Les découvertes de l'année
Se souvenir sans souffrir
Il existe un médicament qui guérit le trouble de stress post-traumatique.
Par Noémi Mercier
L’automne est le pire moment de l’année pour Patrick Moreau, sergent dans les Forces armées canadiennes. Quand les arbres perdent leurs feuilles dans les collines de Stoneham, près de Québec, et que la neige commence à couvrir le sol, il se croit dans les montagnes de Bosnie-Herzégovine. En 1993, il a été pris en otage là-bas avec 10 autres casques bleus. «On est restés pendant deux heures et demie les pieds écartés, les mains sur la tête, entourés par une centaine de belligérants. Comme devant un peloton d’exécution.» Il y a eu les coups infligés avec la crosse des fusils, les tirs. Et la peur d’y passer, celle qui ne s’oublie pas; celle qui le hante encore.
Lorsque ces souvenirs l’envahissent aujourd’hui, c’est tout son corps qui est catapulté dans le passé. «Ce jour-là, j’avais des frissons, mes genoux tremblaient tellement! J’ai les mêmes réactions quand il me vient des flash-back.»
Patrick Moreau parle de sa maladie avec la dignité des survivants. Le trouble de stress post-traumatique (TSPT) touche de 10% à 20% des gens qui ont vu la mort de près. Tourmentés jour et nuit par leurs mauvais souvenirs, ils sont accablés de symptômes de dépression et d’anxiété: insomnie, «hypervigilance» et repli sur soi. Le sergent Moreau a aussi appris à vivre avec les tremblements presque quotidiens. Puis on lui a proposé un traitement expérimental qui a changé sa vie: une pilule qui neutralise les mauvais souvenirs.
Le propranolol est un bêta-bloquant qui est surtout prescrit contre l’hypertension. On savait déjà qu’il pouvait prévenir l’apparition du TSPT à condition d’être administré dans les heures suivant l’événement traumatisant. Alain Brunet, chercheur à l’Institut Douglas, et ses collègues des universités McGill et Harvard ont montré que le propranolol pouvait aussi soulager les gens atteints depuis plusieurs années. Il s’agirait même du premier médicament capable de guérir un trouble psychiatrique.
On a longtemps considéré qu’un souvenir était permanent dès qu’il était «consolidé», c’est-à-dire transféré de la mémoire à court terme à la mémoire à long terme. Repenser à un souvenir consolidé, croyait-on, était l’équivalent d’accéder à un fichier dans un ordinateur tout en conservant une copie de sauvegarde intacte. Or, au début des années 2000, des recherches sur les rats menées par Karim Nader, de l’Université McGill, ont renversé ce dogme vieux d’un siècle. Chaque fois qu’on ravive un souvenir, on doit en fait le «reconsolider» pour qu’il persiste. Loin d’être immuable, le souvenir redevient alors fragile; il peut être altéré, voire perdu, si on crée de l’interférence avant qu’il soit sauvegardé de nouveau dans la mémoire à long terme. C’est ce que fait le propranolol, en bloquant la synthèse des protéines essentielles pour imprimer un souvenir dans nos circuits cérébraux.
«Normalement, l’intensité affective de nos souvenirs s’atténue avec le temps, explique Alain Brunet. C’est pour ça qu’on peut repenser à notre première peine d’amour en souriant. Mais chez les personnes atteintes du TSPT, le souvenir traumatique n’a rien perdu de sa force.» Et il suffit d’un élément déclencheur – comme des collines qui ressemblent à celles de la Bosnie – pour que se déploie de nouveau toute la charge émotive. C’est ce que l’équipe d’Alain Brunet tente de corriger en administrant du propranolol aux patients, juste après qu’ils se sont remémoré leur expérience traumatisante, de façon à entraver la reconsolidation de ce souvenir ancien.
Dix-neuf patients atteints d’un TSPT chronique – des gens victimes d’un viol, d’un accident de voiture ou d’une agression physique, plusieurs années auparavant – ont participé à l’étude publiée dans le Journal of Psychiatric Research. Pour réactiver leur souvenir traumatique, ils ont raconté leur expérience par écrit, puis ils ont ingéré 100 mg de propranolol ou un placebo. Une semaine plus tard, on leur a fait écouter un récit enregistré de leur traumatisme pendant qu’on mesurait leurs réactions physiologiques, leur pouls notamment. Ceux qui avaient reçu du propranolol ont réagi beaucoup moins fortement que les sujets du groupe placebo. Et lorsqu’on les a interrogés sur leurs symptômes, les sujets traités ont rapporté une amélioration. Deux personnes se sont même dit guéries… après une seule dose!
En ajoutant quelques séances, on obtient un effet encore plus marqué, et durable, selon des résultats qui seront publiés bientôt. Une quarantaine de sujets recrutés aux États-Unis, en France, et au Québec – dont Patrick Moreau – ont reçu six doses de propranolol, une par semaine. À la fin du traitement, leurs symptômes s’étaient atténués de 50% en moyenne, et la majorité des patients ne répondaient plus aux critères diagnostiques du TSPT. «Quatre mois plus tard, ces progrès s’étaient maintenus!» ajoute Alain Brunet qui espère poursuivre les essais cliniques chez des militaires de la base de Valcartier revenus d’Afghanistan. Une étude de plus grande envergure est également en cours, financée par l’armée des États-Unis.
Pour Patrick Moreau, les flash-back et les tremblements se produisent moins souvent – deux ou trois fois par semaine –, ils durent moins longtemps et, surtout, ils ne lui tombent plus dessus comme des coups de massue, sans avertissement. «Maintenant, je les sens venir et j’arrive à les contrôler avant qu’ils deviennent trop forts.»
Est-ce que le jour viendra où l’on gobera une pilule pour surmonter une peine d’amour, noyer la déception après un échec ou la honte d’avoir commis un mauvais coup? Le propranolol n’efface pas les souvenirs eux-mêmes, il atténue la charge émotive qui leur est associée. «On apprend de ses expériences, particulièrement des plus douloureuses. Ce serait une mauvaise idée de se servir du propranolol pour nous aider à digérer des choses moins terribles, reconnaît Alain Brunet. Il faudra trouver des façons d’encadrer son usage.»
Le chercheur croit que ce médicament pourrait servir à traiter d’autres troubles psychologiques ayant à leur source un souvenir émotionnel – qu’il soit positif, comme dans le cas des dépendances, ou négatif, comme dans celui des phobies. Quant à Patrick Moreau, d’ici un an, il sera «libéré», comme on dit dans le jargon militaire, c’est-à-dire remercié par les Forces armées à cause de son trouble de stress post-traumatique. Mais il partira sans amertume: «Je suis prêt pour une nouvelle vie.»