Décembre 2008 - Janvier 2009

Actualités

La Gaspésie à l'eau

Les changements climatiques massacrent le littoral, de Percé à Sept-Îles. Les scientifiques s’en mêlent.

Par Raymond Lemieux

Le Rocher Percé va disparaître. Ce monument géologique de quelque 5 millions de tonnes perd 300 tonnes de calcaire par année. À ce rythme, il n’en restera plus rien dans 15 000 ans. C’est du moins ce qu’en disent les géologues. Mais cela pourrait arriver plus rapidement. C’est que les changements climatiques aggra­vent le problème de l’érosion des plages et des falaises de la Gaspésie.

En 100 ans, la température a augmenté de 0,9 °C et ce n’est rien en comparaison de ce qui nous attend. D’ici 2050, le mercure pourrait faire un bond de 2,5 °C au thermomètre gaspésien, selon les scientifiques d’Ouranos, un consortium multidisciplinaire de chercheurs québécois.

Déjà, les eaux du golfe Saint-Laurent gèlent de plus en plus tardivement dans la saison et fondent de plus en plus tôt. Or, en bloquant les vagues d’hiver, les glaces protégeaient le littoral. Ces déferlantes qui, lors des tempêtes, peuvent facilement atteindre une hauteur de 4 m, rongent le littoral de la Gaspésie et de la Côte-Nord.

Selon l’Institut des sciences de la mer de Rimouski (ISMER), la période de gel des eaux s’étendait sur 80 jours, en 1960. Elle ne dure plus que 55 jours. D’ici la fin du siècle, les glaces pourraient avoir totalement disparu du golfe.

Et si ce n’était que ça!

«Il pleut davantage et les périodes de gel et de dégel sont plus fréquentes, explique le géologue et océanographe Jean-Pierre Savard, d’Ouranos. Ces conditions qui favorisent l’apparition de nids de poule dans les routes endommagent aussi les fragiles falaises de grès et d’argile.»

Or, la Gaspésie n’est pas faite en marbre. «Le Rocher Percé est composé d’une roche très friable, rappelle Mélanie Sabourin, biologiste et responsable de l’éducation à la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ). Depuis cette année, les visiteurs ne peuvent plus s’approcher à moins de 50 m, car il y a des risques d’ébou­lement très sérieux.»

Pour être sérieux, c’est sérieux. Le groupe Ouranos vient de publier la première étude mesurant l’impact des changements climatiques sur le littoral du Québec. Les chercheurs ont évalué trois sites pour comprendre l’ampleur du phénomène. Conclusion? Dans le secteur de Gaspé et Percé, 80% des côtes sont affectées: les plages ont reculé de 27 m et les falaises ont perdu 16 m. Tout ça en à peine un demi-siècle. De l’autre côté du golfe, sur la Côte-Nord, les environs de Sept-Îles encaissent encore plus mal la force des vagues et des marées. Le littoral a reculé de 40 m et certaines plages ont perdu plus de 100 m. Enfin, l’archipel des Îles-de-la-Madeleine a donné à la mer 80 m sur son flanc ouest.

«C’est devenu un vrai problème dans l’est du Québec, dit Jean-Pierre Savard qui a dirigé l’étude. Beaucoup de routes qui longent la mer sont exposées aux aléas climatiques. On y trouve aussi de nombreuses habitations. Les familles qui vivent en bordure du littoral ont peur de tout perdre. Chaque tempête qui fait trembler leur maison leur rappelle ce risque.»

Le littoral est maintenant sous la surveillance des chercheurs de l’Université du Québec à Rimouski. Quelque 4 000 bornes d’arpentage ont été installées afin de mesurer avec précision le recul du rivage. «Il faudra dorénavant considérer ces données dans les stratégies d’amé­nagement du territoire, dit Jean-Pierre Savard. On ne pourra plus construire trop près de la mer.»

Pourvu que le Rocher tienne bon!


Sur le Web

La synthèse des résultats de l’Étude de la sensibilité des côtes et de la vulnérabilité des communautés du golfe du Saint-Laurent aux impacts des changements climatiques peut être consultée sur le site d’Ouranos.
www.ouranos.ca


La montée des eaux

La température de l’eau augmente, le niveau de la mer monte et – phénomène que l’on rencontre dans le sud du Québec maritime – le continent s’enfonce. Les chercheurs d’Ouranos ont calculé que, le long des côtes, l’eau est plus haute de 32 cm qu’il y a 100 ans. Près de la moitié de cette hausse est attribuable à un «ajustement isostatique post-glaciaire», écrit-on dans le rapport d’Ouranos. Allégée du poids des glaciers, la plaque continentale a remonté au nord; et par un effet de bascule, elle s’est enfoncée de 15 cm au sud.

 
.