Juillet-Août 2006

Juillet-Août 2006

Reportages

L'enchanteur du Rhône

Le Québécois Michel Côté est à la tête d’un des plus importants projets muséologiques d’Europe. Son ambition: arrimer science et culture pour mieux expliquer le monde.

par Pascale Millot

Michel Côté est un capitaine au long cours en partance pour un long voyage. Son navire, spectaculaire construction de verre et d’acier, sera amarré dès 2008 à Lyon, au confluent de la Saône et du Rhône, en France. “Vous avez vu?” demande-t-il en étalant un grand plan sur son bureau. “Les ingénieurs ont surélevé le sol pour donner une impression de hauteur. Ici, il y aura de grands jardins. Là, des salles d’exposition. On veut des spectacles de danse, de théâtre et de musique.”

Le bateau dont il tiendra la barre s’appelle le Musée des Confluences. C’est l’un des plus ambitieux projets culturels d’Europe.

L’homme a de quoi convaincre; il a été l’un des maîtres d’œuvre du Musée de la civilisation, à Québec. De 1987 à 1993, il a contribué à y imposer une approche vivante et éclatée de la muséologie qui prend autant en compte le visiteur que les artefacts.

Promoteur inconditionnel de la démocratisation de l’art, Michel Côté arbore un enthousiasme tranquille et une passion mesurée. Le musée, prône-t-il, peut être un lieu de savoir et de plaisir à la fois. Pour gagner ce pari, il a un mot magique qu’il martèle en guise de slogan: l’enchantement, comme à Disney World. “Sauf que l’imagerie Disney n’est qu’un enchantement alors qu’un musée doit aussi éveiller la connaissance, susciter la réflexion et donner le goût de la culture au public.”

Le public, ou plutôt les publics, c’est son obsession. Le président du Conseil général du Rhône, Michel Mercier, qui financera en bonne partie le Musée des Confluences, a d’ailleurs une boutade pour rendre hommage à l’expertise de Michel Côté: “Ils sont extraordinaires, ces Québécois. Nous avons des objets d’une grande richesse, mais personne ne vient les voir. Eux, ils ont peu de choses dans leurs musées, mais ils attirent les foules.”

Élégante manière de rappeler que les collections des musées du Québec ne peuvent rivaliser avec celles du Louvre ou du Musée de l’homme, à Paris; mais aussi de souligner le point fort de la muséologie nord-américaine. “En Europe, les conservateurs sont très centrés sur la valeur de l’objet, soutient Michel Côté, alors que nous nous intéressons davantage à la place et au rôle de celui-ci.”

Le Musée des Confluences se définit comme un “musée des sciences et des sociétés”, et il entend servir de lieu de rencontre non seulement pour des publics variés, mais aussi entre différentes disciplines. “Nous vivons dans un monde complexe. Le musée doit rendre compte de cette complexité. La plupart des débats contemporains nécessitent un minimum de culture scientifique pour en mesurer les enjeux. Ce sera notre rôle de transmettre cette culture”, explique le directeur. Comment, par exemple, évaluer la pertinence de l’énergie nucléaire, à l’heure de la fin du pétrole, sans comprendre les risques de la fission de l’atome? Comment savoir si José Bové, la star agricole des Français, a raison ou tort dans sa croisade contre les OGM, sans détenir un minimum de connaissances en
biologie et en génétique? Comment sensibiliser la population aux changements climatiques sans comprendre le phénomène de l’effet de serre? Pour transmettre ces savoirs, toutes les formes de communication sont nécessaires. “Aujourd’hui, les musées ne peuvent plus se contenter de s’occuper de leurs collections et de faire des expositions. Ils doivent aussi organiser des conférences et des débats; utiliser le cinéma, la musique et la danse pour rendre compte de la réalité.”

À Lyon, le Québécois a mis sur pied une série de rencontres très courues mettant en présence un artiste et un scientifique. Parfois, la magie opère et cela donne lieu à d’étonnants spectacles comme ce Which Side Story, des origines de la bipédie aux premiers élans amoureux, une chorégraphie artistico-scientifique créée par la compagnie de danse lyonnaise Hallet Eghayan et le paléoanthropologue Pascal Picq. Une façon, selon ce dernier, de révéler “par la danse ce que les sciences ne peuvent pas dire”.

Car, comme l’explique Michel Côté: “Art et science ne s’opposent pas. Ils se complètent, se répondent. Nous vivons actuellement une période où ils sont très proches.” Peut-être autant qu’à l’époque de Léonard de Vinci, le plus célèbre des artistes inventeurs, dont il sera sûrement question dans la première grande exposition présentée au Musée des Confluences, consacrée à “l’art et la machine”.

S’il n’a jamais créé de machine volante, Michel Côté est lui-même un exemple parfait de “multidisciplinarité”. Originaire de Victoriaville, au Québec, il a soutenu une maîtrise en art à l’Université d’Ottawa sur “les rapports, au début du XXe siècle, entre arts plastiques et littérature”, avant d’entrer à l’École nationale d’administration publique, à Québec. Mais c’est en Suède qu’il a été frappé par la force de communication des musées. “J’y ai vu une exposition sur la société suédoise. Dès l’entrée, on pouvait y découvrir une Volvo. Puis on accédait à une turbine géante qui nous permettait d’entrer en contact avec la réalité sociale et économique des Suédois. À l’époque, c’était révolutionnaire.”

Depuis, c’est lui qui “brasse la cage” de la muséologie. C’est d’ailleurs un projet insolite, mis sur pied au Musée de la civilisation, qui l’a fait connaître en Europe. Partant du principe que la muséologie n’est qu’un regard, et que ce regard peut permettre d’aborder un même concept sous plusieurs angles, il a eu l’idée de faire travailler trois muséologues – un Suisse, un Français et lui-même –, sans jamais qu’ils se consultent, autour du thème de la différence. “Le Suisse a fait quelque chose de très ethnologique; le Français, de très intellectuel. Nous avons joué la carte de l’émotion, sachant qu’aucun des deux autres n’y aurait recours.”

Son expo racontait l’histoire d’une vie à travers des portes, chacune marquant à sa façon des différences sociales, culturelles ou identitaires. Le parcours se terminait par une porte de corbillard qui, selon certaines croyances, mène encore à d’autres différences posthumes.

L’arrivée de Michel Côté à la tête d’un musée lyonnais, en 1999, a fait figure de petite révolution... tranquille. Pas toujours facile de faire entrer des mots comme émotion, enchantement, ou même divertissement, dans la tête de décideurs français pour qui la valeur d’un musée se mesure, traditionnellement, à la seule richesse de ses collections. Pis, ce temple de la culture française s’est mis à résonner de mots outrageusement capitalistes comme “marketing”, “consommateur de produits culturels”, “client” et même “cellule d’évaluation”. “Il faut bien mesurer la satisfaction du public pour savoir où on s’en va. Ma volonté est de rejoindre entre 40% et 70% de la population, et de créer une fidélisation. C’est comme ça que l’on peut espérer développer le sens critique et le goût des visiteurs. Nous voulons nous adresser autant à des experts qu’à des enfants ou à des adolescents; autant à des gens qui abordent les choses par la contemplation qu’à d’autres qui sont plus dans l’analyse.”

Pour atteindre l’objectif visé de 500 000 visiteurs par année, le Musée des Confluences intégrera les collections du Muséum d’histoire naturelle, devenu vétuste. Il faudra un gros camion pour déménager les milliers d’échantillons de minéraux, de pierres taillées, de fossiles de végétaux ou d’invertébrés, d’ossements et de dents, ainsi qu’un squelette de smilodon de Californie et d’un cheval de Senèze. Il y aura en outre 1 640 crânes humains, 80 momies d’animaux de l’Égypte antique et quelques restes de Néandertaliens de La Quina, en Charente.

Il faudra compléter tout ça avec des météorites et d’autres éléments. “Je veux un morceau d’étoile filante, un spoutnik et un mammouth”, dit-il avec l’air d’un petit garçon qui présente sa demande au père Noël. Il a aussi scellé un pacte avec le diable: l’entreprise privée. “On a beaucoup sollicité les firmes qui possèdent des collections incroyables. Notamment France-Telecom, et la compagnie Seb qui a conservé des appareils ménagers aujourd’hui impossibles à trouver.”

Le Québécois a même mis sur pied un club d’entreprises qui participent au financement du projet. “Ce qui intéresse les industriels, c’est de faire connaître leurs enjeux et de susciter l’intérêt du public pour la science. Les entrepreneurs actifs dans le nucléaire, par exemple, constatent qu’ils ont beaucoup de difficulté à recruter parce que leur domaine est très mal perçu.”

Quant à Michel Côté, il y a bien longtemps qu’il défend l’idée des musées scientifiques, de part et d’autre de l’Atlantique. Déjà, alors qu’il était président de la Société des musées québécois, il se battait pour en favoriser la création. “Je ne comprends pas qu’une ville comme Québec n’ait pas son musée de science!”

Peut-être faudra-t-il attendre son retour “à la maison” pour voir enfin ce projet se concrétiser. Car si sa femme Lucie a joyeusement adopté la France et que lui-même raffole de football (“Nous sommes champions de France”, dit-il fièrement en évoquant la victoire de l’Olympique de Lyon), que son fils a fait la très réputée École nationale d’administration de Strasbourg, et que sa fille, une artiste, a vécu un temps à Lyon, Michel Côté sait qu’il reviendra un jour dans son Québec natal: “Je parie qu’à mon départ, les employés exigeront un directeur du sud pour me remplacer.” Ils en ont assez, dit-on, des missions culturelles hivernales au Québec!

Des dinos aux nanos

C’est un gigantesque projet que ce Musée des Confluences qui ouvrira – si tout va bien – en 2008. Au programme, on prévoit 10 expositions simultanées. Trois seront permanentes; la première traitera des origines de l’homme et de “sa destination”: du big-bang, de l’émergence de la vie sur Terre, de la mort, de l’au-delà et de l’invisible. On y verra un spoutnik, un mammouth, une nécropole du Pérou et des rites funéraires égyptiens, entre autres. Un comité composé de scientifiques de renom, dont le paléoanthropologue Pascal Picq, l’astrophysicien Rolland Bacon, le géologue Pierre Thomas et la philosophe Élisabeth de Fontenez, est chargé de mettre en place les pièces du casse-tête.

L’identité sera au cœur de la deuxième exposition permanente. Qui sommes-nous? Qu’avons-nous en commun? Qu’est-ce qui nous distingue des autres espèces? Ici, on fera notamment appel aux neurosciences et aux techniques d’imagerie médicale.

Enfin, le troisième fil d’Ariane déroulé dans ce grand labyrinthe de la connaissance posera la question de la vie en communauté, de la communication, de l’échange et, par extension, de la création et de l’innovation.
 
.