Février 2008

Février 2008

Chroniques

Billet

L’ignoble de l’année

Par Raymond Lemieux

On connaît bien les Ig Nobel, ces prix remis à des chercheurs qui ont osé s’attaquer à des sujets en apparence frivoles. L’an dernier, le Ig Nobel de médecine couronnait les travaux sur les complications gastriques occasionnées par l’ingestion de sabres; le Ig Nobel de la paix a été attribué à des scientifiques ayant révélé les recherches secrètes sur la bombe qui rend homosexuel; un Ig Nobel de l’aviation a récompensé un chercheur qui a démontré que le Viagra rendait les hamsters moins sensibles au décalage horaire. Pour accentuer le côté dérisoire et comique de ce concours, qui fait écho à la digne cérémonie des prix Nobel, les lauréats reçoivent le statut d’«Ignoble». C’est pour rire.

Mais il y a un ignoble, un vrai; et il n’est pas drôle du tout. C’est James Watson, celui-là même qui détient un authentique Nobel pour avoir découvert, avec Francis Crick et Rosalind Franklin, la structure de l’ADN. Un pas de géant. James Watson a maintenant 79 ans et, récemment, il a donné une caution extraordinaire à tous les racistes de ce monde, à tous les doc Mailloux de la planète. Il a confié à un média britannique son pessimisme quant à l’avenir de l’Afrique. Jusque-là, ça va. C’est quand il explique les raisons de ce pessimisme que les choses se corsent: «Toutes les politiques sociales sont fondées sur le fait que leur intelligence (celle des Africains) est la même que la nôtre (celle des Blancs occidentaux), alors que tous les tests prouvent que ce n’est pas le cas.» Ces propos lui ont valu d’être suspendu du laboratoire new-yorkais de Cold Spring Harbour où il a travaillé pendant près de 60 ans. Il faut noter que ce monsieur Watson n’en est pas à ses premières frasques. Il y a une dizaine d’années, il soutenait qu’une femme avait raison de se faire avorter si elle apprenait que son enfant était porteur des gènes de l’homosexualité, gènes qui, évidemment, n’existent pas. Il a aussi affirmé qu’il serait «super» que des manipulations génétiques permettent de faire en sorte que toutes les filles soient jolies.

Certes, ébranlé par les remous que sa dernière déclaration raciste a suscités, il s’est excusé. «Ce n’est pas ce que je voulais dire», a-t-il expliqué à un journaliste. Ah ben tiens!… Quand on ne sait pas ce qu’on veut dire, on se tait, monsieur Watson! D’ailleurs, il a trouvé le moyen d’en rajouter. À propos des criminels et de leur génétique, cette fois. «L’idée que certaines personnes sont nées mauvaises me perturbe, dit le scientifique. Mais la science n’est pas là pour nous faire plaisir.»

Il y a donc des gens nés mauvais? Monsieur Watson semble avoir perdu tout esprit scientifique. Comment se fait-il que l’on cherche encore à démontrer que des facteurs biologiques puissent expliquer certains traits moraux? Pour les justifier? Pour les excuser? Tout cela n’est pas du ressort de la science.

La notion de race, chez l’humain, ne relève pas du domaine de la science. C’est entendu depuis longtemps. C’est démontré, reconnu, prouvé, conclu, vérifié, attesté, corroboré. Il est impossible d’isoler génétiquement une race chez Homo sapiens. Et il n’existe pas de barrière génétique entre un Noir d’Afrique et un Inuit du Nunavik, ou un Blanc du Texas.

Précisons: la recherche essaie certes de distinguer des pathologies médicales concentrées dans certaines populations et liées à l’ADN. Cela force à examiner des sous-groupes d’individus, comme les Québécois du Saguenay, pour vérifier s’ils sont porteurs du gène de l’ataxie spastique de Charlevoix-Saguenay, ou certains peuples arabes, pour voir s’ils vont souffrir de la thalassémie, ou les Juifs d’Europe centrale, qui peuvent être porteurs du gène de la maladie de Gaucher. Mais une prédisposition à une maladie ne résume pas une race.

L’ignoble Watson voudrait revenir à une ère antérieure à la génétique. Un paradoxe pour celui qui a ni plus ni moins inauguré la génétique moderne. C’est comme si Neil Armstrong, qui a mis le pied sur la Lune, se mettait à faire de l’astrologie. C’est un moment triste pour l’éthique et la science. Et pour le Nobel. Un quidam comme Watson ne mériterait même pas un Ig Nobel.
 
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