Février 2008

Février 2008

Les découvertes de l'année

Maisonneuve devancé!

Deux murets de pierre découverts dans le sous-sol du Vieux-Montréal pourraient nous obliger à réécrire les manuels d’histoire.

Par Sophie Doucet

Montréal a été fondée en 1642 par le sieur Paul Chomedey de Maisonneuve, nous ont enseigné nos professeurs. Mais dans quelques années, les écoliers apprendront peut-être que Montréal a été fondée une trentaine d’années plus tôt.

Deux petits murs, mis au jour sur le chantier archéologique du lieu de fondation de la ville, dans le Vieux-Montréal, laissent croire que des Européens s’y seraient établis avant la construction du fort de Ville-Marie. «Ces murets sont bâtis sur un sol plus ancien que celui du fort. Et ils n’ont pas été construits selon le même angle que les autres bâtiments. On pense donc qu’ils étaient là avant», dit l’archéologue Christian Bélanger, de l’Université de Montréal, qui codirige les fouilles avec le professeur Brad Loewen, de la même université.

La présence de perles européennes, à la mode au cours des années 1600 à 1630, tend à confirmer l’hypothèse de l’occupation européenne avant 1642. Impossible pour l’instant d’attribuer une date de construction aux murets. Ils pourraient avoir été érigés par Champlain lors de son passage en 1611, ou faire partie de la première génération des bâtiments du fort, construits à la hâte pour passer le premier hiver, avant d’être détruits ensuite. «L’archéologie se conjugue beaucoup au conditionnel», dit Christian Bélanger.

Une chose est sûre, néanmoins. Il s’agit des plus vieilles structures d’origine européenne découvertes à Montréal à ce jour.  

Le fort de Ville-Marie, c’est l’embryon de l’actuelle métropole. Il a été construit dans le but d’évangéliser les Amérindiens en amont du fleuve. Pendant ses 32 ans d’existence, l’établissement a abrité entre 50 et 150 personnes à une époque où les heurts étaient fréquents avec les Iroquois. En 1674, le fort a été abandonné, peut-être en raison d’inondations. Quatorze ans plus tard, le terrain est acheté par le gouverneur de Montréal (et futur gouverneur de la Nouvelle-France) Louis-Hector de Callière qui, après l’avoir rehaussé avec de la terre, s’y fait construire une imposante demeure. Le château de Callière disparaît lors d’un incendie en 1765 et la trace du lieu de fondation de Montréal se perd jusqu’en 2002!

Au XXe siècle, retrouver le fort de Ville-Marie devient le rêve de bien des archéologues. «On savait qu’il était sur la pointe à Callière [une pointe de terre autrefois délimitée par la petite rivière Saint-Pierre et le fleuve], mais on ignorait où exactement», dit Christian Bélanger. On avait bien un plan réalisé par l’ingénieur royal Jean Bourdon vers 1647, qui décrivait un fort pouvant ressembler à celui de Ville-Marie, mais aucun expert ne pouvait être sûr que c’était bien lui.

L’histoire de la découverte du fort est en soi passionnante. En 1989, dans le cadre des recherches archéologiques qui ont précédé la construction du musée Pointe-à-Callière, des archéologues ont découvert les vestiges d’un cimetière catholique. Selon les documents historiques, un tel cimetière se trouvait aux portes du fort de Ville-Marie. On savait donc qu’on en était tout près.

Quelques années plus tard, vers la fin de la décennie 1990, le musée acquiert un vieil entrepôt maritime voisin qui n’a pas de cave et dont le sol n’a jamais été perturbé. Une aubaine pour les archéologues qui rêvent d’y trouver tous les dépôts archéologiques en place, ce qui pourrait peut-être les mener au fort. En collaboration avec l’Université de Montréal, le musée crée une école de fouilles pour passer le site au peigne fin.

Dès la première année, l’archéologue Christian Bélanger est convaincu de se trouver sur les lieux du fort de Ville-Marie, parce qu’on y découvre un poteau antérieur aux structures du château de Callière. Lors de la troisième campagne de fouilles, en 2004, plus de doute possible. On trouve plusieurs structures qui s’orientent toutes dans un axe nord-sud, ce qui suggère qu’elles font partie d’un même ensemble, et on fait la découverte d’un puits. Or, selon un acte notarié signé en 1658 entre Maisonneuve et l’entrepreneur Jacques Archambault, il y aurait eu un puits au centre de la place d’armes du fort de Ville-Marie.

Après six campagnes de fouilles, on n’a exploré qu’environ 100 m2 du sol de l’entrepôt maritime, qui en fait 400 m2. Sur la couche de sol contemporaine du fort, on a déjà identifié un aménagement de forgeron, un dépotoir, un four à pain, une clôture, un vide sanitaire et des centaines de milliers de fragments: pointes de flèches, pierres à fusil, morceaux de pipe, de poterie, d’ustensiles, etc. «Comme on a très peu de documents et d’archives de cette période, on ne peut compter que sur l’archéologie pour nous en apprendre plus quant au mode de vie des gens», dit Sophie Limoges, directrice de la conservation et de l’éducation au musée Pointe-à-Callière.

L’heure de la synthèse est encore loin mais, déjà, des conclusions se dessinent. Par exemple, la trace des Amérindiens est visible à toutes les époques sur le territoire du fort, avant sa construction, pendant son occupation et après. Ce qui laisse deviner des rapports très étroits entre Européens et Amérindiens au XVIIe siècle. Parmi les ossements d’animaux qui datent de l’époque du fort, on s’est également aperçu qu’une proportion très élevée provenait de bêtes sauvages. «Ça nous permet de penser qu’au fort de Ville-Marie, on mangeait plus de castor et de chevreuil que de cochon, de bœuf ou de poulet», dit Christian Bélanger.

Les recherches sur le lieu de fondation de Montréal se poursuivront encore pendant plusieurs années et l’on verra si des Européens s’y sont installés avant 1642. Et s’il faut réécrire les livres d’histoire en conséquence.
 
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