Reportages

Algues blues (extrait)

En 2007, les «algues bleues» ont envahi autant de médias que de lacs québécois. Menace réelle ou hystérie collective?

par Mélanie Saint-Hilaire

Mélanie Deslongchamps va s’en souvenir de la crise des «algues bleues». En 2006, une première fleur d’eau a timidement poussé dans une baie peu profonde. Ouille! petite douleur! Puis 2007 est arrivé. «Le lac s’est couvert d’une purée jaune-vert, décrit la directrice de l’Association de la protection de l’environnement du lac Saint-Charles. On ne pouvait pas croire que ça se répandait aussi rapidement.» Soudain, tout le monde s’est penché sur le malade. L’Université Laval et l’Institut National de la Recherche Scientifique ont entrepris une étude du bassin; la ville a planté 2 000 arbres et arbustes sur les berges. Il fallait sauver ce réservoir d’eau potable qui alimente 250 000 résidants de Québec.

Ce n’est pas le seul endroit de la province où le micro-organisme a causé un tel branle-bas. En Montérégie, les gens de Cowansville ont dû boire de l’eau embouteillée pendant deux semaines. En Estrie, l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac a fait venir de l’eau par camions-citernes, à grands frais, pour fabriquer son fromage. En Chaudière-Appalaches, la traversée annuelle du lac Fortin, une compétition amicale de nage, a été annulée pour cause de baignade interdite. Des plages ont été désertées, des propriétés riveraines dévaluées.

La réaction était-elle exagérée? Dans les Prairies canadiennes, les cyanobactéries (les fameuses «algues bleues») empoisonnent du bétail chaque année. Pourtant, les journaux n’en parlent pratiquement jamais. D’ailleurs, les reporters canadiens ont couvert la crise québécoise avec une incrédulité amusée. Quelques baigneurs ont choppé la gastroentérite? Et alors? Même Infoman a tourné l’affaire en ridicule en déguisant  Jean-René Dufort en algue vêtue d’un chic maillot azur. «C’est vrai que ça fait peur!» a réagi avec humour la ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP), Line Beauchamp.

«Du point de vue de la santé publique, la situation n’est pas extrême. Mais les cyanobactéries sont le symptôme d’un problème environnemental, l’eutrophisation, qui est très réel», prévient Yves Prairie, professeur en biologie à l’UQAM et directeur du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et en environnement aquatique. Un lac eutrophe, dont les eaux sont riches en éléments nutritifs et pauvres en oxygène, «vieillit» peu à peu jusqu’à se changer en marais. Ce processus, quoique naturel, est dangereusement accéléré par la pollution.


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