Les découvertes de l'année
L'interrupteur de l'immunité
Il serait possible de relancer le système immunitaire des séropositifs pour qu’il reprenne le combat contre la maladie.
par Anne-Marie Simard
Grâce à un mécanisme semblable à un interupteur, on pourrait faire redémarrer le système immunitaire des patients atteints d’infections chroniques. C’est ce que vient de découvrir l’équipe de Rafick-Pierre Sékaly. «En 18 ans de carrière, je n’ai jamais vécu de moments plus excitants. Au labo, l’ambiance est euphorique!» s’exclame le chercheur du CHUM et professeur à l’Université de Montréal. Il y a de quoi: cette découverte permettra peut-être de mettre au point un nouveau médicament contre le sida, le cancer et l’hépatite C. Les travaux de Lydie Trautmann, stagiaire post-doctorale du docteur Sékaly, publiés dans Nature Medicine en août dernier, jettent aussi un nouvel éclairage sur les maladies auto-immunes.
Lors d’une infection, les lymphocytes T CD8 prolifèrent furieusement et produisent des molécules tueuses qui détruisent les cellules malades: les cytokines. À la surface des CD8 se trouve une protéine appelée PD-1 (Programmed Death-1). Après un certain temps, quand l’infection est contrôlée par le système immunitaire, les PD-1, aidées d’une autre protéine, envoient le signal aux CD8 de stopper leur activité. «C’est le frein à main du système immunitaire», explique le docteur Sékaly. Ce mécanisme empêche la surproduction des cytokines qui pourraient s’attaquer aux cellules saines de l’organisme.
Voilà pourquoi, chez les séropositifs, les CD8, bien que présents en grand nombre, ne font pas leur boulot. «Quand les CD8 sont là depuis longtemps, les PD-1 leur envoient un signal d’arrêt pour qu’elles cessent le combat», explique Lydie Trautmann. Le système immunitaire est alors paralysé et l’infection gagne du terrain.
Après avoir mis ce mécanisme en lumière in vitro, sur des échantillons de sang de personnes infectées, les chercheurs ont ajouté dans l’éprouvette un anticorps empêchant PD-1 de se lier à sa protéine partenaire. Résultat: les CD8 reprennent aussitôt la bataille. Comme si on avait desserré le frein à main qui empêchait le système immunitaire de fonctionner!
Les PD-1 sont connus depuis les années 1990. Pour démontrer leur lien avec l’inactivité des CD8, Lydie Trautmann a commencé ses travaux à la mi-novembre 2005. Dès décembre, elle obtient ses premiers résultats. «À chaque fois qu’on mesurait de hauts niveaux de PD-1, les CD8 étaient non fonctionnels, explique le professeur Sékaly. J’étais abasourdi par la clarté des observations.»
À partir d’échantillons de sang provenant de 30 séropositifs, Lydie Trautmann a ensuite ajouté l’anticorps dans les éprouvettes. Encore une fois, les résultats étaient limpides. «Six jours plus tard, les CD8 avaient proliféré et le niveau de cytokines avait augmenté», mentionne Rafick-Pierre Sékaly.
Aux États-Unis deux équipes sont arrivées à des résultats similaires. Leurs travaux publiés dans Nature et Journal of Experimental Medicine, donnent une grande crédibilité à la découverte. C’est ce qui permettra peut-être d’accélérer le processus menant à la mise au point d’un traitement.
La prochaine étape promet d’être encore plus emballante. On lancera en 2007 une étude préliminaire sur des humains en utilisant un anticorps visant la protéine PD-1. La compagnie pharmaceutique Medarex a d’ailleurs commencé à le tester sur des patients atteints de cancer. Rafick-Pierre Sékaly voit déjà comment ce traitement pourrait être administré: «On commencerait par la trithérapie (NDLR: le traitement actuel le plus efficace) pour faire diminuer la charge virale à un niveau contrôlable. Puis, on injecterait l’anticorps, ce qui restaurerait le système immunitaire, sans administration subséquente de médicaments. Le VIH deviendrait alors un virus dormant comme l’herpès.»
Dans la salle de conférence du CHUM où se déroule l’entrevue, des boîtes de pizza vides s’empilent sur le rebord d’une fenêtre. «On est resté tard hier à discuter des prochaines expériences», explique le docteur Sékaly. C’est que le travail ne manque pas. Récemment, l’équipe du CHUM a recueilli des échantillons de sang sur des personnes nouvellement infectées. «On veut savoir à quel moment les CD8 deviennent non fonctionnels, dit Lydie Trautmann. Puis décortiquer la cascade d’événements moléculaires qui conduisent à leur paralysie.»
Il faudra tout de même prendre beaucoup de précautions. On sait en effet que le traitement aux anticorps peut comporter des dangers. En mars 2006, un essai clinique a mal tourné en Angleterre: six participants en bonne santé se sont retrouvés aux soins intensifs pour cause d’emballement du système immunitaire. «On touche à une balance délicate et il faut doser nos interventions», affirme la stagiaire post-doctorale.
Mais si on parvient à bien régler la balance, la lutte contre le sida pourrait prendre un tournant décisif.
par Anne-Marie Simard
Grâce à un mécanisme semblable à un interupteur, on pourrait faire redémarrer le système immunitaire des patients atteints d’infections chroniques. C’est ce que vient de découvrir l’équipe de Rafick-Pierre Sékaly. «En 18 ans de carrière, je n’ai jamais vécu de moments plus excitants. Au labo, l’ambiance est euphorique!» s’exclame le chercheur du CHUM et professeur à l’Université de Montréal. Il y a de quoi: cette découverte permettra peut-être de mettre au point un nouveau médicament contre le sida, le cancer et l’hépatite C. Les travaux de Lydie Trautmann, stagiaire post-doctorale du docteur Sékaly, publiés dans Nature Medicine en août dernier, jettent aussi un nouvel éclairage sur les maladies auto-immunes.
Lors d’une infection, les lymphocytes T CD8 prolifèrent furieusement et produisent des molécules tueuses qui détruisent les cellules malades: les cytokines. À la surface des CD8 se trouve une protéine appelée PD-1 (Programmed Death-1). Après un certain temps, quand l’infection est contrôlée par le système immunitaire, les PD-1, aidées d’une autre protéine, envoient le signal aux CD8 de stopper leur activité. «C’est le frein à main du système immunitaire», explique le docteur Sékaly. Ce mécanisme empêche la surproduction des cytokines qui pourraient s’attaquer aux cellules saines de l’organisme.
Voilà pourquoi, chez les séropositifs, les CD8, bien que présents en grand nombre, ne font pas leur boulot. «Quand les CD8 sont là depuis longtemps, les PD-1 leur envoient un signal d’arrêt pour qu’elles cessent le combat», explique Lydie Trautmann. Le système immunitaire est alors paralysé et l’infection gagne du terrain.
Après avoir mis ce mécanisme en lumière in vitro, sur des échantillons de sang de personnes infectées, les chercheurs ont ajouté dans l’éprouvette un anticorps empêchant PD-1 de se lier à sa protéine partenaire. Résultat: les CD8 reprennent aussitôt la bataille. Comme si on avait desserré le frein à main qui empêchait le système immunitaire de fonctionner!
Les PD-1 sont connus depuis les années 1990. Pour démontrer leur lien avec l’inactivité des CD8, Lydie Trautmann a commencé ses travaux à la mi-novembre 2005. Dès décembre, elle obtient ses premiers résultats. «À chaque fois qu’on mesurait de hauts niveaux de PD-1, les CD8 étaient non fonctionnels, explique le professeur Sékaly. J’étais abasourdi par la clarté des observations.»
À partir d’échantillons de sang provenant de 30 séropositifs, Lydie Trautmann a ensuite ajouté l’anticorps dans les éprouvettes. Encore une fois, les résultats étaient limpides. «Six jours plus tard, les CD8 avaient proliféré et le niveau de cytokines avait augmenté», mentionne Rafick-Pierre Sékaly.
Aux États-Unis deux équipes sont arrivées à des résultats similaires. Leurs travaux publiés dans Nature et Journal of Experimental Medicine, donnent une grande crédibilité à la découverte. C’est ce qui permettra peut-être d’accélérer le processus menant à la mise au point d’un traitement.
La prochaine étape promet d’être encore plus emballante. On lancera en 2007 une étude préliminaire sur des humains en utilisant un anticorps visant la protéine PD-1. La compagnie pharmaceutique Medarex a d’ailleurs commencé à le tester sur des patients atteints de cancer. Rafick-Pierre Sékaly voit déjà comment ce traitement pourrait être administré: «On commencerait par la trithérapie (NDLR: le traitement actuel le plus efficace) pour faire diminuer la charge virale à un niveau contrôlable. Puis, on injecterait l’anticorps, ce qui restaurerait le système immunitaire, sans administration subséquente de médicaments. Le VIH deviendrait alors un virus dormant comme l’herpès.»
Dans la salle de conférence du CHUM où se déroule l’entrevue, des boîtes de pizza vides s’empilent sur le rebord d’une fenêtre. «On est resté tard hier à discuter des prochaines expériences», explique le docteur Sékaly. C’est que le travail ne manque pas. Récemment, l’équipe du CHUM a recueilli des échantillons de sang sur des personnes nouvellement infectées. «On veut savoir à quel moment les CD8 deviennent non fonctionnels, dit Lydie Trautmann. Puis décortiquer la cascade d’événements moléculaires qui conduisent à leur paralysie.»
Il faudra tout de même prendre beaucoup de précautions. On sait en effet que le traitement aux anticorps peut comporter des dangers. En mars 2006, un essai clinique a mal tourné en Angleterre: six participants en bonne santé se sont retrouvés aux soins intensifs pour cause d’emballement du système immunitaire. «On touche à une balance délicate et il faut doser nos interventions», affirme la stagiaire post-doctorale.
Mais si on parvient à bien régler la balance, la lutte contre le sida pourrait prendre un tournant décisif.