Elle
Au commencement était la femme
La femme est une véritable mosaïque chromosomique. Elle détient même la recette de base de la génétique humaine.
par Marie-Pier Elie
“On ne naît pas femme, on le devient.” N’en déplaise à Simone de Beauvoir, tout être humain serait, à la base, programmé pour être une femme. Le bio-logiste français Alfred Jost l’a démontré dès 1947: l’ablation des gonades d’un fœtus de lapin encore sexuellement indifférencié entraîne toujours un développement femelle. Le sexe féminin serait-il donc un “sexe par défaut”, la résultante du non-déclenchement des processus complexes menant à l’émergence du sexe masculin? Une quarantaine d’années après les travaux de Jost, la découverte du gène SRY, qui orchestre le développement mâle, donne encore plus de poids à cette idée: il suffit d’intégrer ce seul petit fragment d’ADN à des embryons de souris femelles pour qu’elles se développent comme des mâles! N’empêche, de nombreuses équipes de chercheurs scrutent le génome de la femme, pour comprendre ce qui peut bien régir la “construction” de son appareil génital.
On a bien identifié quelques suspects (DAX1 et Wnt4) qui semblent jouer un rôle, notamment en empêchant la formation de testostérone. Mais le véritable équivalent de SRY, s’il existe, est encore bien caché dans le fouillis chromosomique féminin.
Durant ses six premières semaines d’existence, l’embryon femelle, tout comme l’embryon mâle, possède les outils nécessaires à l’ébauche des deux sexes: des canaux de Wolf et des canaux de Müller. En l’absence de testostérone, les premiers seront rayés de la carte et les seconds se métamorphoseront en utérus et en trompes de Fallope.
La Bible avait donc tout faux: loin d’être un sous-produit de la côte d’Adam, le sexe féminin serait la recette de base de l’espèce humaine. D’un point de vue strictement génétique, le sexe faible n’est d’ailleurs pas celui que l’on croit: la créature issue de la rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovule tous deux porteurs d’un chromosome X trimballe 1 020 gènes de plus que le mâle, doté d’un X et d’un Y, ce dernier chromosome étant le plus étriqué. Et si un des gènes situés sur le chromosome X d’une femme vient à flancher, il a toujours une doublure prête à prendre la relève. Dystrophie musculaire de Duchenne, hémophilie, daltonisme et une kyrielle d’autres maladies épargnent donc presque toujours les filles, puisqu’elles sont liées au chromosome X et qu’il est très rare d’hériter du même défaut sur les deux copies de ce super-chromosome.
Afin d’éviter que ces gènes excédentaires ne produisent une surdose de protéines, le corps de la femme inactive néanmoins aléatoirement un chromosome X dans chacune de ses cellules. Résultat? Toute femme est une véritable mosaïque chromosomique: dans tel organe, le chromosome X actif sera celui légué par le père, alors que dans un autre, celui hérité de la mère aura le dessus. Le résultat de cette inactivation est spectaculaire chez ces chats écaille de tortue, toujours des femelles: leur pelage est tacheté de roux et noir, simplement parce que les cellules de peau situées sous les poils roux ont inactivé le X légué par papa, alors que celles situées sous les poils noirs ont inactivé le X légué par maman (ou l’inverse). On retrouve parfois un équivalent plus subtil chez la femme, lorsqu’un seul des deux chromosomes X dont elle hérite porte une variante d’un gène responsable d’un défaut de pigmentation: leur peau sera alors décolorée, mais uniquement à certains endroits. Et le casse-tête serait encore plus compliqué. Comme le suggère une récente découverte américaine, l’inactivation ne toucherait pas systématiquement tous les gènes du chromosome X supplémentaire : jusqu’à 25% d’entre eux y échapperaient, du moins en partie, avec d’importantes variations d’une femme à l’autre.
Munies de leur bouclier XX, les femmes sont mieux armées que les hommes, et c’est sans doute pour cela qu’il en naît moins. En moyenne, 105 garçons voient le jour pour 100 filles, afin que l’équilibre soit atteint lorsque tout ce beau monde sera en âge de procréer. Un plus grand nombre de filles survivent effectivement à l’âge adulte.
Dans certaines régions du monde, l’infériorité numérique des filles à la naissance n’a cependant plus grand-chose à voir avec la nature. Avec des slogans tels que: “Investissez 500 roupies aujourd’hui pour en économiser 50 000 plus tard”, des compagnies indiennes ont contribué à creuser l’écart en offrant aux femmes enceintes l’amniocentèse – et, le cas échéant, l’avortement – leur permettant d’éviter la dot que les parents de la mariée doivent verser à la famille du futur époux. Une étude menée en 1986 dans six hôpitaux de Bombay a ainsi révélé que, sur 8 000 fœtus avortés à la suite d’une amniocentèse, 7 999 étaient de sexe féminin! En Chine, on se doute bien que le sex ratio officiel à la naissance (115 garçons pour 100 filles) n’a rien à voir avec la réalité.
Au Québec, pourtant, les bébés filles ont la cote, si l’on en croit une étude publiée en 2004 par Jean-François Saucier et Jacques D. Marleau, respectivement médecin à l’Hôpital Sainte-Justine et chercheur à l’Institut Philippe-Pinel, à Montréal. Parmi les 226 femmes enceintes d’un premier enfant qu’ils ont interrogées, 39% souhaitaient avoir une fille, alors que seulement 22% manifestaient une préférence pour un garçon. Les premières ont-elles pris soin de garder la tête bien orientée vers le sud alors qu’elles s’accouplaient, en plus de carburer aux laitages, glaces, pâtisseries et tout ce qui est riche en calcium et en magnésium, histoire de rendre leurs sécrétions vaginales plus accueillantes pour les spermatozoïdes X ? Ont-elles sagement repoussé les avances de leur homme au moment de l’ovulation, préférant se livrer à d’intenses séances de câlins plusieurs jours avant… en s’abstenant toutefois de jouir, toujours pour favoriser les spermatozoïdes X? Plus endurants, mais plus lents, les X gagneraient en effet à entreprendre leur périple quelques jours avant que l’ovule ne sorte de sa cachette, afin d’arriver au rendez-vous lorsque les spermatozoïdes Y, qui auraient l’avantage d’être plus rapides, soient complètement épuisés. Et comme les contractions associées à l’orgasme décuplent l’avantage dont bénéficient les Y sur le plan de la vitesse, mieux vaudrait les éviter. Voilà le genre de recommandations qu’on retrouve dans les nombreux ouvrages promettant aux futurs parents le bébé du sexe dont ils rêvent tant.
Que des balivernes, selon Louise Lapensée, gynécologue-obstétricienne à l’Hôpital Saint-Luc et cofondatrice de la clinique de fertilité Ovo, à Montréal, qui souligne l’absence d’études convaincantes à l’appui de telles prétentions. Elle admet toutefois que le sperme de certains hommes semble particulièrement riche en nageurs portant le maillot X : “Un couple qui a déjà deux filles a 70% de chances de donner naissance à une autre fille, sans doute à cause de l’homme.” Quelques publications scientifiques portent également à croire que le sexe de nos rejetons n’est peut-être pas uniquement le fruit du hasard. Ainsi, les plongeurs, les pilotes d’essai, les astronautes, les radiologistes, les employés de scierie et... les ecclésiastiques engendreraient plus de filles, tout comme les parents qui fument plus de 20 cigarettes par jour, les habitants du nord de l’Europe et ceux des régions situées au sud du continent nord-américain, les membres de certaines communautés avoisinant des cours d’eau où l’on retrouve de fortes concentrations de contaminants, les polygames, etc.
Tout cela est-il vraiment si surprenant? Après tout, chez certains animaux, la détermination du sexe est loin d’être laissée au hasard. Pour la majorité des tortues, par exemple, c’est la température qui décide: plus il fait chaud dans le coco, plus une femelle a de chances d’en sortir. Les abeilles, les fourmis et les guêpes, quant à elles, ont trouvé encore plus simple: les œufs pondus par la reine abritent des femelles seulement s’ils ont été fertilisés par un faux bourdon (les œufs non fécondés engendreront quant à eux toujours des mâles). La femelle cloporte qui héberge une bactérie particulière (appartenant au genre Wolbachia) ne donnera naissance qu’à des femelles, mais si on l’en débarrasse à l’aide d’antibiotiques, sa descendance comptera aussi quelques mâles...
L’être humain est toutefois (à quelques exceptions près…) plutôt éloigné du cloporte. Il existerait cependant quelques espèces de mammifères capables d’influencer le sexe de leurs rejetons: entre autres les rennes, les hamsters, les rats, les opossums, les lémurs, les chevaux et certains petits singes. Stuart West, de l’université d’Édimbourg, en Écosse, et Ben Sheldon, de l’université Oxford, en Grande-Bretagne, ont parcouru 73 études concernant uniquement les ongulés, et conclu que les mères en moins bonne condition physique ont plus de chances de mettre au monde des femelles. Logique: chez ces espèces, la femelle s’accouple moins fréquemment que le mâle, mais finit toujours par trouver un généreux pourvoyeur de semence qui rôde dans les parages, tandis que pour le mâle, les règles du jeu sont impitoyables: seuls les plus forts parviennent à s’accoupler avec un nombre impressionnant de femelles. Une future mère plutôt faible, disposant de ressources limitées, ne devrait pas prendre le risque de concevoir un gringalet de sexe masculin qui, chétif et mal nourri, risque de ne jamais s’accoupler. Mieux vaut transmettre son bagage génétique à une petite biche: à défaut de le semer à tous vents comme le ferait un mâle, celle-ci a au moins la certitude de le faire suivre à quelques représentants de la génération suivante.
Il serait bien hasardeux de conclure qu’il en va de même pour l’humain: des millions d’années d’évolution ont paraît-il aidé l’homme à dompter la bête qui rugit en lui et, normalement, il n’existe plus de différence significative quant à la fréquence des accouplements et la multiplicité des partenaires d’un sexe à l’autre. Et pourtant, une étude de l’anthropologue Ruth Mace, du University College London, à Londres, met tout de même en relief un lien entre la condition physique de la femme et le sexe de ses enfants. En l’an 2000, elle s’est rendue en Éthiopie à la suite d’un épisode de famine et a constaté que le nombre de naissances de bébés de sexe masculin dans une petite communauté avait diminué à 0,88 pour une fille.
À Aamjiwnaang, une communauté autochtone de l’Ontario, on voit également le nombre de petites filles grimper en flèche depuis plus d’une décennie. Entre 1999 et 2003, il y est né presque deux fois plus de filles que de garçons! Constanze Mackenzie et ses collègues de l’Université d’Ottawa soupçonnent les nombreuses raffineries et installations pétrochimiques entourant la réserve d’être responsables de ce déséquilibre. Diverses anomalies reproductives ont en effet déjà été répertoriées chez les poissons et les oiseaux qui peuplent la région, où l’on a également détecté des concentrations ahurissantes de contaminants comme le plomb, le mercure, le cadmium, le nickel, les BPC et les hexachlorobenzènes, déjà reconnus pour perturber le bon fonctionnement de nos hormones. Chose certaine, 86 bébés filles pour 46 garçons, c’est du jamais vu!
À défaut de s’en remettre au calendrier, de remplir leur frigo de yogourt ou de déménager à Aamjiwnaang, ceux et celles qui souhaitent mordicus accueillir une petite princesse dans leur vie peuvent toujours hypothéquer leur maison, traverser la frontière et s’offrir un diagnostic pré-implantatoire, seule méthode fiable à 100%. La technologie existe également au Canada, mais comme on refuse de l’utiliser autrement que pour des raisons médicales, les Canadiens sont de plus en plus nombreux à frapper aux portes des cliniques états-uniennes, dont ils constitueraient jusqu’à 20% de la clientèle, pour la sélection du sexe. À l’issue d’une fécondation in vitro, on choisit les embryons qui portent la signature XX, on les implante dans l’utérus de la future maman, et on croise les doigts... après avoir déboursé 15 000 $, au minimum. Rejoints par courriel, les représentants du Reproductive Genetics Institute, à Chicago, n’ont posé qu’une condition autre que financière pour m’accueillir à bras ouverts et me procurer la petite fille qui manque toujours à ma collection: avoir déjà un enfant de sexe masculin. L’unique motivation derrière cette demande doit ainsi être “l’équilibre familial”, en accord avec les recommandations éthiques de l’American Society of Reproductive Medicine. J’ai malheureusement oublié de leur demander s’il était possible – et éthique – d’obtenir de beaux yeux verts, moyennant un léger supplément, toujours dans un souci d’équilibre familial: le premier a déjà les yeux bleus.
À lire
par Marie-Pier Elie
“On ne naît pas femme, on le devient.” N’en déplaise à Simone de Beauvoir, tout être humain serait, à la base, programmé pour être une femme. Le bio-logiste français Alfred Jost l’a démontré dès 1947: l’ablation des gonades d’un fœtus de lapin encore sexuellement indifférencié entraîne toujours un développement femelle. Le sexe féminin serait-il donc un “sexe par défaut”, la résultante du non-déclenchement des processus complexes menant à l’émergence du sexe masculin? Une quarantaine d’années après les travaux de Jost, la découverte du gène SRY, qui orchestre le développement mâle, donne encore plus de poids à cette idée: il suffit d’intégrer ce seul petit fragment d’ADN à des embryons de souris femelles pour qu’elles se développent comme des mâles! N’empêche, de nombreuses équipes de chercheurs scrutent le génome de la femme, pour comprendre ce qui peut bien régir la “construction” de son appareil génital.
On a bien identifié quelques suspects (DAX1 et Wnt4) qui semblent jouer un rôle, notamment en empêchant la formation de testostérone. Mais le véritable équivalent de SRY, s’il existe, est encore bien caché dans le fouillis chromosomique féminin.
Durant ses six premières semaines d’existence, l’embryon femelle, tout comme l’embryon mâle, possède les outils nécessaires à l’ébauche des deux sexes: des canaux de Wolf et des canaux de Müller. En l’absence de testostérone, les premiers seront rayés de la carte et les seconds se métamorphoseront en utérus et en trompes de Fallope.
La Bible avait donc tout faux: loin d’être un sous-produit de la côte d’Adam, le sexe féminin serait la recette de base de l’espèce humaine. D’un point de vue strictement génétique, le sexe faible n’est d’ailleurs pas celui que l’on croit: la créature issue de la rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovule tous deux porteurs d’un chromosome X trimballe 1 020 gènes de plus que le mâle, doté d’un X et d’un Y, ce dernier chromosome étant le plus étriqué. Et si un des gènes situés sur le chromosome X d’une femme vient à flancher, il a toujours une doublure prête à prendre la relève. Dystrophie musculaire de Duchenne, hémophilie, daltonisme et une kyrielle d’autres maladies épargnent donc presque toujours les filles, puisqu’elles sont liées au chromosome X et qu’il est très rare d’hériter du même défaut sur les deux copies de ce super-chromosome.
Afin d’éviter que ces gènes excédentaires ne produisent une surdose de protéines, le corps de la femme inactive néanmoins aléatoirement un chromosome X dans chacune de ses cellules. Résultat? Toute femme est une véritable mosaïque chromosomique: dans tel organe, le chromosome X actif sera celui légué par le père, alors que dans un autre, celui hérité de la mère aura le dessus. Le résultat de cette inactivation est spectaculaire chez ces chats écaille de tortue, toujours des femelles: leur pelage est tacheté de roux et noir, simplement parce que les cellules de peau situées sous les poils roux ont inactivé le X légué par papa, alors que celles situées sous les poils noirs ont inactivé le X légué par maman (ou l’inverse). On retrouve parfois un équivalent plus subtil chez la femme, lorsqu’un seul des deux chromosomes X dont elle hérite porte une variante d’un gène responsable d’un défaut de pigmentation: leur peau sera alors décolorée, mais uniquement à certains endroits. Et le casse-tête serait encore plus compliqué. Comme le suggère une récente découverte américaine, l’inactivation ne toucherait pas systématiquement tous les gènes du chromosome X supplémentaire : jusqu’à 25% d’entre eux y échapperaient, du moins en partie, avec d’importantes variations d’une femme à l’autre.
Munies de leur bouclier XX, les femmes sont mieux armées que les hommes, et c’est sans doute pour cela qu’il en naît moins. En moyenne, 105 garçons voient le jour pour 100 filles, afin que l’équilibre soit atteint lorsque tout ce beau monde sera en âge de procréer. Un plus grand nombre de filles survivent effectivement à l’âge adulte.
Dans certaines régions du monde, l’infériorité numérique des filles à la naissance n’a cependant plus grand-chose à voir avec la nature. Avec des slogans tels que: “Investissez 500 roupies aujourd’hui pour en économiser 50 000 plus tard”, des compagnies indiennes ont contribué à creuser l’écart en offrant aux femmes enceintes l’amniocentèse – et, le cas échéant, l’avortement – leur permettant d’éviter la dot que les parents de la mariée doivent verser à la famille du futur époux. Une étude menée en 1986 dans six hôpitaux de Bombay a ainsi révélé que, sur 8 000 fœtus avortés à la suite d’une amniocentèse, 7 999 étaient de sexe féminin! En Chine, on se doute bien que le sex ratio officiel à la naissance (115 garçons pour 100 filles) n’a rien à voir avec la réalité.
Au Québec, pourtant, les bébés filles ont la cote, si l’on en croit une étude publiée en 2004 par Jean-François Saucier et Jacques D. Marleau, respectivement médecin à l’Hôpital Sainte-Justine et chercheur à l’Institut Philippe-Pinel, à Montréal. Parmi les 226 femmes enceintes d’un premier enfant qu’ils ont interrogées, 39% souhaitaient avoir une fille, alors que seulement 22% manifestaient une préférence pour un garçon. Les premières ont-elles pris soin de garder la tête bien orientée vers le sud alors qu’elles s’accouplaient, en plus de carburer aux laitages, glaces, pâtisseries et tout ce qui est riche en calcium et en magnésium, histoire de rendre leurs sécrétions vaginales plus accueillantes pour les spermatozoïdes X ? Ont-elles sagement repoussé les avances de leur homme au moment de l’ovulation, préférant se livrer à d’intenses séances de câlins plusieurs jours avant… en s’abstenant toutefois de jouir, toujours pour favoriser les spermatozoïdes X? Plus endurants, mais plus lents, les X gagneraient en effet à entreprendre leur périple quelques jours avant que l’ovule ne sorte de sa cachette, afin d’arriver au rendez-vous lorsque les spermatozoïdes Y, qui auraient l’avantage d’être plus rapides, soient complètement épuisés. Et comme les contractions associées à l’orgasme décuplent l’avantage dont bénéficient les Y sur le plan de la vitesse, mieux vaudrait les éviter. Voilà le genre de recommandations qu’on retrouve dans les nombreux ouvrages promettant aux futurs parents le bébé du sexe dont ils rêvent tant.
Que des balivernes, selon Louise Lapensée, gynécologue-obstétricienne à l’Hôpital Saint-Luc et cofondatrice de la clinique de fertilité Ovo, à Montréal, qui souligne l’absence d’études convaincantes à l’appui de telles prétentions. Elle admet toutefois que le sperme de certains hommes semble particulièrement riche en nageurs portant le maillot X : “Un couple qui a déjà deux filles a 70% de chances de donner naissance à une autre fille, sans doute à cause de l’homme.” Quelques publications scientifiques portent également à croire que le sexe de nos rejetons n’est peut-être pas uniquement le fruit du hasard. Ainsi, les plongeurs, les pilotes d’essai, les astronautes, les radiologistes, les employés de scierie et... les ecclésiastiques engendreraient plus de filles, tout comme les parents qui fument plus de 20 cigarettes par jour, les habitants du nord de l’Europe et ceux des régions situées au sud du continent nord-américain, les membres de certaines communautés avoisinant des cours d’eau où l’on retrouve de fortes concentrations de contaminants, les polygames, etc.
Tout cela est-il vraiment si surprenant? Après tout, chez certains animaux, la détermination du sexe est loin d’être laissée au hasard. Pour la majorité des tortues, par exemple, c’est la température qui décide: plus il fait chaud dans le coco, plus une femelle a de chances d’en sortir. Les abeilles, les fourmis et les guêpes, quant à elles, ont trouvé encore plus simple: les œufs pondus par la reine abritent des femelles seulement s’ils ont été fertilisés par un faux bourdon (les œufs non fécondés engendreront quant à eux toujours des mâles). La femelle cloporte qui héberge une bactérie particulière (appartenant au genre Wolbachia) ne donnera naissance qu’à des femelles, mais si on l’en débarrasse à l’aide d’antibiotiques, sa descendance comptera aussi quelques mâles...
L’être humain est toutefois (à quelques exceptions près…) plutôt éloigné du cloporte. Il existerait cependant quelques espèces de mammifères capables d’influencer le sexe de leurs rejetons: entre autres les rennes, les hamsters, les rats, les opossums, les lémurs, les chevaux et certains petits singes. Stuart West, de l’université d’Édimbourg, en Écosse, et Ben Sheldon, de l’université Oxford, en Grande-Bretagne, ont parcouru 73 études concernant uniquement les ongulés, et conclu que les mères en moins bonne condition physique ont plus de chances de mettre au monde des femelles. Logique: chez ces espèces, la femelle s’accouple moins fréquemment que le mâle, mais finit toujours par trouver un généreux pourvoyeur de semence qui rôde dans les parages, tandis que pour le mâle, les règles du jeu sont impitoyables: seuls les plus forts parviennent à s’accoupler avec un nombre impressionnant de femelles. Une future mère plutôt faible, disposant de ressources limitées, ne devrait pas prendre le risque de concevoir un gringalet de sexe masculin qui, chétif et mal nourri, risque de ne jamais s’accoupler. Mieux vaut transmettre son bagage génétique à une petite biche: à défaut de le semer à tous vents comme le ferait un mâle, celle-ci a au moins la certitude de le faire suivre à quelques représentants de la génération suivante.
Il serait bien hasardeux de conclure qu’il en va de même pour l’humain: des millions d’années d’évolution ont paraît-il aidé l’homme à dompter la bête qui rugit en lui et, normalement, il n’existe plus de différence significative quant à la fréquence des accouplements et la multiplicité des partenaires d’un sexe à l’autre. Et pourtant, une étude de l’anthropologue Ruth Mace, du University College London, à Londres, met tout de même en relief un lien entre la condition physique de la femme et le sexe de ses enfants. En l’an 2000, elle s’est rendue en Éthiopie à la suite d’un épisode de famine et a constaté que le nombre de naissances de bébés de sexe masculin dans une petite communauté avait diminué à 0,88 pour une fille.
À Aamjiwnaang, une communauté autochtone de l’Ontario, on voit également le nombre de petites filles grimper en flèche depuis plus d’une décennie. Entre 1999 et 2003, il y est né presque deux fois plus de filles que de garçons! Constanze Mackenzie et ses collègues de l’Université d’Ottawa soupçonnent les nombreuses raffineries et installations pétrochimiques entourant la réserve d’être responsables de ce déséquilibre. Diverses anomalies reproductives ont en effet déjà été répertoriées chez les poissons et les oiseaux qui peuplent la région, où l’on a également détecté des concentrations ahurissantes de contaminants comme le plomb, le mercure, le cadmium, le nickel, les BPC et les hexachlorobenzènes, déjà reconnus pour perturber le bon fonctionnement de nos hormones. Chose certaine, 86 bébés filles pour 46 garçons, c’est du jamais vu!
À défaut de s’en remettre au calendrier, de remplir leur frigo de yogourt ou de déménager à Aamjiwnaang, ceux et celles qui souhaitent mordicus accueillir une petite princesse dans leur vie peuvent toujours hypothéquer leur maison, traverser la frontière et s’offrir un diagnostic pré-implantatoire, seule méthode fiable à 100%. La technologie existe également au Canada, mais comme on refuse de l’utiliser autrement que pour des raisons médicales, les Canadiens sont de plus en plus nombreux à frapper aux portes des cliniques états-uniennes, dont ils constitueraient jusqu’à 20% de la clientèle, pour la sélection du sexe. À l’issue d’une fécondation in vitro, on choisit les embryons qui portent la signature XX, on les implante dans l’utérus de la future maman, et on croise les doigts... après avoir déboursé 15 000 $, au minimum. Rejoints par courriel, les représentants du Reproductive Genetics Institute, à Chicago, n’ont posé qu’une condition autre que financière pour m’accueillir à bras ouverts et me procurer la petite fille qui manque toujours à ma collection: avoir déjà un enfant de sexe masculin. L’unique motivation derrière cette demande doit ainsi être “l’équilibre familial”, en accord avec les recommandations éthiques de l’American Society of Reproductive Medicine. J’ai malheureusement oublié de leur demander s’il était possible – et éthique – d’obtenir de beaux yeux verts, moyennant un léger supplément, toujours dans un souci d’équilibre familial: le premier a déjà les yeux bleus.