Chroniques
Billet
Terreurs d’été
Les Écossais ont leur monstre du Loch Ness; on a nos algues bleues.
Par Raymond Lemieux
Les Smarties bleus sont de retour! Ils avaient été retirés du marché parce que des chercheurs avaient constaté que le colorant utilisé causait de l’hyperactivité chez les enfants. Maintenant, nos Smarties sont au-dessus de tout soupçon: ils sont colorés avec… une algue bleue. La spiruline – choisie par le fabricant Nestlé pour enrober ses bonbons – tire en effet sa couleur de l’action de cyanobactéries. Si vous avez un chalet au bord d’un lac, ces petites bêtes ne vous sont probablement pas inconnues. Elles ont semé la panique au Québec, l’été prochain. Faudra-t-il surveiller les marmots pour qu’ils ne laissent pas tomber de Smarties dans les lacs, cet été?
Un peu de science aide à dédramatiser les choses. Les biologistes estiment à près de 300 le nombre d’espèces de cyanobactéries au Québec. Il en existerait près de 1 500, en tout. Certaines ont des vertus; c’est le cas des spirulines, dont Arthrospira platensis, utilisée pour colorer les bonbons. Mais d’autres produisent des toxines qui peuvent nuire à la santé. Comme dans le cas d’Anabæna flosaquæ ou de Cœlosphærium kuetzingianum, qui ont été détectées dans nos cours d’eau. Elles n’ont tué personne; c’est par prudence que les biologistes ont commencé à les surveiller. Ainsi sont-elles devenues les grandes vedettes du feuilleton de l’été dernier. Les Écossais ont leur monstre du Loch Ness; on a nos algues bleues.
A-t-on exagéré le problème? A-t-il été une aubaine pour des médias en manque de meurtres et de carambolages? A-t-on perdu les pédales dans le pédalo? Ou est-il symptomatique d’une plus grande sensibilité de la population envers les enjeux environnementaux?
Un document qui a récemment atterri sur mon bureau éclaire d’une manière nouvelle ce psychodrame «écoloscientifique». Il s’intitule Aimez-vous la science?. Il fait notamment état de l’extrême difficulté de tenir un dialogue serein sur nombre de sujets scientifiques, particulièrement dans le domaine de l’environnement. Intriguant.
De fait, la «crise des algues bleues» est née de l’application d’un réflexe louable de la part de nos décideurs: celui de la prudence. Les sociétés occidentales ont adopté le principe de précaution; certains États l’ont même inscrit dans leur constitution. (Pas sûr que nous puissions attendre la même chose du Canada qui a un mal fou à modifier des éléments de son texte fondateur.)
Toutefois, il est frappant de voir à quel point des interrogations bien plus terre-à-terre ont monopolisé le débat: «Mon chalet va-t-il perdre de sa valeur? Vais-je être malade? Puis-je boire l’eau de mon robinet?» Et combien l’approche scientifique, celle qui permet de douter raisonnablement, a été mise de côté. On ne veut pas savoir quelle est l’espèce de bactérie qui peut nuire; on veut savoir si la propriété est dévaluée. La question est légitime, mais elle ne permet en rien de comprendre le problème. Et n’apporte aucune solution. Elle démontre notre difficulté à réfléchir à des questions nouvelles et aussi à faire les nuances qui s’imposent. On aura compris avec les Smarties que les algues bleues ne sont pas toutes nocives.
Et si nous n’étions pas assez scientifiques dans l’appréhension des problèmes, comme le fait ressortir le document déposé sur mon bureau? «La science est l’expression privilégiée de l’intelligence humaine, en tant que source de connaissance, mais aussi de plaisir […]. En tant que partie intégrante de notre culture, elle est aussi une source de réflexion d’ordre éthique et politique», peut-on y lire.
Notre psychodrame estival nous force à réévaluer notre consommation de savon (qui génère des rejets de phosphore, une des causes de la prolifération des algues bleues) et l’aménagement des terrains riverains. Il nous donne aussi une occasion bien concrète de repenser la gestion de nos lacs. Ajoutons – une fois n’est pas coutume – avec science.
Les Écossais ont leur monstre du Loch Ness; on a nos algues bleues.
Par Raymond Lemieux
Les Smarties bleus sont de retour! Ils avaient été retirés du marché parce que des chercheurs avaient constaté que le colorant utilisé causait de l’hyperactivité chez les enfants. Maintenant, nos Smarties sont au-dessus de tout soupçon: ils sont colorés avec… une algue bleue. La spiruline – choisie par le fabricant Nestlé pour enrober ses bonbons – tire en effet sa couleur de l’action de cyanobactéries. Si vous avez un chalet au bord d’un lac, ces petites bêtes ne vous sont probablement pas inconnues. Elles ont semé la panique au Québec, l’été prochain. Faudra-t-il surveiller les marmots pour qu’ils ne laissent pas tomber de Smarties dans les lacs, cet été?
Un peu de science aide à dédramatiser les choses. Les biologistes estiment à près de 300 le nombre d’espèces de cyanobactéries au Québec. Il en existerait près de 1 500, en tout. Certaines ont des vertus; c’est le cas des spirulines, dont Arthrospira platensis, utilisée pour colorer les bonbons. Mais d’autres produisent des toxines qui peuvent nuire à la santé. Comme dans le cas d’Anabæna flosaquæ ou de Cœlosphærium kuetzingianum, qui ont été détectées dans nos cours d’eau. Elles n’ont tué personne; c’est par prudence que les biologistes ont commencé à les surveiller. Ainsi sont-elles devenues les grandes vedettes du feuilleton de l’été dernier. Les Écossais ont leur monstre du Loch Ness; on a nos algues bleues.
A-t-on exagéré le problème? A-t-il été une aubaine pour des médias en manque de meurtres et de carambolages? A-t-on perdu les pédales dans le pédalo? Ou est-il symptomatique d’une plus grande sensibilité de la population envers les enjeux environnementaux?
Un document qui a récemment atterri sur mon bureau éclaire d’une manière nouvelle ce psychodrame «écoloscientifique». Il s’intitule Aimez-vous la science?. Il fait notamment état de l’extrême difficulté de tenir un dialogue serein sur nombre de sujets scientifiques, particulièrement dans le domaine de l’environnement. Intriguant.
De fait, la «crise des algues bleues» est née de l’application d’un réflexe louable de la part de nos décideurs: celui de la prudence. Les sociétés occidentales ont adopté le principe de précaution; certains États l’ont même inscrit dans leur constitution. (Pas sûr que nous puissions attendre la même chose du Canada qui a un mal fou à modifier des éléments de son texte fondateur.)
Toutefois, il est frappant de voir à quel point des interrogations bien plus terre-à-terre ont monopolisé le débat: «Mon chalet va-t-il perdre de sa valeur? Vais-je être malade? Puis-je boire l’eau de mon robinet?» Et combien l’approche scientifique, celle qui permet de douter raisonnablement, a été mise de côté. On ne veut pas savoir quelle est l’espèce de bactérie qui peut nuire; on veut savoir si la propriété est dévaluée. La question est légitime, mais elle ne permet en rien de comprendre le problème. Et n’apporte aucune solution. Elle démontre notre difficulté à réfléchir à des questions nouvelles et aussi à faire les nuances qui s’imposent. On aura compris avec les Smarties que les algues bleues ne sont pas toutes nocives.
Et si nous n’étions pas assez scientifiques dans l’appréhension des problèmes, comme le fait ressortir le document déposé sur mon bureau? «La science est l’expression privilégiée de l’intelligence humaine, en tant que source de connaissance, mais aussi de plaisir […]. En tant que partie intégrante de notre culture, elle est aussi une source de réflexion d’ordre éthique et politique», peut-on y lire.
Notre psychodrame estival nous force à réévaluer notre consommation de savon (qui génère des rejets de phosphore, une des causes de la prolifération des algues bleues) et l’aménagement des terrains riverains. Il nous donne aussi une occasion bien concrète de repenser la gestion de nos lacs. Ajoutons – une fois n’est pas coutume – avec science.