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Magazine

Été 2008

Préface

Une ville aux 400 histoires...

Par Serge Bouchard
Anthropologue des grands oubliés


Comment une ville vient-elle au monde? Quelle est son espérance de vie? Quels furent ses revers de fortune, ses renaissances et ses moments de grâce? Il y a d’abord ce où, qui sera son lieu. Il y a ce fameux quand, qui sera sa date de naissance. Ajoutons le pourquoi, qui sera sa raison d’être. Sans oublier le comment, qui sera simplement son histoire. Mais tout cela ne peut pas être simple. Le site est toujours plus ancien qu’on pense et les raisons d’être se succèdent selon les époques. Qui saurait rattacher tous les fils dans le temps?

Québec était déjà une «très belle place», séduisante, amène, bien avant l’arrivée des Français. Les Iroquoiens et les Algonquiens aimaient s’y regrouper. Le lieu est magnifique et il faut avoir un cœur de Jacques Cartier pour ne pas s’en émouvoir. Elle aurait pu s’appeler Stadaconé, Canada, France-Prime. Elle a retenu le mot algonquien «Québec» qui veut dire détroit. C’est très bien ainsi. Depuis, elle accumule les histoires. La Montagnaise et l’Iroquoise, ne faut-il pas les raconter? L’Irlandaise, l’Écossaise, l’Anglaise, la Juive, l’Allemande, sans parler de l’épopée canadienne des Noirs! Ce qu’il y en aurait des choses à dire si nous n’avions pas tant de «blancs» de mémoire.

Québec aura porté tellement de robes. La France y a débarqué ses fous et ses folles de Dieu; et ses nobles ridicules afin qu’ils s’y refassent une fortune. La ville fut une maison de traite, un comptoir de commerce. Plus tard, elle fut militaire, petite ville française, puis ville britannique, mais ville métissée surtout, «tricotée lousse», comme cela arrive dans les ports et dans les garnisons. Ce fut la ville des prisons, la ville aussi des évasions, coureurs de bois et survenants, Abénakis et Etchemins, Métis, Panis et Antillais. La sauvage liberté américaine y a longtemps côtoyé les rigides conventions européennes.

Ce que l’histoire est oublieuse et gaspilleuse! Se souvient-on assez de l’attente des bateaux négriers qui ne sont jamais venus? Parle-t-on assez de la ville des explorateurs et des tractations politiques? De la ville des tavernes et des histoires à dormir debout? Racontons-nous assez le Québec victorien? La ville des «Canadiens» n’est pas en manque d’identités.

Le fleuve n’est nulle part aussi beau qu’à Québec. Il appelle les grands voyages, les arrivées remarquables et les magnifiques partances. La terre y est élevée, elle aspire à la légèreté. Québec ne manque pas d’air. La grande nature est juste hors des murs, la neige y tombe plus que partout au monde. Québec la magnifique, mère de la franco-américanité, mère de Detroit, de Pittsburgh, de Buffalo, de Saint-Louis, qui a poussé ses voyageurs jusqu’à Santa Fe, de Limoilou jusqu’en Californie.

Contes oubliés, secrets de famille, rêves brisés, la petite vieille du Nouveau Monde n’a pas encore tout dit. Car la plus grande défaite – fût-elle celle des plaines d’Abraham – n’est pas de perdre une bataille. Ce serait bien plutôt de perdre la mémoire. Saurions-nous faire une fête dans laquelle personne ne serait oublié? Une fête où toutes nos histoires seraient à la bonne place, où chacun aurait l’honneur de réciter la sienne, en se disant que, devant, il y a un autre siècle à inventer.