Février 2006

Février 2006

Actualités

Vive la grande noirceur!

Des étoiles disparaissent lentement dans le ciel du Québec. Au banc des accusés: la pollution lumineuse. Les astronomes ont entrepris de sauver la nuit. Les environs du mont Mégantic sont en voie de devenir une «réserve de ciel noir».

par Raymond Lemieux

Un coin de ciel estrien pourrait devenir la première réserve étoilée de la planète. Les municipalités de la région du mont Mégantic, sur lequel est bâti le plus important observatoire du Québec, ont récemment décidé de réglementer la lumière. C'est une bataille gagnée contre ce que les astronomes appellent la pollution lumineuse.

L’astrophysicien Yvan Dutil, chercheur pour ABB, une entreprise de spectrophotomètres située à Québec, a été un des premiers scientifiques à sonner l’alarme. «Le Québec est un des coins du monde les plus éclairés. Montréal émet autant de lumière que New York, dit-il. Le plus inquiétant, c’est que cette pollution a doublé en peu de temps. En 1993, j’ai pu étudier des amas de galaxies avec le télescope du mont Mégantic. Très lointains, ce sont des objets difficiles à observer, car ils sont moins brillants que le fond du ciel. Aujourd’hui, je ne pourrais plus faire de telles observations aussi efficacement.» C’est comme si le télescope doté d’un miroir de 1,6 m avait rétréci…

Certains travaux d’observation ont bel et bien été abandonnés, faute de «visibilité», confirme Chloé Legris, ingénieure à l’ASTROLab, un organisme qui fait la promotion de l’astronomie au mont Mégantic. «Il y a des millions d’étoiles que nous ne pouvons plus observer!» dit-elle.

À qui la faute? «Les dispositifs d'éclairage, les lampadaires, les luminaires, les sentinelles de ferme sont mal conçus, poursuit l’ingénieure. Résultat: la lumière, inutilement projetée vers le haut, rencontre de fines particules dans l'atmosphère, qui la réfléchissent, provoquant la brillance du ciel. C'est à cause de cela que les étoiles et les planètes sont moins visibles.»

Avec notamment le soutien de la Fédération des astronomes amateurs du Québec et de la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ), l’ASTROLab a défini la zone à protéger. La «réserve d’étoiles» couvrira donc les villes et villages des MRC du Granit et du Haut-Saint-François dans un rayon de 50 km autour de l’observatoire. La ville de Sherbrooke en fait également partie. Elle devrait d'ailleurs adopter une réglementation avant la fin de l'été prochain. «Nous avons dû faire une campagne de sensibilisation, mais les gens de la région considèrent l'Observatoire comme un joyau et ils ont vite adhéré à l’idée de protéger le ciel», poursuit Chloé Legris.

Dans un guide technique publié en mai 2005 et préparé avec la MRC du Granit, l’ASTROLab retient les recommandations de l’Illuminating Engineering Society of North America qui préconise diverses solutions de remplacement à «la lumière qui tue la nuit». Ainsi, l'utilisation de sources lumineuses blanches (les fameux néons, les lampes halogènes, les lampes au mercure, par exemple) doit être interdite. «Ce sont les plus dommageables, car elles émettent de la lumière dans toutes les longueurs d'onde; elles sont donc difficiles à filtrer pour les astronomes.» L’idéal ce sont les ampoules à sodium basse pression, qui émettent une seule longueur d'onde située dans le jaune. Il suffit, pour les astronomes, d’employer un filtre qui enlève l'effet de cette luminosité artificielle.

Les promoteurs de cette opération de sauvetage de la nuit proposent aussi d’utiliser plus «écologiquement» les luminaires en orientant davantage leur éclairage vers le sol. «En fait, 80% de la pollution lumineuse pourrait être éliminée en adaptant les lampadaires dans un rayon de 25 km», soutient l’astrophysicien Yvan Dutil. Un spectromètre développé l’an dernier au Collège de Sherbrooke permettra d’ailleurs de mesurer l’état de santé du ciel nocturne dans les prochaines années.

Yvan Dutil est confiant: «Je crois que l’on pourrait retrouver le même ciel qu’en 1978, année de création de l’Observatoire.» Car à la différence de la pollution atmosphérique, la pollution lumineuse est réversible!


Pour en savoir plus:

Le guide sur l'éclairage extérieur produit par l’ASTROLab du Mont-Mégantic

La Fédération des astronomes amateurs du Québec a constitué une section locale de Dark Sky, un organisme qui regroupe près de 10 000 membres dans le monde.
 
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