Mars 2006

Elle

L'équation de Vénus

Quoi? Vénus réduite à une formule mathématique? C’est la dernière lubie des chercheurs pour comprendre cette chose qui les déroute tant: la beauté.

par Noémi Mercier

Mystérieux, les charmes de Marilyn ou d’Audrey Hepburn? Pas tant que ça. Lèvres pulpeuses, grands yeux, pommettes hautes, visage rond, peau lisse, taille fine et courbes voluptueuses seraient les termes d’une équation indispensable à la reproduction de l’espèce humaine. Tant pis pour le romantisme: l’apparence physique serait d’abord l’expression d’un pedigree biologique de plus ou moins bonne qualité, une mine d’informations que l’homme repère instinctivement chez une femme afin d’augmenter les chances de transmettre ses gènes à la génération suivante.

Ce radar serait si nécessaire à la perpétuation de l’espèce qu’à peine sortis du ventre de leur mère, les bébés savent déjà reconnaître la beauté. Dès l’âge de deux mois, ils regardent plus longtemps les photos de beaux visages que celles de visages disgracieux, selon les expériences menées par la psychologue Judith Langlois, de l’université du Texas, dans les années 1980. “Dès la naissance, notre système visuel est programmé pour préférer certaines propriétés, comme les courbes, la symétrie ou le contraste créé par de grands yeux, explique Michael R. Snyder, professeur de psychologie à l’université de l’Alberta et spécialiste de la beauté. Ce sont des traits semblables qui nous attirent plus tard, à la puberté, et qui influencent notre choix d’un partenaire. Au-delà de l’apprentissage, un facteur biologique fondamental serait donc en jeu.”

Le visage d’une belle femme allume d’ailleurs chez les hommes les mêmes aires cérébrales que la nourriture, l’eau, la drogue ou le sexe. Faut-il s’étonner s’ils se laissent si facilement distraire par un joli minois? “Plus un homme trouve un visage séduisant, plus l’activité augmente dans les noyaux gris centraux qui font partie du circuit de la récompense”, explique Vinod Goel, professeur de psychologie à l’université York, à Toronto, qui a observé le cerveau de ses sujets à l’aide d’un scanneur pendant que des visages défilaient devant leurs yeux sur un écran. Les noyaux gris centraux, une région primitive au cœur de l’encéphale, motivent l’individu à agir pour satisfaire un besoin fondamental ou une dépendance. On ne dit pas si d’autres parties du corps s’activent aussi…

Stephen R. Marquardt, un chirurgien esthétique californien, a même proposé une explication mathématique à l’attraction qu’exerce une top modèle. Il a constaté qu’un ratio de 1 à 1,618 constitue le dénominateur commun de toutes les formes harmonieuses de la nature: depuis la structure moléculaire de l’ADN jusqu’aux motifs des ailes de papillon, en passant par les pétales d’une fleur et la coquille d’un escargot. C’est le fameux “nombre d’or” ou “nombre Phi”, qui a fasciné Léonard de Vinci et qu’on a retracé dans la pyramide de Khéops, le Parthénon d’Athènes et Notre-Dame-de-Paris. À partir de cette seule proportion, Stephen R. Marquardt a développé un “masque de la beauté” qui se superposerait exactement aux faciès des plus belles femmes, toutes époques, cultures et origines ethniques confondues. Il l’a utilisé pour planifier des chirurgies esthétiques. La largeur idéale de la bouche, la forme triangulaire du nez, l’écart entre les yeux; bref toute la structure de la parfaite frimousse peut, selon lui, se décomposer en figures géométriques issues de ce même ratio. C’est sur la base de cet archétype du visage idéal, imprimé dans notre code génétique, que les êtres humains se reconnaîtraient et se jugeraient entre eux – un équivalent visuel les phéromones que les animaux utilisent pour identifier leurs congénères.

Si la beauté est mathématique, elle est aussi hormonale. Le secret de Vénus? Un taux élevé d’œstrogènes, si on en croit une étude réalisée à l’université de Saint Andrews, en Écosse. Sur la soixantaine de jeunes femmes photographiées par les chercheurs, celles qui présentaient les plus hauts niveaux d’œstrogène étaient considérées comme les plus séduisantes. Ces femmes avaient d’ailleurs des traits plus “féminins” que les autres: de plus grands yeux, des lèvres plus charnues, une mâchoire et un nez plus fins.

Le cycle menstruel, lui, ne dispense pas que des crampes et des sautes d’humeur: quelques jours par mois, il donne à toutes un éclat supplémentaire. Une équipe de l’université de Newcastle, en Grande-Bretagne, l’a remarqué chez une cinquantaine de femmes photographiées à deux moments de leur cycle. Dans la majorité des cas, une même personne était jugée plus belle lorsqu’elle ovulait (le stade le plus fécond) que dans la phase lutéale qui suit l’ovulation.

Ce genre de rapprochement entre la beauté d’une femme et sa fertilité ravit les tenants de la psychologie évolutionniste qui explique les comportements humains par le mécanisme de la sélection naturelle. Selon ces chercheurs, qui sont loin de faire l’unanimité, les hommes auraient acquis, au fil de l’évolution, une prédilection pour des caractéristiques comme des lèvres gonflées, des hanches et des seins développés, qui apparaissent à la puberté sous l’influence des œstrogènes. À la ménopause, lorsqu’une femme perd sa capacité de procréer, la taille s’épaissit, les lèvres se flétrissent et les seins s’affaissent, tandis que les rides se creusent. Les hommes attirés par une apparence jeune et “féminine” – des signes de fécondité – auraient eu plus tendance à choisir une partenaire fertile et, ainsi, à léguer leurs gènes à la postérité. L’évolution aurait donc préservé dans la population mâle un penchant “naturel” pour les jeunes demoiselles pulpeuses. L’histoire ne dit pas si ces messieurs gagnent vraiment à se réclamer de l’homme des cavernes…

Même la supposée préférence des hommes pour les blondes est attribuée à l’air juvénile que donnerait cette couleur de cheveux! Quant aux talons hauts, ils apporteraient une illusion de fécondité maximale en accentuant les seins et la cambrure des fesses. On pourrait d’ailleurs quantifier la silhouette féminine qui détourne à tout coup les regards. En modifiant le rapport taille-hanches d’une série de poupées Barbie, le psychologue Devendra Singh, de l’université du Texas, est arrivé à la conclusion que les hommes privilégient systématiquement un ratio de 0,7 (la taille mesurant 70% de la largeur des hanches), ce qui correspondrait également au profil idéal du point de vue de la santé. Bien qu’un monde sépare la voluptueuse Marilyn Monroe de la longiligne Twiggy, elles auraient toutes deux un rapport taille-hanches d’environ 0,7, tout comme Sophia Loren et la Vénus de Milo! “Une jeune fille pré-pubère, tout comme une femme ménopausée, a un rapport taille-hanches qui se rapproche plutôt de 1. Ni l’une ni l’autre ne sont de bonnes candidates à la reproduction, souligne Michael R. Snyder. Une silhouette trop filiforme ou épaisse signale à l’homme que la femme est trop jeune, trop vieille ou en trop mauvaise santé pour mener une grossesse à terme.”

Mais l’attraction se résume-t-elle à une simple fraction mathématique? Outre que la magie des rencontres en prend pour son rhume, cette vision des choses fait l’impasse sur les critères culturels qui influencent aussi nos goûts. Il suffit de comparer les belles potelées de Renoir aux mannequins faméliques d’aujourd’hui pour constater à quel point le corps idéal a évolué. L’impératif de la minceur, par exemple, est un diktat plutôt récent dans l’histoire des sociétés occidentales. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la notion même de silhouette était étrangère à la définition de la beauté. Le bas de la robe, très évasé, ne dévoilait aucune forme, servant plutôt de piédestal au torse, raconte Georges Vigarello, professeur à l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris. “C’est la manière de regarder qui a changé, dit-il. Au début de la modernité, le regard était fortement centré sur les parties hautes du corps: sur le visage, les épaules et le buste. Vers la fin du XIXe siècle, il s’ouvre pour prendre en compte les parties basses: la largeur des hanches, le dessin des jambes. Cela reflète une véritable histoire culturelle.” La popularisation des miroirs en pied et des armoires à glace, par exemple, crée une nouvelle conscience de la ligne du corps. Les robes épousent graduellement les hanches au lieu de les masquer; puis, au début du XXe siècle, le corps débarrassé des corsets acquiert une nouvelle fluidité. “Les contours deviennent d’autant plus surveillés qu’ils sont moins dissimulés”, écrit le professeur dans Histoire de la beauté: le corps et l’art d’embellir de la Renaissance à nos jours (Seuil). Les pratiques d’embellissement, jusqu’alors limitées aux fards et aux gaines, embrassent la silhouette tout entière, qui devra désormais être fine et élancée: c’est la naissance de l’industrie de l’amincissement.

À partir des mensurations des mannequins des pages centrales du magazine Playboy, Maryanne Fisher, professeure de psychologie à l’université Saint Mary’s, à Halifax, a constaté que la silhouette de rêve a continué de se transformer au cours des dernières décennies. En épluchant les 577 numéros parus entre 1953 et 2001, elle a vu émerger des corps plus androgynes et de plus en plus minces, qui sont loin de correspondre au profil de la procréatrice parfaite. “Les modèles ont désormais des hanches plus étroites et des tailles plus larges, tandis que leur indice de masse corporelle a diminué au point où certaines seraient considérées comme sous-alimentées par l’Organisation mondiale de la santé. Si on accepte l’idée que les hommes recherchent d’abord des candidates saines et fécondes, on peut se demander pourquoi ils seraient attirés par des femmes d’une telle maigreur, à la fertilité douteuse.”

La réponse se trouve peut-être dans la disponibilité de la nourriture, suggère Maryanne Fisher, sans cacher que cette hypothèse peut soulever bien des controverses. “Les femmes enrobées sont considérées comme plus séduisantes dans les environnements où les ressources manquent, et où les réserves adipeuses sont essentielles pour traverser les périodes de disette. Là où les ressources abondent, la maîtrise de soi devient une qualité plus recherchée, d’où une préférence pour la minceur.” Comme quoi la beauté serait aussi dans… l’estomac de celui qui la regarde.


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