Reportages

La mer vidée de ses poissons? (extrait)

L’industrie des pêches tend ses filets toujours plus loin, toujours plus profond. Mais la mer est un écosystème fragile. Les poissons de fond sont-ils en voie de disparition?

par Mélanie Saint-Hilaire, envoyée spéciale à San Francisco

J’en avais l’eau à la bouche. «C’est un poisson gras à la saveur délicate. Il faut simplement le faire revenir dans le beurre», m’avait recommandé mon poissonnier. Ce n’est pas tous les jours qu’il reçoit cette délicatesse nommée orange roughy. Un festin bourré d’oméga-3. Aucune arête.

Il n’y a pas d’arête, mais il y a un os: avaler cette bête, c’est avaler jusqu’à 150 ans de vie marine. «On ne devrait jamais manger un poisson qui pourrait être plus vieux que notre grand-mère», prévient Selina Heppell, spécialiste en écologie océanique à la Oregon State University.

L’orange roughy, ou hoplosthète rouge, vit dans la mer profonde. Dans le noir, à 4°C. Dans cet écosystème pauvre en nourriture, la vie se déroule au ralenti; les animaux grandissent lentement et meurent vieux. Notre succulent actinoptérygien atteint sa maturité sexuelle vers 30 ans et se reproduit rarement, peut-être une fois tous les deux ans. Il tolère donc très mal la pêche.

La première récolte officielle d’hoplosthète rouge en eaux internationales a eu lieu dans le South Tasman Rise, chaîne de monts sous-marins au sud de l’Australie. L’année d’ouverture de la pêche, en 1997, une vingtaine de chalutiers en ont remonté 4000 tonnes. Huit ans après, on n’en rapportait plus que 400. L’Australie vient de classer le malheureux orange roughy parmi les espèces en péril.

Il faut cesser de subventionner la pêche aux poissons de fond en haute mer! C’est le cri d’alarme lancé par une dizaine de scientifiques lors du dernier colloque de l’Association pour l’avancement des sciences des États-Unis qui s’est tenu à San Francisco en février. «D’abord, elle nécessite des méthodes terriblement destructrices; ensuite, elle vise des espèces extrêmement vulnérables; enfin, elle est très mal contrôlée», explique Elliott Norse, président du Marine Conservation Biology Institute, dans l’État de Washington.

Les pays ne gouvernent les pêches que dans leur zone économique exclusive, qui s’étend à 200 milles nautiques des côtes. Au-delà, c’est plus ou moins le safari sauvage.

Morue noire, sébaste, doré austral, sonneur commun, béryx… Une vingtaine d’espèces des profondeurs sont à portée de fourchette. Dire que jadis, l’hoplosthète rouge était surnommé tête gluante (slimehead) par les pêcheurs, et rejeté à la mer! Pareil pour la «queue de rat» (rattail) et le «poisson dentu de Patagonie» (Patagonian toothfish) – le grenadier de roche et la légine australe. Ils ont reçu des noms plus appétissants et ont atterri dans nos assiettes. Que s’est-il donc passé? Les stocks de poissons «traditionnels» se sont effondrés et l’industrie a lancé ses filets dans les profondeurs.

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