Été 2008

Québec, la grande aventure

Rêves d'Amériques

Ni New York, ni Mexico, ni  Montréal, ni Québec n’ont été bâties en un jour. Les explorateurs et les marchands ont dû s’y reprendre plusieurs fois avant de réussir à s’installer. Le fil des événements.


1453 La fin du Moyen Âge.
Constantinople est prise par les Turcs. La route vers l’Asie est coupée et, avec elle, l’accès aux épices – indispensables à la médecine et à la cuisine – à l’or et à la soie. Il faut maintenant s’y rendre par la mer. Mais les voyages vers l’Orient sont longs, car les bateaux doivent contourner l’Afrique. Et si on mettait le cap à l’ouest? La Terre est ronde, après tout! De grands navigateurs – Colomb, de Gama, Magellan, Cabot, Verrazano – vont explorer cette nouvelle route.

1492 Une autre Asie.
Christophe Colomb pose le pied dans ce qu’il croit être les Indes. Mais les hommes, la faune et la flore ne ressemblent pas tout à fait à ceux qu’on lui avait décrits.

1493  L’au-delà est à nous.
C’est à qui ce «quelque chose à l’ouest»? Le pape Alexandre VI réserve aux rois catholiques – et à personne d’autre – le droit de se partager le monde. Une ligne est tracée à quelque 1 700 km à l’ouest des îles du Cap-Vert. C’est le traité de Tordesillas. Tout ce qui se trouve à l’est de cette démarcation, dont Terre-Neuve et le Brésil, appartiendra au Portugal. De l’autre côté, tout revient à l’Espagne.

1496 L’Europe en Amérique.
Les Espagnols fondent Saint-Domingue, première ville européenne d’Amérique. Ils prospectent le sol, pour l’or, et la mer, pour les perles. Ils établissent des plantations de canne à sucre. Les Amérindiens sont placés en servage – c’est l’encomienda – sous la responsabilité des colons. L’organisation sociale des peuples autochtones se disloque. C’est le début de la fin pour les empires aztèque, maya et inca.

1499 Mon Labrador.
Joao Fernandes mène une expédition au nord du 40e parallèle. Il y cherche une île et compte y fonder un gouvernement. Idéaliste? En fait, il repère un littoral qu’il appelle Terra del lavrador (lavrador, en portugais, signifie «propriétaire terrien»), mais il ne peut y accoster à cause des glaces. Il rebrousse chemin. Le nom, lui, est resté.

1504 Histoires de pêche.
Des marins basques entreprennent des traversées transatlantiques. Ils ont découvert des «gisements» poissonniers quasi miraculeux au large de Terre-Neuve. Cela ne pouvait mieux tomber: la demande pour le poisson est très forte en Europe depuis que l’Église catholique impose 120 jours maigres par année, où la consommation de viande est proscrite. Pour être ramenées à bon port, les précieuses morues sont conservées dans du sel, l’or blanc de l’époque. On est encore loin de l’invention des réfrigérateurs. Pour un navire de 70 tonneaux rempli de poissons, il faut compter une cinquantaine de tonnes de sel. Ce sont les commerçants français situés sur le littoral atlantique aux environs de Brouage et de La Rochelle qui le fournissent. Le secret de la pêche miraculeuse des Basques est vite éventé. Quelques années plus tard, les pêcheurs normands, bretons et portugais iront aussi naviguer sur l’Atlantique pour se rendre au large de Terre-Neuve.

1509 Sept hommes et un canot.
Après un mystérieux voyage dont on sait peu de choses, un navigateur normand, Thomas Aubert, ramène à Rouen à bord d’un navire appelé La Pensée, sept hommes «sauvages» – et un canot d’écorce – capturés dans le golfe Saint-Laurent.

1519 Génocide.
La rencontre des Espagnols avec les Autochtones prend une tournure tragique. Hernán Cortés se rend jusqu’à Mexico, capitale de l’empire aztèque. Il y entreprend un siège de deux ans et fait tomber le royaume indigène. En plus, une nouvelle maladie se répand sur le continent: la variole.

1520 Tentative portugaise.
Les Portugais maintenant habitués à naviguer dans l’Atlantique Nord auraient essayé de s’établir dans la baie du Cap-Breton. L’hiver a raison de leur courage. Dans le sud, ils auront plus de chance et fonderont un premier poste commercial: Sao Vincente, situé près de l’actuelle Rio de Janeiro.

1524 De l’or et des épices.
Toujours à la recherche d’un passage pour accéder aux richesses de l’Orient par l’ouest, les banques de Lyon et de Rouen s’unissent pour financer une grande expédition commandée par Giovanni de Verrazano. L’explorateur parcourt le littoral de l’Amérique du Nord. Il identifie l’Acadie aux environs de l’actuelle Nouvelle-Écosse, puis, en descendant, il aperçoit une île qu’il nomme Angoulême (aujourd’hui Manhattan). Après six mois de voyage, il conclut pour le bénéfice de ses créanciers: «La terre à laquelle nous avons affaire est un monde distinct.» Elle n’est donc pas rattachée à l’Asie ou à l’Afrique. Choc tectonique chez les géographes: le Nouveau Monde est en fait un nouveau continent. Verrazano le nomme Francesco, en l’honneur du roi de France. L’appellation ne durera guère.

1534 Les Français veulent une part du gâteau.
Le pape Clément VII encourage les ambitions du roi de France, François Ier. Il décrète que le traité de Tordesillas ne concerne que les terres connues et non celles qui seront «ultérieurement découvertes». Absous de toute menace d’excommunication, le roi mandate le pilote malouin Jacques Cartier pour qu’il «aille découvrir certaines îles et pays où l’on dit qu’il se doit trouver une grande quantité d’or». Cartier en profite pour explorer minutieusement le golfe et le fleuve Saint-Laurent. Il vantera ensuite, auprès du roi, le potentiel économique que le nouveau pays recèle.

Cartier y retourne deux ans plus tard et y fait construire un fort près de la rivière Saint-Charles, où il entend passer l’hiver. Optimiste? Les Iroquoiens l’avertissent d’un mauvais présage: les mois à venir seront si froids, et il neigera tant que toute l’équipée périra. C’est leur dieu Cudouagny qui leur a signifié. «Votre Dieu n’est qu’un sot», rétorque l’explorateur. Une quarantaine de marins meurent. Jacques Cartier fait pratiquer une autopsie pour comprendre la cause de leur mort. C’était le scorbut, mais personne ne pouvait le savoir.

1541 Charlesbourg Royal.
«Un voyage honnête et salutaire.» C’est ce que l’on promet aux criminels – dont des condamnés à mort – qui sont conscrits pour fonder la première colonie française outre-Atlantique. Le roi François Ier confie cette mission à Jean-François de la Roque, sieur de Roberval, un protestant. Il doit faire équipe avec Jacques Cartier. Cinq navires chargés de colons, de moutons, de bœufs et de chevaux appareillent. La tragédie qui suivra se joue en deux temps. C’est Jacques Cartier qui arrive le premier. Son équipe s’installe à Cap-Rouge. On y cherche de l’or et des diamants. Mais les choses tournent mal. Des altercations avec les Amérindiens, le scorbut – encore! – et l’hiver ont raison du projet. Michel Gaillon aura le triste privilège d’être le premier condamné à mort pour avoir commis un vol. Jacques Cartier rentre bredouille l’année suivante. Roberval, parti entre-temps le rejoindre, poursuit l’aventure un hiver de plus. Nouvel échec. Les Français ne s’y essaieront plus avant longtemps.

1555 Ras-le-bol de l’hiver!
Les Français lorgnent plus au sud. Vers le Brésil. Pour les protestants qui fuient les persécutions religieuses, l’Amérique a tout de la terre promise. À l’embouchure de la rivière Janvier, ils construisent le fort Coligny. Il faudra cinq ans avant que les jésuites du Portugal ne s’alarment de cette présence impie. Les soldats portugais rasent la forteresse. C’est la fin de la «France antarctique».

1562 La Floride.
Nouveaux projets de colonie française. On l’envisage cette fois sur le littoral de la péninsule floridienne. En cherchant un lieu pour s’y installer, les pionniers impriment à la région une toponymie bien française. Ils nomment des rivières: la Somme, la Seine, la Gironde, la Garonne, la Charente. Ces pionniers – d’obédience protestante– tenteront à trois reprises de s’établir dans la région. Chaque fois, leur initiative est sabotée par les Espagnols. La dernière tentative – et la plus dramatique – est celle de fort Caroline, actuellement St. John’s River, près de Jacksonville. Des sept navires qui y accostent, seulement deux pourront repartir avec une centaine de personnes à leur bord. Parmi les pionniers, 200 trouvent refuge chez les Amérindiens tandis que 150 sont massacrés par les Espagnols. Les capitaines des navires sont cloués aux mâts par les yeux et les soldats cousus dans les voiles et jetés à la mer. Le roi de France, Charles IX, est… outré.

1575 Mon pays ce n’est pas un pays, c’est la morue.
Les pêches européennes se poursuivent au large de Terre-Neuve et dans le golfe Saint-Laurent. Des ports temporaires sont installés pour permettre le séchage de la morue. André Thevet, géographe du roi de France, indique dans sa Cosmographie universelle que le pays s’appelle Baccalos («morue» en portugais). Il reste une trace de cette période: une île, à l’est de Terre-Neuve, porte le nom de Baccalieu. Mais pas un matelot ni un capitaine ne passe alors l’hiver au Canada.

1597 La bataille des Îles-de-la-Madeleine.
Au nord de l’archipel madelinot se trouvait la plus grande colonie de morses du monde. Du moins, c’est ce que disent les marchands. Des Basques, des Bretons et des Micmacs font la chasse à ce mammifère. On utilise sa peau pour fabriquer des cordages, des amarres et des harnais. On se sert du gras pour confectionner des savons et des chandelles. Les Britanniques ont la mauvaise idée d’arriver en même temps aux îles pour y installer une colonie. Mal leur en prend: c’est l’affrontement à coups de canon. Les Britanniques rebroussent chemin.

1598 «Lost».
Le marquis Troitus de la Roche du Mesgouez est nommé premier lieutenant général «en pays de Canada, Hochelaga, Terre-Neuve, Norembegue et île de Sable». L’île de Sable? Elle est située à 175 km au sud de l’actuelle Nouvelle-Écosse. Elle est toujours inhabitée. Cette année-là, le lieutenant y débarque une cinquantaine d’hommes – conscrits des prisons – et du bétail. Il reprend la mer, mais oublie l’année suivante d’aller approvisionner sa colonie. Seulement 11 des abandonnés seront rescapés, 5 ans plus tard. Ramenés en France, ils sont reçus par le roi qui les gracie.

1598 L’édit de Nantes.
Un décret royal reconnaît aux protestants français les mêmes droits qu’aux catholiques. À ce moment, le traité de Vervins entérine la fin des hostilités entre la France et l’Espagne. Cela laisse aux Français la voie libre pour naviguer dans l’Atlantique Nord, sans craindre les corsaires espagnols. Mais ils devront dès lors rivaliser avec les Anglais et les Hollandais. Henri IV relance l’idée d’une politique coloniale à une condition: cela ne doit rien coûter à la couronne. Il se tourne vers les marchands de poissons et de fourrures. Ce sont eux qui financeront les expéditions futures menées par des huguenots notoires: Pierre Du Gua de Monts et François Gravé Du Pont.
 
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