le plein contrôle de la région. Et ce qui devait arriver arriva. Le 28 mai, un jeune officier virginien et ses comparses ouvrent le feu, sans avertisse­ment, sur une patrouille de soldats français. Une trentaine d’hommes sont tués. Le commandant du bataillon, De Jumonville, est fait prisonnier et exécuté. La France est outrée. L’officier de 22 ans prétexte un malentendu: il ne comprenait pas le français. Il s’appelait George Washington.

Représailles
Washington ne lâche pas prise. Il construit, pas très loin du fort Duquesne, une palissade. Les Français ne le laisseront pas faire. Ce sera la seule reddition dans la carrière de celui qui deviendra le premier président des États-Unis. Le directeur de l’Ohio Company – et gouverneur de la Caroline du Nord – en remet. Pour lui, «laisser la place aux Français» équivaut «à préparer la perte inévitable des libertés, des biens et de la religion de la colonie britannique». Londres a compris le message. La Grande-Bretagne va défendre ses colonies. Le ministre William Pitt ordonne l’envoi massif de troupes en Amérique. Plutôt la guerre que de laisser les Français refouler les Anglais à l’est des Alleghanys (les Appalaches)! Louis XV est forcé de répliquer: jamais il n’aura expédié autant de bataillons en Amérique.
 

1755

Ah! les médias!
La propagande britannique se poursuit. Les Français ont mauvaise presse en Nouvelle-Angleterre où on imprime déjà des journaux. S’ils réussissent à contrôler toute l’Amérique du Nord, lit-on dans The New York Gazette, le 11 août 1755, «la superstition et la tyrannie, la faim et la nudité, les chaînes et les sabots de bois, voilà quel sera le lot des Anglais». Dans The Pennsylvania Gazette, on fait remarquer que «le bien commun des colonies rejoint les aspirations supérieures du royaume». Des renforts arrivent de Londres et rejoignent les armées qui tenteront de prendre les forts Beauséjour, en Acadie, Saint-Frédéric, à l’entrée du lac Champlain, Niagara, dans les Grands Lacs, et Duquesne, en Ohio.

Les clés de l’Acadie
Passés sous domination britannique en 1713, les Acadiens de la Nouvelle-Écosse refusent toujours de prêter allégeance au roi George II, que l’on dit bon. Le lieutenant-gouverneur néo-écossais se méfie de ces french papists et de ceux qui sont établis dans l’actuel Nouveau-Brunswick, un territoire alors revendiqué par Londres. Robert Monkton a pour mission de prendre le contrôle de l’ensemble du pays acadien. Quarante navires jettent l’ancre dans la baie de Fundy. Le siège du fort Beauséjour commence. Les Français sont dépassés et capitulent. Ils laissent derrière eux le pays d’Évangéline.

Le malheur acadien
Charles Lawrence, gouverneur de la Nouvelle-Écosse, qualifie les Acadiens d’êtres perfides et vils. Cela n’empêche pas John Winslow, major général, de se montrer poli quand il doit leur annoncer, à Grand-Pré, leur expulsion: «Le devoir que j’ai à accomplir, quoique nécessaire, m’est très désagréable et contraire à ma nature et à mon caractère, car je sais que cela vous affligera puisque vous possédez comme moi la faculté de sentir...» C’est la grande déportation. Une tragédie qui sépare les familles. Les soldats brûlent maisons, granges et villages. Cette opération
durera jusqu’en 1762.

Ah! (encore) les médias!
Des miliciens canadiens et amérindiens mènent des raids qui terrorisent les populations du sud. On rapporte des massacres de la Caroline jusqu’à New York. Ils sont des milliers de civils à fuir la vallée de l’Ohio et la rivière Sasquehanna. «La route est pleine de femmes et d’enfants qui cherchent la sécurité dans la fuite», rapporte The New York Gazette du 20 octobre 1755. En Pennsylvanie, c’est le désordre et la désolation. Des villages sont réduits en cendres; des hommes, des femmes et des enfants sont cruellement mutilés et massacrés, affirme-t-on dans The Pennsylvania Gazette du 25 décembre. On raconte qu’un lieutenant du Connecticut a eu la bouche fendue jusqu’aux oreilles et la langue coupée; on lui a ensuite sorti les entrailles pour les lui mettre dans la bouche.


1756

Une guerre mondiale

Ça se passe outre-atlantique, mais l’événement déclenche officiellement la guerre de Sept ans: c’est la prise de l’île de Minorque – possession britannique dans la Méditerranée – par les Français. Ils se vengent ainsi des nombreux actes de piraterie dont ils sont victimes de la part de la marine anglaise. Pour le roi George II, ç’en est trop; il déclare la guerre à la France. Un sinistre jeu de dominos s’ensuit. Alliés à la France, l’Autriche, la Russie, la Suède et la Saxe, entrent à leur tour dans la bataille. La Prusse, associée aux Anglais, fait de même. Cela ouvre un front sur le continent européen, ce qui oblige la France à diviser ses forces. L’année suivante, 140 000 soldats sont transportés sur le «front est», vers le Hanovre, dans l’actuelle Allemagne. Dans le même temps, Paris doit aussi disputer ses possessions d’Afrique et des Indes. Mais, pour le premier ministre britannique William Pitt, c’est en Amérique que cette guerre doit être gagnée.

La France a beau jeu
Les Français passent à l’offensive. Le gouverneur général Vaudreuil donne le mandat à Louis-Joseph Montcalm, un général fraîchement arrivé en Amérique, d’attaquer le fort Chouagen – ou Oswego – au sud du lac Ontario. C’est réussi! Une belle prise: 1 600 soldats sont faits prisonniers; 130 canons et de la poudre sont saisis. Le fort est rasé. Montcalm n’est cependant pas enthousiaste en découvrant les grands espaces canadiens. Cet aristocrate, que l’on dit volubile, aurait préféré, à 47 ans, mener une vie tranquille. En plus, il prend Vaudreuil en grippe, auquel il est pourtant subordonné.


1757

Attaquer New York?


Les Français et les miliciens canadiens et autochtones, continuent d’accumuler des victoires et de semer la peur. Ils réussissent à s’emparer du fort William-Henry, qui permet de contrôler l’accès au lac Champlain, juste à l’extrémité nord de la rivière Hudson. Cela fait craindre une attaque française sur New York. «Nous sommes inférieurs aux Français dans toutes les parties du monde», admet William Pitt. Il décide d’envoyer d’autres troupes en Amérique: plus de 12 000 soldats anglais se joignent aux 21 0000 miliciens coloniaux.

De l’huile sur le feu
La guerre s’étend; la bataille de Plassey, aux Indes, donne la victoire à la Compagnie anglaise des Indes orientales. En France, les Anglais attaquent les villes de La Rochelle et de Rochefort, sur la côte Atlantique.


1758

Déroute anglaise

Les Britanniques lancent une grande offensive pour reprendre le fort Carillon qui leur garantirait le contrôle du lac Champlain et de la rivière Hudson. Et leur ouvrirait surtout l’accès au Canada.
Avec 16 000 hommes, ils tentent de s’en emparer. C’est Montcalm, avec ses 3 600 soldats, qui repousse l’assaut. Les Anglais en prennent pour leur rhume: 1 860 d’entre eux sont tués ou blessés. Les pertes françaises: 375 hommes tués ou blessés. Ce sera la dernière victoire d’importance des Français en Amérique. L’année suivante, la garnison postée à Carillon est rappelée pour aller défendre Québec. Le fort est laissé aux Britanniques en 1759; il sera rebaptisé Ticonderoga. C’est aujourd’hui un site touristique.

Le chemin du Golfe
Louisbourg, sur l’île du Cap-Breton, est dans la ligne de mire de l’Angleterre. L’importante présence française avait dissuadé les Anglais de faire une première attaque en 1757. Mais, cette fois, ils mettent le paquet. Une flotte de 40 vaisseaux canonne la ville. James Wolfe commande l’artil­le­rie. Il expérimente l’art d’assiéger une ville. Louisbourg tombe le 27 juillet. La colonie entière est déportée en Europe. À l’annonce de la reddition, les cloches des églises de Boston sonnent toute la journée. Les géné­raux comptent adopter la même tactique pour conquérir Québec. En attendant, les Britanniques assurent leur main­mi­se sur le golfe Saint-Laurent. Les villages de pêcheurs gaspésiens – Pabos, Grande-Rivière, Mont-Louis et Penouille – sont rasés.

L’Ohio tombe
Les Anglais décident de s’emparer du fort Duquesne. Coûte que coûte. Six mille hommes s’en approchent. Mais le fort est abandonné et brûlé par les Français avant l’arrivée des troupes ennemies. Ils ont délaissé la vallée de l’Ohio pour concentrer leurs forces dans la vallée du Saint-Laurent. Le site du fort Duquesne s’appelle aujourd’hui Pittsburgh.

Aux antipodes
C’est le début du siège de Madras, aux Indes. En même temps, les Français subissent le blocus de Toulon, un port sur la Méditerranée.

Coup d’éclat
Au fort Frontenac, l’actuel Kingston en Ontario, une centaine de soldats français et 180 guerriers hurons rendent les armes aux 3 000 soldats anglais venus les affronter. Un bon coup stratégi­que: la voie qui reliait les forts de l’Ouest à Mont­réal est désormais fermée aux Français.

Plus au sud!
Le jeune mathématicien français Louis-Antoine de Bougainvile, suggère une diversion: débarquer en Virginie et en Caroline, ces régions «sans place forte pour la défense» et «remplies de nègres qu’on pourrait faire soulever et employer à toutes sortes d’usages». Il observe également que Gaspé «serait parfait pour amarrer les navires». Les Français s’assureraient ainsi, comme jadis à Louisbourg, de surveiller le Golfe. «L’emplacement est encore plus beau pour le carénage qu’il ne l’est à Rochefort», affirme-t-il. Un beau programme mais, pour le réaliser, il faut quelques renforts… qui ne viendront pas.


1759

Le roi a d’autres préoccupations
Montcalm mandate Bougainville afin qu’il réclame de nouvelles troupes pour la défense du Canada. «Il est certain que si la France abandonne le Canada, l’hérésie s’y établira, les nations connues et inconnues demeureront dans le paganisme ou prendront la religion d’Angleterre. Que d’âmes perdues à jamais!» le discours que Bougainville tient à la cour pour obtenir des renforts ne convainc pas. «Lorsque la maison est en feu, qui se soucie des écuries?» Les écuries étaient, bien sûr, la Nouvelle-France. Le ministère de la Marine se contente d’y dépêcher 356 recrues. Trente désertent avant l’embar­quement. Parmi les autres, on compte «42 galeux» et 3 «tombant du haut mal».

L’étau se resserre
Tandis que l’Angleterre maintient sa supériorité navale dans l’Atlantique Nord en interceptant régulièrement des navires français, William Pitt continue de concrétiser son plan de conquête de la Nouvelle-France. Les Anglais coupent le Saint-Laurent à l’Ouest, s’installent dans la vallée du Richelieu et avancent sur Québec en remontant le fleuve.

Entre deux joints
Le 13 septembre, Québec devient le théâtre d’un affrontement majeur: la bataille des plaines d’Abraham. Elle se joue rapidement, les deux généraux sont tués. Les Français n’auront pas le temps d’organiser la riposte; les clés de la ville sont remises aux Anglais quelques jours plus tard. Les Français se retranchent dans leurs quartiers d’hiver, quelques dizaines de kilomètres en amont.

Partis pour la gloire
Pour les Anglais, c’est l’anus mirabilis, l’année merveilleuse. Ils gagnent partout: ils prennent la Guadeloupe, Carillon, Madras et Surat, aux Indes, et Minden, en Europe. «La gloire de l’Angleterre, nous avons mainte­nant le droit de la proclamer, s’étend du pôle Sud au pôle Nord, du soleil levant au soleil couchant», affirme le London Magazine.


1760

The End

Une dernière manche se joue en Amérique du Nord. Les Français tentent de reprendre Québec en avril. C’est la bataille de Sainte-Foy. Elle se conclut par une victoire française. Québec est de nouveau assiégée… par les Français, cette fois. Mais aucun renfort n’arrive de la métropole; ça ne peut plus durer, il leur faut rendre les armes. Puis, Montréal tombe, sans résistance. La Nouvelle-France n’est plus.


1761

L’empire se déchaîne

Londres accumule d’autres victoires. La prise de Pondichéry lui donne les Indes; la Martinique est conquise.


1762

L’empire se déchaîne (bis)

Les forces britanniques prennent Manille et Cuba. Elles s’emparent des avant-postes français en Afrique et dans les Antilles. Versailles tient à garder ces dernières et trouve le moyen d’envoyer 6 000 soldats pour sauver Saint-Domingue – aujourd’hui Haïti – qui compte alors 40 000 colons français et… 300 000 esclaves.


Tous à la Bastille!
Un grand procès s’ouvre à Paris. Un des plus fameux du siècle. Il durera deux ans. Le roi veut faire la lumière sur la corruption qui aurait contribué à la perte de Québec. Cela devient l’«Affaire du Canada». Les hauts fonctionnaires français rapatriés sont appelés à comparaître. L’intendant Bigot fait partie du groupe. Il sera condamné, emprisonné et banni. Il termine ses jours sous une fausse identité, en Suisse. Le gouverneur général Vaudreuil sera aussi jugé, mais exonéré.


1763

Ça suffit!
Une partie de poker s’engage. Mais la France n’a plus beaucoup d’atouts dans son jeu. Elle renonce aux Indes, mais y conserve cinq comptoirs commerciaux; elle abandonne le Sénégal (sauf l’île de Gorée, importante plate-forme pour la traite des Noirs), conserve les pêcheries de Terre-Neuve, les îles de Saint-Pierre et Miquelon, ainsi que les îles à sucre de la Guadeloupe, de la Martinique, de Sainte-Lucie et Saint-Domingue. Le traité de Paris, le 10 février, met un terme aux hostilités.


1764

On recommence?

Bougainville songe à créer une nouvelle colonie avec l’aide de réfugiés canadiens. Son projet est adopté. Le mathématicien explorateur choisit les îles Malouines, dans l’Atlantique Sud. Il y débarque en février 1764. L’Espagne en prend ombrage. Les îles lui sont vite rétrocédées; tout le monde plie bagage.

 
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