Reportages

Fini les lendemains de veille! (extrait)

Fabriquer de l’alcool et des drogues non dommageables pour la santé: ce ne serait pas si compliqué. Alors, pourquoi ne le fait-on pas?

par Marie-Pier Elie

Une bière. Puis un verre de vin blanc. Puis un verre de vin rouge. Puis un autre verre de vin rouge. Puis un porto; puis un cocktail rose fluo orné d’une tranche d’ananas et d’une cerise; puis un cocktail vert fluo orné d’une carambole et d’un litchi. Puis le lit. Puis la gueule de bois. Et si on pouvait avoir tout ça, sans la gueule de bois? Parce qu’avant de nous rendre la bouche pâteuse, de nous amocher le foie et la mémoire, l’alcool nous a délesté de notre stress, réconcilié avec l’euphorie, donné le courage de demander au gars à la table d’à côté: «Viens-tu souvent ici?» L’alcool nous fait du bien. Mais n’y aurait-il pas moyen de se faire du bien sans se faire trop mal?

David Nutt en est persuadé. Ce professeur de psychopharmacologie à l’université de Bristol, au Royaume-Uni, milite activement pour le développement de paradis artificiels moins nuisibles que l’alcool. «L’alcool est une drogue vieille de 5000 ans, dont la formule n’a jamais évolué. Nous ne mâchons plus d’écorce de saule pour soigner nos migraines, alors pourquoi boire de la levure fermentée pour avoir du plaisir, quand il y aurait bien d’autres façons plus efficaces et moins nocives?» En fait, croit-il, l’alcool n’aurait aucune chance d’être vendu au dépanneur du coin s’il était découvert aujourd’hui. La bière, le vin et les autres boissons alcoolisées seraient même plus dangereux que bien des drogues illégales, incluant l’ecstasy et le LSD (voir l’encadré).

Reproduire les effets de la molécule d’éthanol (le principe actif des boissons alcoolisées) n’est cependant pas facile. Contrairement à la cocaïne, par exemple, qui a une action très ciblée dans le cerveau, l’alcool a une influence beaucoup plus générale et affecte une multitude de circuits à la fois. «On sait au moins qu’il renforce l’action de l’acide gamma-aminobutyrique, ou GABA, un neurotransmetteur inhibiteur du système nerveux central, d’où son effet calmant et sédatif, mais aussi les pertes de mémoire qu’il provoque», dit David Nutt. C’est ce mécanisme qu’il propose d’exploiter.

Il existe différents types de récepteurs GABA dans le cerveau, ces petits ports auxquels les neurotransmetteurs s’accrochent pour faire voyager l’information d’un neurone à l’autre. Chacun d’eux serait responsable d’un des multiples effets de l’alcool: les  récepteurs a1 provoqueraient la sédation et la confusion généralisée; les a2, la détente; les a5 l’amnésie; les a4 cette envie irrépressible de faire suivre le premier verre par un deuxième, un troisième et un quatrième… «Si on parvenait à cerner parfaitement cette dynamique, on pourrait plancher sur un substitut de l’alcool qui ne se lierait qu’à certains types de récepteurs, ne conservant que les effets correspondants», croit le docteur Nutt. En d’autres termes, il serait théoriquement possible de créer une drogue qui ciblerait les récepteurs a1 et a2, mais pas les a5. On s’éviterait alors le gros trou noir qui remplace notre mémoire, les lendemains de veille. Et comme ce substitut serait forgé de toutes pièces par d’éminents savants, il n’aurait plus rien à voir avec la molécule d’éthanol originale, dont les vertus diurétiques et l’oxydation par les enzymes du foie nous font payer si chèrement les soirées où on a le coude trop léger. Resterait ensuite à découvrir un récepteur relié à l’agressivité. Et le récepteur-qui-nous-fait-trop-parler. Et pourquoi pas le fameux récepteur-de-l’imbécillité-momentanée?

Pour lire la suite, abonnez-vous au magazine Québec Science ou procurez-vous votre exemplaire en kiosque!