Février 2006

Février 2006

Chroniques

Planète ADN

Les tambours de Hapmap

Une carte génétique pour étudier la diversité humaine? Est-ce vraiment utile?

par Jean-Pierre Rogel

Début novembre, le petit monde de la biologie moléculaire résonnait de grands roulements de tambour. Le projet Hapmap, visant à étudier les variations génétiques entre les humains, célébrait sa première étape. Trois ans après le début des travaux, une carte génétique était publiée; et aussitôt saluée comme un exploit, promesse d’autres percées importantes à venir.

J’aimerais dire pourquoi je reste réservé face à ce concert de félicitations. Mais auparavant, quelques explications sur Hapmap. Le Projet génome humain, achevé il y a cinq ans, consistait à décrypter la séquence (l’ordre précis de toutes les bases) du génome d’un humain-type. Il ne disait rien des variations génétiques rencontrées parmi les humains. Comme deux personnes prises au hasard sont génétiquement semblables à 99,9%, cela signifie que, sur les trois milliards de bases qui composent notre ADN, environ trois millions diffèrent d’un individu à l’autre. Cela peut expliquer pourquoi une personne est plus susceptible qu’une autre d’être atteinte d’une maladie, ou pourquoi elle répond mieux à un médicament. Dans leur chasse aux gènes responsables de maladies communes, les généticiens voient dans ces variations une clé pour trouver les mutations causant ces affections. Le projet Hapmap leur fournit un outil important.

Hapmap ne décrit pas les différences entre les humains quant aux quatre bases de l’ADN (les lettres A, C, T, G) prises une à une, mais entre certains groupes de bases qu’on nomme haplotypes, d’où le nom du projet. Ce sont des marqueurs permettant de trouver plus rapidement les mutations. Pour dresser la première carte Hapmap, les chercheurs ont analysé le génome de 269 volontaires provenant du Nigeria, des États-Unis, de la Chine et du Japon.

Bien sûr, Hapmap est un projet international d’envergure et on ne peut que se réjouir que des chercheurs canadiens, comme le docteur Tom Hudson, de l’Université McGill, y jouent un rôle majeur. Bien sûr, selon la formule presque consacrée, cette carte «fera gagner beaucoup de temps dans l’identification des gènes impliqués dans les affections communes telles que l’asthme, les cancers ou les maladies neuro-dégénératives». Mais en réalité, ce projet ambitieux est truffé de difficultés et tout dépendra de la manière dont ses promoteurs les surmonteront.

Sur le plan scientifique, il y a des limites à la méthode. Ainsi, l’outil n’est pas assez puissant pour repérer des maladies causées par une multitude de gènes. D’autre part, tous les gènes présentant des mutations ne s’expriment pas. Dans ces cas-là, le porteur du gène muté ne souffre pas de la maladie, alors que le même gène muté rendra malade un autre individu. Hapmap est incapable de discerner ces subtilités. Mais admettons que ces restrictions soient levées. Le vrai test pourrait se situer dans l’impact éthico-social de ce projet, car il réintroduit, par la porte arrière en quelque sorte, la notion de race dans la pratique de la médecine, et on sait à quel point le maniement de ce concept est dangereux et controversé. Les concepteurs de Hapmap le reconnaissent: «Il y a un risque de stigmatisation ou de discrimination, écrivent-ils, si on trouve dans une population une fréquence plus élevée de marqueurs associés à une maladie, et que les risques associés à ces marqueurs sont généralisés à tous les membres de cette population.» Ils mettent même en garde contre le danger que la catégorie «race» soit vue comme une construction fondée sur la biologie et qu’elle devienne ainsi hautement significative.

Cette mise en garde est-elle suffisante pour nous rassurer? Je n’en suis pas certain. Dans un pays comme les États-Unis, tout discours sur les différences génétiques entre les races, telles qu’elles sont définies par la couleur de la peau, est un terrain miné. Il y a, par exemple, un débat pour déterminer si les hauts taux d’hypertension chez les Noirs sont dus aux gènes ou à l’environnement. Selon une théorie, les esclaves qui ont survécu à l’éprouvante traversée qui les a menés d’Afrique en Amérique étaient ceux qui résistaient à la soif. Leurs descendants auraient hérité de ce trait, qui s’accompagne d’une sensibilité à l’hypertension. Si vous en parlez au grand sociologue états-unien Troy Duster, il vous dira: «Si vous me mettez en prison neuf fois plus souvent que les Blancs, et que vous refusez de m’accorder un emprunt, je pourrais développer de l’hypertension.» Hapmap va forcément soulever ces débats et bien d’autres. Reste à voir s’il arrivera à éviter de réveiller cet ouragan familier appelé racisme.
 
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