Trou de mémoire
Parole de Chomsky
Entrevue exclusive
Si la science ne trouve pas les réponses, c’est qu’elle ne pose pas les bonnes questions, affirme le linguiste Noam Chomsky.
propos recueillis par Noémi Mercier
C’est un vieux monsieur affable qui me reçoit dans son bureau du département de linguistique et de philosophie du Massachusetts Institute of Technology, à Boston. Vêtu d’un chandail de laine et d’un jean défraîchis, affublé de ses éternelles lunettes, sa voix faible et sa démarche lente trahissent ses 78 ans. Difficile de croire que cet homme doux est un contestataire endurci, qui a passé toute sa carrière à critiquer la politique étrangère de son pays et la collusion entre les médias et le pouvoir.
Mais si Noam Chomsky est considéré comme un véritable génie, c’est surtout parce que, il y a 50 ans cette année, il publiait Structures syntaxiques, l’ouvrage fondateur d’une théorie révolutionnaire du langage dont les échos continuent de retentir à ce jour (voir autre texte).
Dans la pièce encombrée de livres, le professeur manie encore avec finesse son arme préférée: le sarcasme. Sa pensée n’a pas pris une ride – ni son anticonformisme, d’ailleurs.
Quel était le contexte intellectuel au moment de la publication de Structures syntaxiques?
À l’époque, le modèle standard en linguistique voulait que les langues puissent différer les unes des autres de toutes les façons possibles et qu’on ne devrait donc jamais les aborder avec un quelconque schéma en tête. On retrouvait la même vision en biologie. Nous étions trois ou quatre étudiants de troisième cycle à Harvard à défendre une autre vision, mais nous étions considérés comme des excentriques. D’ailleurs, Structures syntaxiques était basé sur un livre beaucoup plus long, The Logical Structure of Linguistic Theory, qui est paru 20 ans plus tard mais qui, à l’époque, n’avait pas pu être publié parce que le comité de lecture jugeait qu’il ne cadrait dans aucun champ existant.
Des biologistes évolutionnistes mettent encore en doute vos idées en affirmant que le langage a émergé à partir de structures cognitives déjà bien établies. Ce serait une habileté sociale née grâce à l’organisation du cerveau, non pas à cause d’une spécialisation cérébrale pour le langage. Qu’en pensez-vous?
On pourrait tout aussi bien dire que le langage est apparu lorsqu’un individu a été frappé par un rayon cosmique qui a modifié ses circuits neuraux. Quand on ne connaît pas une réponse, on peut inventer des contes de fées. Cela m’apparaît sans aucune valeur; aucune preuve n’appuie cela, et ces allégations sont basées sur une mauvaise compréhension de la théorie de l’évolution.
C’est comme si vous étudiiez l’évolution de l’œil alors que tout ce que vous en savez, c’est qu’on s’en sert pour voir. Ces chercheurs abordent les origines du langage sans avoir la moindre idée de ce dont il s’agit. Nous tenons pour acquis que c’est un système de communication, comme les cris des primates, mais c’est faux! La science commence quand vous considérez avec perplexité des choses qui semblent évidentes. Le langage humain est très différent des modes d’expression des autres animaux. En fait, la majeure partie du langage humain ne sert même pas à communiquer. La preuve, c’est qu’on ne peut pas passer deux minutes sans se parler à soi-même. Presque tout notre usage linguistique est intérieur, ce qui, de toute évidence, n’est pas de la communication.
Comment expliquez-vous les origines du langage?
Il y a 100 000 à 75 000 ans, dans un petit groupe d’hominidés de l’est de l’Afrique, un individu a probablement subi un réarrangement des circuits de son cerveau, une mutation aléatoire qui lui a donné la capacité de produire intérieurement une multitude d’expressions, essentiellement un langage de la pensée. Cette faculté présente des avantages sélectifs: elle permet de planifier, d’interpréter, de formuler toutes sortes d’idées. Les mutations sont toujours partiellement transmises aux générations suivantes, et l’on sait, grâce à la génétique des populations, qu’un léger avantage sélectif peut se propager assez rapidement au sein d’un petit groupe. Ainsi, de nombreuses personnes ont sans doute dû acquérir cette capacité. Il est alors devenu utile de développer un moyen de l’extérioriser pour transmettre ces pensées aux autres.
Cette faculté intérieure a donc probablement, plus tard, été connectée au système sensorimoteur qui était déjà en place, peut-être par le biais du son, peut-être par des signes. Il se trouve que la syntaxe et la sémantique sont pratiquement uniformes d’une langue à l’autre, tandis que la diversité et la complexité du langage résident dans son extériorisation – dans les sons, la morphologie. Et c’est ce à quoi on peut s’attendre sur une base évolutionniste, parce que l’extériorisation est probablement un processus ultérieur qui n’a pas affecté le cœur du système interne.
Au cours des dernières décennies, de nombreux chercheurs ont établi des liens entre le langage et l’activité de certaines zones cérébrales. Cela constitue une confirmation de votre théorie?
Cela nous dit seulement ce que nous savions déjà. À moins d’être mystique, nous supposons que ce que nous sommes en train de faire, vous et moi, se manifeste quelque part dans notre cerveau. Ce n’est pas dans le pied que ça se passe. Si on peut partiellement identifier la base neurophysiologique de certaines actions, on ne peut pas vraiment en donner une explication. Les sciences fondamentales ne sont pas encore suffisamment développées. Et quand elles le seront, on se rendra peut-être compte qu’elles ne regardent pas au bon endroit.
Nous présumons que tout se passe dans les interactions électriques entre les neurones. Mais il ne s’agit peut-être que d’un épiphénomène; et s’il y avait, quelque part dans le cerveau, des réactions chimiques dont l’activité électrique n’est que le résultat? Personne ne sait non plus ce que font les cellules gliales, par exemple; elles jouent apparemment un rôle structural, mais encore? C’est la même chose en génétique. Une grande partie du génome est constituée d’ADN poubelle (junk DNA). En fait, on l’appelle ainsi parce que personne ne connaît sa fonction.
Vous avez d’ailleurs écrit que certains aspects du langage échapperont toujours à notre compréhension parce qu’ils outrepassent nos capacités cognitives. À quoi faites-vous référence?
C’est la question de l’usage créatif du langage, que formulait déjà Descartes: le fait que chaque être humain, mais aucun animal ni machine, peut produire et comprendre une infinité d’expressions nouvelles, et ce, sans aucune influence externe et même sans cause interne. À tout moment, je pourrais décider de cesser de parler de ceci et parler plutôt de la météo. Comment expliquer cela? Il n’y a eu aucun progrès sur ce sujet. Or, une créature dotée d’une autre forme d’intelligence pourrait peut-être voir que nous ne nous posons pas les bonnes questions. Nous sommes des organismes, après tout. Les organismes ont certaines capacités plutôt que d’autres. On pourrait tenter d’entraîner un rat à tourner à gauche dans un labyrinthe à chaque nombre premier, mais il n’y parviendra jamais puisqu’il ne possède pas cette notion. Il ne serait pas du tout surprenant que certaines questions soient au-delà de la portée de l’intelligence humaine.
Nous tenons maintenant les lois newtoniennes pour acquises, mais elles étaient à l’époque considérées comme des absurdités, même par Newton lui-même. Le fait que les objets puissent s’attirer les uns les autres à distance était pour lui une aberration complète; il l’avait démontré, mais il n’y croyait pas. On a depuis abandonné l’idée d’une science complètement compréhensible. Et ça a été un point tournant: la reconnaissance que le monde ne nous est simplement pas intelligible. Selon le philosophe David Hume, c’est là que réside le plus grand accomplissement de Newton: avoir levé le voile sur certains mystères de la nature tout en montrant qu’il en existe d’autres, permanents et impénétrables.
Si la science ne trouve pas les réponses, c’est qu’elle ne pose pas les bonnes questions, affirme le linguiste Noam Chomsky.
propos recueillis par Noémi Mercier
C’est un vieux monsieur affable qui me reçoit dans son bureau du département de linguistique et de philosophie du Massachusetts Institute of Technology, à Boston. Vêtu d’un chandail de laine et d’un jean défraîchis, affublé de ses éternelles lunettes, sa voix faible et sa démarche lente trahissent ses 78 ans. Difficile de croire que cet homme doux est un contestataire endurci, qui a passé toute sa carrière à critiquer la politique étrangère de son pays et la collusion entre les médias et le pouvoir.
Mais si Noam Chomsky est considéré comme un véritable génie, c’est surtout parce que, il y a 50 ans cette année, il publiait Structures syntaxiques, l’ouvrage fondateur d’une théorie révolutionnaire du langage dont les échos continuent de retentir à ce jour (voir autre texte).
Dans la pièce encombrée de livres, le professeur manie encore avec finesse son arme préférée: le sarcasme. Sa pensée n’a pas pris une ride – ni son anticonformisme, d’ailleurs.
Quel était le contexte intellectuel au moment de la publication de Structures syntaxiques?
À l’époque, le modèle standard en linguistique voulait que les langues puissent différer les unes des autres de toutes les façons possibles et qu’on ne devrait donc jamais les aborder avec un quelconque schéma en tête. On retrouvait la même vision en biologie. Nous étions trois ou quatre étudiants de troisième cycle à Harvard à défendre une autre vision, mais nous étions considérés comme des excentriques. D’ailleurs, Structures syntaxiques était basé sur un livre beaucoup plus long, The Logical Structure of Linguistic Theory, qui est paru 20 ans plus tard mais qui, à l’époque, n’avait pas pu être publié parce que le comité de lecture jugeait qu’il ne cadrait dans aucun champ existant.
Des biologistes évolutionnistes mettent encore en doute vos idées en affirmant que le langage a émergé à partir de structures cognitives déjà bien établies. Ce serait une habileté sociale née grâce à l’organisation du cerveau, non pas à cause d’une spécialisation cérébrale pour le langage. Qu’en pensez-vous?
On pourrait tout aussi bien dire que le langage est apparu lorsqu’un individu a été frappé par un rayon cosmique qui a modifié ses circuits neuraux. Quand on ne connaît pas une réponse, on peut inventer des contes de fées. Cela m’apparaît sans aucune valeur; aucune preuve n’appuie cela, et ces allégations sont basées sur une mauvaise compréhension de la théorie de l’évolution.
C’est comme si vous étudiiez l’évolution de l’œil alors que tout ce que vous en savez, c’est qu’on s’en sert pour voir. Ces chercheurs abordent les origines du langage sans avoir la moindre idée de ce dont il s’agit. Nous tenons pour acquis que c’est un système de communication, comme les cris des primates, mais c’est faux! La science commence quand vous considérez avec perplexité des choses qui semblent évidentes. Le langage humain est très différent des modes d’expression des autres animaux. En fait, la majeure partie du langage humain ne sert même pas à communiquer. La preuve, c’est qu’on ne peut pas passer deux minutes sans se parler à soi-même. Presque tout notre usage linguistique est intérieur, ce qui, de toute évidence, n’est pas de la communication.
Comment expliquez-vous les origines du langage?
Il y a 100 000 à 75 000 ans, dans un petit groupe d’hominidés de l’est de l’Afrique, un individu a probablement subi un réarrangement des circuits de son cerveau, une mutation aléatoire qui lui a donné la capacité de produire intérieurement une multitude d’expressions, essentiellement un langage de la pensée. Cette faculté présente des avantages sélectifs: elle permet de planifier, d’interpréter, de formuler toutes sortes d’idées. Les mutations sont toujours partiellement transmises aux générations suivantes, et l’on sait, grâce à la génétique des populations, qu’un léger avantage sélectif peut se propager assez rapidement au sein d’un petit groupe. Ainsi, de nombreuses personnes ont sans doute dû acquérir cette capacité. Il est alors devenu utile de développer un moyen de l’extérioriser pour transmettre ces pensées aux autres.
Cette faculté intérieure a donc probablement, plus tard, été connectée au système sensorimoteur qui était déjà en place, peut-être par le biais du son, peut-être par des signes. Il se trouve que la syntaxe et la sémantique sont pratiquement uniformes d’une langue à l’autre, tandis que la diversité et la complexité du langage résident dans son extériorisation – dans les sons, la morphologie. Et c’est ce à quoi on peut s’attendre sur une base évolutionniste, parce que l’extériorisation est probablement un processus ultérieur qui n’a pas affecté le cœur du système interne.
Au cours des dernières décennies, de nombreux chercheurs ont établi des liens entre le langage et l’activité de certaines zones cérébrales. Cela constitue une confirmation de votre théorie?
Cela nous dit seulement ce que nous savions déjà. À moins d’être mystique, nous supposons que ce que nous sommes en train de faire, vous et moi, se manifeste quelque part dans notre cerveau. Ce n’est pas dans le pied que ça se passe. Si on peut partiellement identifier la base neurophysiologique de certaines actions, on ne peut pas vraiment en donner une explication. Les sciences fondamentales ne sont pas encore suffisamment développées. Et quand elles le seront, on se rendra peut-être compte qu’elles ne regardent pas au bon endroit.
Nous présumons que tout se passe dans les interactions électriques entre les neurones. Mais il ne s’agit peut-être que d’un épiphénomène; et s’il y avait, quelque part dans le cerveau, des réactions chimiques dont l’activité électrique n’est que le résultat? Personne ne sait non plus ce que font les cellules gliales, par exemple; elles jouent apparemment un rôle structural, mais encore? C’est la même chose en génétique. Une grande partie du génome est constituée d’ADN poubelle (junk DNA). En fait, on l’appelle ainsi parce que personne ne connaît sa fonction.
Vous avez d’ailleurs écrit que certains aspects du langage échapperont toujours à notre compréhension parce qu’ils outrepassent nos capacités cognitives. À quoi faites-vous référence?
C’est la question de l’usage créatif du langage, que formulait déjà Descartes: le fait que chaque être humain, mais aucun animal ni machine, peut produire et comprendre une infinité d’expressions nouvelles, et ce, sans aucune influence externe et même sans cause interne. À tout moment, je pourrais décider de cesser de parler de ceci et parler plutôt de la météo. Comment expliquer cela? Il n’y a eu aucun progrès sur ce sujet. Or, une créature dotée d’une autre forme d’intelligence pourrait peut-être voir que nous ne nous posons pas les bonnes questions. Nous sommes des organismes, après tout. Les organismes ont certaines capacités plutôt que d’autres. On pourrait tenter d’entraîner un rat à tourner à gauche dans un labyrinthe à chaque nombre premier, mais il n’y parviendra jamais puisqu’il ne possède pas cette notion. Il ne serait pas du tout surprenant que certaines questions soient au-delà de la portée de l’intelligence humaine.
Nous tenons maintenant les lois newtoniennes pour acquises, mais elles étaient à l’époque considérées comme des absurdités, même par Newton lui-même. Le fait que les objets puissent s’attirer les uns les autres à distance était pour lui une aberration complète; il l’avait démontré, mais il n’y croyait pas. On a depuis abandonné l’idée d’une science complètement compréhensible. Et ça a été un point tournant: la reconnaissance que le monde ne nous est simplement pas intelligible. Selon le philosophe David Hume, c’est là que réside le plus grand accomplissement de Newton: avoir levé le voile sur certains mystères de la nature tout en montrant qu’il en existe d’autres, permanents et impénétrables.