Juin 2007

Juin 2007

Trous de mémoire

Le combat d'Irma

Première femme médecin canadienne-française, Irma LeVasseur est aussi la cofondatrice de l’Hôpital Sainte-Justine. Portrait d’une illustre oubliée à la vie tumultueuse.

par Noémi Mercier

Son nom ne figurait même pas sur la pierre tombale du caveau familial où elle est enterrée, dans un cimetière de Québec. Sans mari, ni enfants, sans même un neveu ou une nièce, Irma LeVasseur est morte, en 1964, comme elle avait vécu les 20 dernières années de sa vie: seule et anonyme. Il aura fallu attendre une quarantaine d’années pour que cette omission soit corrigée, et que son nom soit enfin inscrit, en dessous de celui de son père, sur sa dalle funéraire, à l’initiative de l’Association des familles Levasseur.

Cette malheureuse oubliée a pourtant fondé, il y a 100 ans cette année, le minuscule dispensaire qui allait devenir l’Hôpital Sainte-Justine, à Montréal. C’est à elle aussi que l’on doit l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, à Québec. Au début du XXe siècle, au prix d’un long combat qui l’a menée jusque devant l’Assemblée nationale, elle est devenue la première femme médecin canadienne-française, à une époque où les universités francophones n’admettaient pas encore les femmes et que ces dernières n’étaient même pas considérées comme des «personnes» devant la loi. Cette toute petite dame, aussi volontaire que menue, avait le don de mobiliser les gens autour de sa cause. On l’a dite héroïque et intègre, intransigeante et caractérielle, folle même.

C’est son rêve qui était fou: devenir médecin. Irma LeVasseur le caressait depuis longtemps. Née dans le quartier Saint-Roch, à Québec, dans un milieu petit-bourgeois, elle avait vu mourir trois de ses frères en bas âge. Son père, Nazaire LeVasseur, avait dû abandonner ses études de médecine, faute d’argent. Plutôt que de choisir l’Université Bishop, où les rares étudiantes en médecine n’avaient pas le droit de faire de stage en milieu hospitalier, la jeune femme de 17 ans s’exile à Saint-Paul, au Minnesota, où elle obtient son diplôme en 1900. Est-ce un hasard si elle choisit alors de travailler à New York et si elle y retournera souvent par la suite? Sa mère, Phédora Venner, une cantatrice de talent, avait abandonné la famille pour aller y refaire sa vie, alors qu’Irma avait à peine 10 ans. «Retrouver sa mère était pour elle une quête aussi obsédante que celle de soigner les enfants», affirme Pauline Gill, auteure du roman Docteure Irma: La Louve blanche, premier tome d’une trilogie historique qui lui a demandé plus de deux ans de recherche.

Quand elle rentre au Québec, en 1903, le Collège des médecins refuse de reconnaître son diplôme. Qu’à cela ne tienne: Irma LeVasseur s’adresse aux élus. Le25 avril, une loi spéciale (un «bill privé») de l’Assemblée nationale lui accorde «la licence requise pour pratiquer la médecine, la chirurgie et l’art obstétrique dans la province de Québec». Une première pour une Canadienne française! Les femmes médecins étaient de toute façon rarissimes: au Québec, seules trois anglophones l’avaient précédée.

Avant de rentrer à Montréal, Irma LeVasseur avait perfectionné ses connaissances en pédiatrie en France et en Allemagne. La métropole, qui est à l’époque la plus importante au Canada avec ses quelque 300 000 âmes, est en pleine expansion. Mais les bébés y meurent comme des mouches. Dans la première décennie du XXe siècle, plus d’un enfant sur quatre meurt avant d’avoir atteint son premier anniversaire, emporté le plus souvent par une diarrhée due aux bactéries du lait, qui n’est pas pasteurisé. «Au Canada, Montréal est reconnue comme la nécropole des bébés. Elle se classe deuxième au monde pour sa mortalité infantile, après Calcutta!» précise Denyse Baillargeon, professeure d’histoire à l’Université de Montréal et auteure du livre Naître, vivre, grandir: Sainte-Justine 1907-2007. Et ce sont dans les familles canadiennes-françaises que les bébés meurent le plus, notamment parce que les mères allaitent beaucoup moins longtemps que les anglophones.

Ainsi, lorsque Irma LeVasseur commence à frapper aux portes pour parler de son projet d’hôpital pour enfants, ses arguments ne sont pas qu’humanistes. «La question nationale est au cœur de la fondation de Sainte-Justine, explique Denyse Baillargeon. C’est non seulement la fierté de la patrie qui est en jeu, mais aussi la survie de la “race”, celle du fait français et du catholicisme.» Les anglophones, de leur côté, viennent de se doter du Children’s Memorial Hospital. Fondé en 1904, il deviendra l’Hôpital de Montréal pour enfants. Mais dans toute la ville, on compte au plus 110 lits pour les petits, et nulle part on n’admet les poupons de moins de deux ans.

Un après-midi de novembre 1907, Irma fait une rencontre déterminante. Elle obtient un entretien avec Justine Lacoste-Beaubien, épouse d’un riche financier montréalais, qui accepte sur-le-champ de participer à son projet. Quatre jours plus tard, le 30 novembre, le Refuge des petits enfants malades (qui sera bientôt rebaptisé Hôpital Sainte-Justine) a déjà un toit: une maison située au 3772, rue Saint-Denis. La réunion de fondation se tient en présence de la docteure LeVasseur, de Justine Lacoste-Beaubien, nommée présidente, de six autres dames de la haute bourgeoisie montréalaise… et du tout premier patient de l’hôpital, un bébé de cinq mois qu’Irma soignait chez elle dans l’espoir de l’arracher à la mort.

Cet hôpital de fortune ne comptera jamais plus d’une douzaine de lits, mais l’institution prendra rapidement de l’expansion à la faveur des déménagements et agrandissements. «La survie de Sainte-Justine, on la doit à Justine Lacoste-Beaubien, qui en a conservé la présidence jusqu’en 1966, soit quelques mois avant sa mort, dit Denyse Baillargeon. Mais c’est Irma LeVasseur qui a eu l’initiative. Toute sa vie, elle a été un catalyseur: elle transmettait une flamme à d’autres personnes qui, elles, arrivaient à mener ses idées à terme», poursuit l’historienne.

Comme toutes les femmes de la haute bourgeoisie de l’époque, Justine a ses «œuvres»: elle sait comment jouer les bonnes cartes politiques pour obtenir des fonds. Mais les fondatrices de Sainte-Justine n’entendaient pas se contenter du simple rôle de bienfaitrice ou de «dame patronnesse». La charte de l’hôpital, adoptée au printemps 1908, spécifie en toutes lettres que seules des femmes peuvent faire partie du conseil d’administration, qui demeurera d’ailleurs exclusivement féminin pendant près de 60 ans! Plus encore, elles y font inscrire que «pour la validité d’aucun acte fait par une femme mariée comme membre de la corporation, une de ses officières ou administratrices, il ne sera nécessaire qu’elle soit spécialement autorisée par son mari». Dire qu’à l’époque, les femmes ne peuvent pas endosser un chèque sans la permission de leur époux…

Même le bureau médical est subordonné au conseil d’administration, ce qui donnera lieu à d’épiques prises de bec. «Les procès-verbaux des débuts sont remplis d’escarmouches, rapporte Denyse Baillargeon. Les médecins ne toléraient pas que des femmes leur dictent leur conduite et les règlements. Elles contrôlaient tout. L’achat du moindre appareil et les nominations des futurs praticiens étaient soumis à leur approbation. C’était presque une dictature, cet hôpital!»

Irma LeVasseur aura-t-elle pâti de ces luttes de pouvoir? Quelques mois à peine après l’ouverture, elle a déjà quitté l’institution de la rue Saint-Denis. Elle est d’abord évincée du conseil d’administration, en janvier 1908, puis, un mois plus tard, elle démissionne du bureau médical. Le mystère plane toujours sur les raisons de cet abandon prématuré du projet dont elle avait tant rêvé. Selon Pauline Gill, Irma sentait son œuvre lui glisser des mains à mesure que la puissante famille Lacoste imposait ses vues sur les destinées de l’hôpital. Cette «femme de terrain» n’avait sans doute pas le même vernis social que les riches bourgeoises qu’elle côtoyait, et elle devenait gênante. «On lui a reproché de ne pas avoir le sens des affaires. Et Irma trouvait inadmissible que les administratrices se donnent le droit de décider de tout sur le plan médical. D’un autre côté, le bureau des médecins l’avait exclue du département de chirurgie et la confinait au dispensaire; c’était un affront terrible. Finalement, elle a su se retirer quand elle s’est rendu compte que ce bébé qu’elle avait mis au monde grandirait peut-être mieux sans elle», raconte la romancière, qui cite dans son livre plusieurs lettres dénichées dans un fond d’archives.

Après son départ de Sainte-Justine, on perd la trace d’Irma pendant quelques années, comme ce sera d’ailleurs le cas lors de plusieurs périodes de sa vie. On la retrouve dans les Balkans en 1915, pendant la Première Guerre mondiale. Une terrible épidémie de typhus décime la population de Serbie – quelque 700 000 personnes en mourront. Irma LeVasseur, 37 ans, est l’un des cinq médecins canadiens qui se portent volontaires pour cette mission. Ses collègues battent en retraite après un an, mais Irma reste là-bas plusieurs mois de plus, malgré les bombardements, subissant le manque de médicaments et de nourriture (il n’y a ni lait, ni sucre, ni farine) et le spectacle des morts qui s’accumulent dans les fosses communes. Nul ne sait comment elle a même réussi à se sortir de là vivante. «Irma LeVasseur ne se décourageait jamais. Elle redoublait d’énergie face à cette misère qu’elle ne pouvait soulager. Elle restait stoïque en présence des dangers de la guerre et de la contagion. Privée de tout réconfort dans un pays dont elle ne comprenait pas la langue, elle était souriante et muette. C’était une femme d’action d’une énergie extraordinaire.» Ces propos sont ceux du docteur Albiny Paquette, qui était lui aussi du voyage, tels que rapportés par Madeleine des Rivières dans son ouvrage Une femme, mille enfants: Justine Lacoste-Beaubien. Pour ces gestes héroïques, Irma ne recevra pourtant aucune médaille.

Après un passage à New York, où elle travaille pour la Croix-Rouge, la docteure LeVasseur s’installe à Québec au début des années 1920. Elle intéresse alors quelques médecins réputés à l’idée de fonder un hôpital pour enfants indigents, une autre entreprise qui fleurira en son absence… et qui la ruinera. Irma investit 30 000 $, une somme faramineuse pour l’époque, dans l’achat d’une somptueuse résidence de la Grande Allée, en face du Parlement, qu’elle devra revendre à perte. De cette demeure où s’ouvre, en janvier 1923, le dispensaire qui deviendra l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, il ne reste plus un caillou: l’édifice a été rasé pour faire place au complexe H, le fameux «bunker» qui abrite le bureau du premier ministre. L’institution elle-même aura mis du temps à reconnaître le rôle de sa fondatrice. «Quand j’ai fait mon cours d’infirmière à l’Enfant-Jésus, dans les années 1940, je n’ai jamais entendu parler d’elle, jamais vu une seule de ses photos. C’est comme si elle avait été morte», se souvient Madeleine des Rivières.

C’est qu’Irma LeVasseur avait à peine ouvert son dispensaire qu’elle tirait déjà sa révérence, sur fond de disputes et d’amertume. Elle a peut-être mal digéré que son fonctionnement soit confié à des religieuses, dès l’été 1923. Toujours est-il que, moins d’un an après sa fondation, elle met fin au bail de l’hôpital naissant (qui doit donc déménager). «Encore une fois, aussitôt que les médecins et le personnel qu’elle avait recrutés ont senti qu’ils pouvaient mener la barque à leur façon, elle s’est fait “tasser”», avance Pauline Gill.

Au cours des années suivantes, elle ouvre une pouponnière pour enfants infirmes, mais cet engagement sera lui aussi de courte durée. Irma est au bord de la faillite: incapable de réunir le financement et le personnel nécessaires pour prendre soin de ses patients, elle doit, très vite, fermer boutique, sa clinique ne respectant plus les exigences gouvernementales. Plus tard, elle échafaude un projet d’école pour enfants handicapés et réunit quelques appuis. L’institution, connue aujourd’hui comme le Centre Cardinal-Villeneuve, finira par voir le jour à la fin des années 1930, mais sans elle.

À partir de là, c’est le silence complet, ou presque. Pourquoi tant de démissions dans la vie de cette pionnière qui, tantôt, lance des projets d’envergure et accomplit des actes de grande bravoure, tantôt semble s’évanouir dans la nature? «C’était une femme brillante et courageuse, mais qui était incapable de rester au même endroit très longtemps. L’hypothèse la plus plausible est celle d’une maladie mentale de type bipolaire, croit l’historienne Denyse Baillargeon. Cela aurait fait en sorte que, dans des moments de high, elle a initié plein de choses et, soudain, arrivait un down et elle abandonnait tout.»

On sait qu’au début de la Deuxième Guerre mondiale, à 66 ans, elle travaille au manège militaire de Québec, où elle fait passer des examens médicaux aux recrues féminines. Mais par la suite, elle se retire de la pratique et vivra dans la pauvreté absolue jusqu’à sa mort, recluse dans un misérable logement de la rue de l’Artillerie à Québec. Des cousins éloignés lui apportent des conserves pour qu’elle puisse se nourrir. Madeleine des Rivières a retrouvé le curé de la paroisse, un certain père Cocreau, qui rendait parfois visite à Irma dans ces années-là. «Il m’a raconté que toutes les fenêtres de son logement étaient tapissées de journaux, confie-t-elle. Elle y a vécu un moment avec son frère et, quand il est mort, elle est restée avec son cadavre pendant trois jours avant de contacter la paroisse.» On raconte aussi qu’elle ne prenait plus soin de son hygiène personnelle et qu’elle avait accumulé une telle somme de papiers qu’il était difficile de circuler chez elle. Des voisins s’en seraient plaints, craignant le risque d’incendie. Les autorités sanitaires de la ville de Québec s’en sont mêlées et ont interné la vieille dame à l’asile Saint-Michel-Archange (aujourd’hui le Centre hospitalier Robert-Giffard): elle y passera huit mois, de novembre 1957 à juillet 1958.

Mais était-elle vraiment déséquilibrée? Ou simplement victime, encore une fois, de son anticonformisme? La thèse de la maladie mentale, c’est de la foutaise aux yeux de Pauline Gill: «C’est une injustice totale. Au moment de son internement, elle était âgée, sous-alimentée et usée psychologiquement par toute l’adversité qu’elle avait connue dans sa vie. Mais ça ne fait pas d’elle une malade mentale!» Irma prouvera d’ailleurs qu’elle avait encore du ressort malgré ses 80 ans: si elle a pu sortir de l’asile, c’est qu’elle a poursuivi en justice le médecin qui avait signé son internement, et elle a gagné sa cause. Pauline Gill dit avoir mis la main sur toutes les transcriptions de ce procès. «On l’a fait examiner par de grands spécialistes de la psychiatrie. Mais elle était loin d’être folle. Même les avocats de la Couronne qui l’ont interrogée étaient étonnés de constater l’ampleur de sa mémoire et de son jugement.»

Irma LeVasseur s’est éteinte à 87 ans, loin des projecteurs, après une vie remplie d’aventures mais de bien peu d’honneurs. En 1950, pour célébrer ses 50 ans de vie professionnelle, l’Association des femmes universitaires lui a organisé une fête à laquelle a notamment assisté Justine Lacoste-Beaubien. Plus tard, elle a obtenu un doctorat honoris causa de l’Université Laval. Mais ce sont à peu près les seuls lauriers qu’elle a reçus de son vivant. Aujourd’hui, il y a à son nom deux bourses d’études, un auditorium à l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, un pavillon de cégep, un mont, quelques rues… Des hommages bien peu spectaculaires pour une femme qui, tout en restant dans l’ombre, a changé l’histoire de la pédiatrie et sauvé des milliers d’enfants.

Pour en savoir plus

Baillargeon, Denyse. Naître, vivre, grandir: Sainte-Justine 1907-2007, Boréal, 2007.

des Rivières, Madeleine. Une femme, mille enfants: Justine Lacoste-Beaubien, Bellarmin, 1987.

Gill, Pauline. Docteure Irma: Tome 1 – La Louve blanche, Québec Amérique, 2006.

Naître: quelle aventure!

Il y a 100 ans, naître à Montréal et survivre aux premières années de l’existence était un véritable exploit. En 1900, dans la métropole, un enfant sur quatre meurt avant d’avoir un an. Donner la vie était tout aussi périlleux. Au banc des accusés? La pauvreté et le surmenage des mères, les conditions d’hygiène déficientes, le lait non pasteurisé et l’eau à peine potable. Il faudra que l’État et la médecine se mêlent enfin de cette entreprise jusque-là considérée comme «une affaire de femmes» pour que les choses s’améliorent. Après la Deuxième Guerre mondiale, accoucher à l’hôpital était devenu la norme.

Pour commémorer le centenaire de l’Hôpital Sainte-Justine, le Centre d’histoire de Montréal présente jusqu’à l’automne une exposition qui retrace cette aventure semée d’embûches.

Bébé s’en vient, 100 ans de naissance à Montréal, présentée à la salle Ville-Marie du Marché Bonsecours, du 15 juin au 4 novembre 2007. Entrée gratuite.

Renseignements: (514) 872-3207 
 
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