Trou de mémoire

Je parle, donc je suis (extrait)

Il y a 50 ans, Noam Chomsky proposait une théorie révolutionnaire: le langage est inné. La science lui donne aujourd’hui raison.

par Noémi Mercier

Il est plus souvent cité que Darwin et Einstein dans les revues académiques. C’est que celui que l’on décrit comme le plus grand intellectuel vivant n’a rien à envier à ces monstres sacrés. Comme eux, Noam Chomsky n’avait pas encore soufflé ses 30 bougies lorsqu’il a jeté les bases d’une théorie qui allait profondément bouleverser les idées de l’époque, et qui inspire toujours les scientifiques.

À 78 ans, fort de quelque 80 ouvrages et plus de 1 000 articles, Noam Chomsky est sans doute mieux connu sous son visage de maître à penser de la gauche intellectuelle nord-américaine, critique infatigable des médias et de la politique étrangère des États-Unis. Mais ses premières batailles, il les a livrées dans une autre sphère.

C’était il y a 50 ans. À l’époque, il venait tout juste d’être nommé professeur de linguistique au Massachusetts Institute of Technology (MIT), à Boston, quand il publie Structures syntaxiques, condensé d’une théorie visionnaire qu’il continue de raffiner aujourd’hui. À la base de sa pensée, une affirmation révolutionnaire: toutes les langues du monde partagent une structure universelle inscrite dans nos gènes. Le langage est chez l’humain une faculté innée, programmée à l’avance dans les circuits du cerveau.

«Chomsky était très en avance sur son temps. Il a su se libérer des chaînes de son époque et amener la pensée bien au-delà des connaissances et des préoccupations d’alors», affirme Laura-Ann Petitto, professeure au département des sciences neurologiques et psychologiques de l’université Dartmouth, au New Hampshire, et spécialiste de l’acquisition du langage. L’hypothèse de Chomsky était d’autant plus avant-gardiste que la génétique et les neurosciences en étaient à leurs premiers balbutiements: James Watson et Francis Crick venaient tout juste de déchiffrer la structure en double hélice de l’ADN, et Wilder Penfield, de cartographier les cortex moteur et sensoriel du cerveau. Rien ne permettait encore d’étayer les intuitions du linguiste.

«Il s’écartait complètement de ce qui se faisait en linguistique à ce moment-là, raconte Robert F. Barsky, professeur à l’université Vanderbilt, au Tennessee, et auteur de la biographie Noam Chomsky: Une voix discordante. Ses collègues de l’école structuraliste étaient occupés à décortiquer le langage de façon presque mathématique; ils travaillaient à mettre au point des machines à traduire, par exemple. Pour Chomsky, le langage, la syntaxe en particulier, étaient une fenêtre sur le cerveau, sur la pensée et, par extension, sur la nature humaine.»

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