Février 2006

Février 2006

Chroniques

Bien Vu!

Éloge de la vulgarité

Nous savons de plus en plus de choses, mais nous les comprenons de moins en moins.

par Serge Bouchard et Bernard Arcand

Bernard Arcand:
Un bon dictionnaire m’informe que le mot «vulgaire» est un très lointain dérivé du latin vulgus qui signifiait «le commun des hommes». Le personnage m’intéresse au plus haut point. Probablement parce que je suis son très proche parent. Les rapports qu’entretient cet homme commun avec la science ont évolué de manière préoccupante. L’écart se creuse. Tout indique que la science devient chaque jour un peu moins compréhensible. Prenez pour exemple ces remarquables découvertes retenues comme ayant marqué la dernière année en recherche au Québec.

Quel athlète professionnel pourrait enseigner à un enfant la vraie nature des pulsars? Quel journaliste spécialisé en affaires connaît vraiment les micelles? Y a-t-il en ce pays un seul sociologue, dentiste ou économiste confiant d’avoir compris ce que sont les lymphocytes B? Qui, parmi les participants à une émission de téléréalité, pourrait expliquer le rôle véritable des connexions nanométriques?

La science s’éloigne du commun des mortels. Et quand le monde paraît incompréhensible, les êtres humains ont souvent recours au mythe; c’est-à-dire à un mode d’interprétation logique et cohérent, donc crédible et incontestable. Il s’agit de combler un vacuum de sens. C’est ainsi que naissent des héros comme Louis Pasteur, Marie Curie ou Albert Einstein. D’où le mythe dangereux d’une science omnipotente qui réussira tôt ou tard à résoudre tous nos problèmes.

Il y a de quoi s'alarmer. Heureusement – et de temps à autre, cela mérite d’être rappelé –, on peut trouver en kiosque des revues qui ne craignent pas de s’adresser au vulgaire, rédigées par des personnes qui n’hésitent pas à émousser la science. Et qui font de moi un érudit quand je discute avec un dentiste, un sociologue ou un joueur de football.



Serge Bouchard: Vous savez que le savoir doit en principe nous libérer. Nous libérer de quoi?, nul ne le sait en propre. Tout comme nul ne saurait prétendre a contrario que le savoir empêtre et paralyse les gens honnêtes qui ne s’y retrouvent plus. Car encore faut-il savoir quoi faire avec le savoir. La mémoire collective accumule sans cesse une montagne de connaissances d’où coule un fleuve de savoir-faire dont la nature nous émerveille, mais dont l’ampleur nous dépasse. Nous sommes inondés d’une lumière qui provoque peut-être une cécité, comme devant un soleil trop éclatant.

Découvertes et percées se succèdent à un rythme dont nous ne pouvons plus dire qu’il accélère, tant la métaphore de l’accélération semble en l’occurrence dépassée. Parlons plutôt d’une explosion, d’un grand boum; d’une sorte d’apparition soudaine d’éclairs répétés. Le tranquille et petit «Que sais-je?» est mis à rude épreuve. Il ne sert plus à rien. Car l’Univers est radicalement nouveau, il l’est de plus en plus, jour après jour.

Nous verrons bientôt l’onde fossile du début de tout. La vie se fabrique, se clone; les gènes se manufacturent et se manipulent; l’infiniment petit ne cache plus rien. L’absolument grand se photographie; rien n’échappe à la marche inéluctable du dévoilement. Nous sommes totalement investis dans l’application euphorique et la mise en œuvre de nos incroyables découvertes. Informatique, génétique, biochimie, astrophysique, matériaux, procédés, énergie, vie, physique, génie, mémoire, imagerie, noyau, nano-noyau, entropie, système, matière noire, antigravitation, trou, plein, vide, bactérie… Nous sommes loin de l’«Encyclopédie de ma jeunesse».

Je sais de moins en moins comment ça marche, mais ça marche en grand. Pour être souverain, je devrai être de plus en plus savant; de plus en plus technicien. Mais déjà la programmation de mon thermostat pose un problème. Demain, une moitié de l’humanité devra montrer à l’autre l’ABC du savoir, du savoir-faire, et de la liberté. Et Québec Science devra être publié sur une base quotidienne – deux fois par jour en fait –, soit 700 numéros par année.
 
.