Février 2006

Février 2006

Les découvertes de l'année

Au-delà du réel

On traite maintenant certains troubles anxieux à l’aide d’images virtuelles. Les résultats sont étonnants!

par Marie-Eve Cousineau

Une énorme araignée se dirige droit vers vous et s’arrête à vos pieds. Le pire cauchemar d’un arachnophobe… À moins qu’il ait suivi une thérapie en réalité virtuelle au Laboratoire de cyberpsychologie clinique de l’Université du Québec en Outaouais (UQO).

Au Canada, le Laboratoire de l’UQO est le principal centre de recherche où l’on étudie l’efficacité de la réalité virtuelle dans le traitement des troubles anxieux, dont font partie les phobies. Dans une maison de Gatineau, les patients revêtent un casque muni de deux caméras, d’écouteurs et d’un capteur de position. Le tout est relié à un logiciel.

Ils confrontent alors leur peur en pénétrant dans un ascenseur vitré (acrophobie) ou une grotte (claustrophobie), en visitant la maison d’un entomologiste ou en éprouvant un décollage, bien attaché à leur siège.

Comme pour la thérapie cognitivo-comportementale – le traitement le plus courant de ce genre de trouble –, on apprivoise sa peur en s’y exposant graduellement. Avant de faire face virtuellement à de monstrueuses araignées velues, le phobique observe des toiles et de petites araignées. Il peut même les écraser avec le pied! L’expérience est réaliste, malgré une facture de bande dessinée.

En effet, l’équipe du laboratoire a conçu les logiciels à partir de jeux vidéo violents en trois dimensions. «Un patient a déjà passé deux séances à regarder des toiles d’araignée, dit le psychologue Stéphane Bouchard, codirecteur du Laboratoire de cyberpsychologie clinique de l'UQO. C’était terrible pour lui.» Selon lui, la thérapie virtuelle est aussi efficace que la méthode traditionnelle, avec un taux de réussite de 80%.

Dans une étude menée auprès de 28 arachnophobes, et publiée en 2005 dans Applied Psychophysiology and Biofeedback, Sophie Côté, candidate au doctorat en psychologie à l’Université d’Ottawa, et Stéphane Bouchard ont voulu déterminer précisément les progrès réalisés par les patients.

Ces derniers ont dû regarder les images d’un animal (araignée, lapin ou vache) se trouvant derrière un filtre de couleur, et nommer la couleur. «Lorsque les patients voyaient l’araignée, ils répondaient avec un délai de quelques millisecondes par rapport à l’image de la vache, dit Sophie Côté. Leur cerveau était en état d’alerte.»

Après les cinq séances de thérapie d’une heure, l’araignée leur faisait pratiquement le même effet que la vache! Et 61% des patients sont parvenus à fixer des yeux une tarentule en chair et en cartilage, à 10 cm de leur visage.

Chez tous les participants, on a enregistré une baisse du rythme cardiaque par rapport aux débuts de la thérapie, lorsque la bête était à proximité. Signe qu’ils contrôlaient mieux leur anxiété.

Fort de ces résultats, le Laboratoire de l’UQO s’intéresse maintenant à un trouble anxieux plus complexe, la phobie sociale (peur d’être jugé par autrui), qui touche entre 2% et 4% de la population adulte.

Stéphane Bouchard a collaboré à une étude, menée par la chercheuse française Evelyne Klinger auprès de 36 personnes souffrant de ce mal. Il s’agit de la première recherche à juger de l’intérêt de la réalité virtuelle dans un traitement de ce genre.

Au fil des 12 séances de thérapie, les patients ont notamment dû parler devant un public virtuel, socialiser avec des gens autour d’une table et entrer dans un café. Les résultats préliminaires, présentés en 2005 dans Cyberpsychology & Behavior, sont encore une fois probants.

 «La réalité virtuelle ne remplacera pas la méthode traditionnelle, souligne Stéphane Bouchard. Mais elle présente des avantages.» En effet, le thérapeute contrôle totalement l’environnement du patient.

C’est lui qui décide de la réaction de la caissière du dépanneur lorsque le participant, mal à l’aise en public, doit lui demander où est la gomme à mâcher… qui se trouve sous son nez.

La mise en situation est volontairement embarrassante. «Dans la vie, mon patient risque de se faire engueuler!» dit Stéphane Bouchard. Aucun risque avec une caissière virtuelle!

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