Mars 2006

Chroniques

Billet, par Raymond Lemieux

L’homme, ce singe qui joue

par Raymond Lemieux

L’homme nouveau, vous connaissez? Il revient régulièrement sur le tapis. Il a toujours quelque chose d’envoûtant, mais quel démon! Quel halluciné! Quel naïf! Avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds et sa figure parfaite, il a été l’Aryen du sinistre Hitler; avec son esprit rationnel et sa volonté républicaine, il a été le citoyen type de Robespierre; avec ses muscles saillants et luisants, son esprit voué à la cause du prolétariat, il a été le travailleur de Lénine; avec sa servilité et sa quête spirituelle, il a été le dévot de nombreux gourous; avec son délire de papa poule, il est l’homme rose de la guerre des sexes. On n’en finit plus d’en faire une référence. Mais pensez-vous que cet homme modèle et modelé existe vraiment? Voyons! il se joue de lui-même!

Notre homme est aussi “nouveau” que le Cro-Magnon d’il y a 30 000 ans. Il est pareil au chasseur de mammouths, qui peinait à émettre quelques sons. L’homme, le vrai, avec un petit h, celui qui se veut fort mais qui vieillit, qui se veut sûr de lui mais qui souffre, on commence tout juste à le connaître. Il a d’ailleurs fait les frais de bien des inepties médicales, comme nous l’explique l’historien Denis Goulet.

Certes, ce numéro de Québec Science nous donne une idée de l’état des connaissances à son sujet. On y constate qu’un homme diffère d’une femme par environ 300 de ses gènes (cinq fois plus que ce qui distingue deux personnes du même sexe); que le fameux chromosome Y, celui qui fait que l’embryon indéterminé devient homme, est un dégénéré, comme le révèlent de récentes études britanniques (1); que les femmes pourraient techniquement se passer des hommes pour procréer. En fait, le véritable bouleversement est ailleurs. Il est dans le regard d’un gorille, d’un chimpanzé ou d’un bonobo qui nous rappelle que nous sommes aussi des singes. L’homme nouveau peut aller se rhabiller.

Plus les chercheurs progressent dans leurs observations sur les primates, plus la continuité entre les grands singes et les humains devient tangible. “Les singes sont comme des archives pour nous les humains. Ils portent en eux des informations sur notre propre évolution”, m’avait glissé, il y a quelques années, l’anthropologue montréalais Bernard Chapais, en sortant du laboratoire de primatologie où il gardait une quarantaine de macaques japonais. La visite à laquelle il m’avait convié valait bien des leçons de philosophie. On pouvait y passer des heures à regarder ces animaux. Comme si se révélait là un peu de nous-mêmes (2).

Évidemment, on peut aussi continuer à s’inventer des rôles, à jouer “aux hommes qui viennent de Mars”, pour reprendre un célèbre titre de psychologie populaire, et penser que nos copines “viennent de Vénus”. Mais ce numéro nous ramènera un peu sur Terre.

Ou sur notre planète des singes.

1. Notamment, les travaux de Bryan Sykes de l’université d’Oxford, auteur de La malédiction d’Adam (Albin Michel, 2004).

2. À lire également, cet ouvrage magnifique et troublant: Les grands singes, l’humanité au fond des yeux de Pascal Picq, Vincianne Despret, Chris Herzfeld et Dominique Lestel (Odile Jacob, 2006).


À lire
Le billet de Pascale Millot

 
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