Février 2006

Février 2006

Chroniques

Billet

Oiseaux de malheur

par Raymond Lemieux

On ne tousse plus comme avant. Et, surtout, on ne regarde plus les voisins se moucher sans penser à la grippe aviaire. Certes, le virus «immatriculé» H5N1 ne s’est pas encore transmis d’un humain à un autre, mais on appréhende une pandémie. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a sonné l'alarme l'automne dernier. Trop tôt? Peut-être. Pourtant, selon nombre de chercheurs, ce n'est qu'une question de temps avant que le virus mute et devienne un agent infectieux redoutable. Dans un an? Dans deux ans? Quoi qu'il en soit, pour la première fois de l'histoire médicale, un plan anti-épidémie a été mis en place en vertu du «principe de précaution», bien connu en environnement. Elle repose sur un postulat logique: il ne faut pas attendre que ce genre de problème surgisse pour agir. Une réponse du XXIe siècle à une peste du XXIe siècle.

Pour un certain type de médias, cette mise en garde scientifiquement justifiée est du bonbon. Chez nous, la palme revient sans doute à cette revue qui titrait, il y a quelques semaines: «Qui va survivre?» tout en offrant «gratuitement» un masque protecteur. Mais il y a lieu de souligner que quelques scientifiques n’ont pas fait non plus dans la nuance. En produisant ainsi beaucoup de fumée avec peu de feu, on occulte les aspects réellement problématiques de cette maladie de poule, qui plane comme un vautour.

En ce qui concerne l'arsenal thérapeutique, par exemple, le manque de moyens dont nous disposons nous force à nous questionner sur les priorités retenues par les grandes compagnies pharmaceutiques. On cherche d’abord et surtout à produire des médicaments lucratifs. Ainsi, on privilégie plutôt la mise au point de molécules contre le cancer, l'obésité, le cholestérol ou la dépression. Bref, contre des maux de pays industrialisés. Cela est bien triste à dire, mais les maladies infectieuses comme le paludisme ou la fièvre jaune sont des préoccupations de second plan (1).

Sauf que les microbes se mondialisent. Ce faisant, les problèmes de salubrité et d’hygiène des pays pauvres – qui favorisent le développement de nouveaux virus – ont des impacts planétaires. Le manque de ressources dans une région d’Asie peut avoir un effet grave sur notre santé publique. La recherche pharmaceutique ne devrait-elle pas elle aussi songer à adopter le principe de précaution?

Quand le problème prend le dessus sur les moyens de le contrôler, et sur notre compréhension des choses, il va de soi que l’appréhension devient psychose. Si le virus reste dans les poulaillers, où les stratégies de prévention cherchent à le confiner, l’OMS et les gouvernements pourront dire qu’ils ont réussi. Il s’en trouvera pour affirmer, bien sûr, que l'on a crié au loup pour rien avec ces poulets de malheur. Il faudra alors se rappeler que la menace était bien réelle, et qu’elle pourrait ressurgir. L’information fait partie du système immunitaire de la santé publique. Mais pour être efficace, elle doit éviter de contracter une autre maladie: le sensationnalisme.

(1) Le phosphate d'oseltamivir – ou Tamiflu – est le seul médicament utile actuellement contre la grippe, quelle que soit la forme du virus qui la génère. Mais il n’est pas une panacée: il ne diminue que de 38% les symptômes dus au virus de l’influenza, il réduit de 37% la durée de l'infection et de 67% les complications (dixit la compagnie Roche). Cela n’a pas empêché la production de cette pilule – qui, jusqu'à récemment, n’était pas très populaire – de monter en flèche. La valeur de l'action du fabricant a évidemment suivi la même courbe.
 
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