Mars 2006

Il

Comment on fabrique les garons

Pour faire un petit homme, la nature orchestre un processus complexe et mystérieux. Mais il paraît que pour y arriver on peut aussi manger des bananes ou faire l’amour après une guerre mondiale.

par Marie-Pier Elie

Muscles saillants, torse velu, veines gorgées de testostérone… c’est beau un homme! Tapie au cœur de chaque cellule musculaire, de chaque cellule pileuse, de chaque globule sanguin mâle, une paire de chromosomes a orchestré ce chef-d’œuvre de la nature: X, caché dans l’ovule de maman, et Y, à l’abri dans le spermatozoïde de papa.

Six semaines après leur rencontre dans une trompe de Fallope, rien n’évoque encore la masculinité de l’embryon qui porte ces chromosomes dissemblables. Entre les minuscules jambes pointe un tubercule, simple fente surmontée d’un renflement, qui évoque davantage le sexe féminin que le membre viril. À l’intérieur, une plomberie génitale dédoublée: les canaux de Wolf (mâles) et les canaux de Müller (femelles). Un gène nommé SRY (pour Sex-determining Region of Y) entre alors en action pour sceller le destin du petit être asexué. C’est lui qui déclenche la différenciation des testicules et une cascade d’événements menant à la régression des canaux de Müller, et à la production de testostérone.

Sous l’influence d’un bataillon d’autres gènes et d’une trentaine de portions d’ADN, la fente se referme, le tubercule prend de l’expansion pour devenir ce petit pénis qui pointe fièrement, déjà bien visible à l’échographie vers la douzième semaine. Inondés de testostérone, les canaux de Wolf muent en canaux déférents qui, beaucoup plus tard, assureront le transport des spermatozoïdes des testicules au pénis.

Un petit homme est né. Un petit handicapé génétique: le chromosome Y qui le distingue ne porte que 78 gènes, comparé à 1 098 pour le chromosome X. Si une mutation néfaste survient sur l’un des chromosomes X de la femme, l’autre peut prendre le relais. Une compensation impossible chez l’homme. Et les gènes portés par le chromosome X ne sont pas négligeables. Ils sont actifs dans le développement musculaire, la coagulation sanguine, la distinction des couleurs, de même que plusieurs fonctions cérébrales… Voilà pourquoi la dystrophie musculaire de Duchenne, l’hémophilie, le daltonisme, et au moins 200 autres maladies affectent beaucoup plus de garçons que de filles. Ces dernières en souffrent seulement si elles sont assez malchanceuses pour hériter du défaut sur leurs deux chromosomes X.

Est-ce pour contrebalancer cette fragilité chromosomique qu’il naît en moyenne 105 garçons pour 100 filles dans le monde? Chose certaine, explique Louise Lapensée, gynécologue-obstétricienne à l’Hôpital Saint-Luc et cofondatrice de la clinique de fertilité Ovo, à Montréal, les mâles sont moins nombreux à survivre au grand plongeon hors du ventre maternel: “Chez les grands prématurés, le pronostic est moins bon pour les garçons que pour les filles, sans que l’on sache exactement pourquoi.” La nature aurait donc tout prévu afin d’assurer un parfait équilibre à l’âge reproducteur: on a beau voir naître plus de bébés garçons, chez les 16-64 ans, on comptait en l’an 2000 99,89 hommes pour 100 femmes dans le monde. Et, selon une des rares études publiées sur le sujet en 1974, comme les fausses couches menacent les embryons mâles plus que les femelles, on concevrait 120 garçons pour 100 filles.

Tout futur parent a donc, statistiquement parlant, légèrement plus de chances de mettre au monde un garçon qu’une fille. Mais est-ce vraiment le seul hasard qui décide? Dès 1748, Michel Procope Couteau, médecin à l’Université de Montpellier, en France, publiait L’art de faire des garçons, dans lequel il affirmait avoir obtenu à tout coup des embryons mâles en fécondant l’ovaire gauche de sa femme. Cinquante-deux ans plus tard, Jacques André Millot prétendait au contraire, dans L’art de procréer les sexes à volonté, que l’ovaire droit et le testicule droit produisent des garçons. Pour avoir un garçon, il suffirait donc à la femme de se coucher sur le côté gauche, afin que le “canon de la vie” s’oriente vers la droite… Du coup, Millot affirmait sans rire que la femme de Procope Couteau présentait sans doute une inversion des organes reproducteurs internes! Selon d’autres auteurs, un couple dont la tête pointe vers le nord durant l’acte engendrera des garçons, tout comme une femme qui se gaverait de viandes, de poissons, de féculents, de bananes, de pêches et d’abricots (riches en sodium et en potassium), afin de rendre ses sécrétions vaginales plus accueillantes pour les spermatozoïdes Y…

Le moment où se déroule la course à la fécondation jouerait également pour beaucoup. Dans les années 1960, le docteur Landrum Shettles affirmait déjà que les spermatozoïdes Y se comportent différemment des spermatozoïdes X, et qu’en mettant à profit leurs particularités, on fait grimper à 80% les chances d’obtenir le petit garçon tant désiré. En gros, les Y, légers, petits et effilés, seraient comme des lièvres, alors que les X, avec leur fardeau chromosomique supplémentaire, joueraient les tortues. Comme les premiers atteignent leur destination plus rapidement, ils ont intérêt à entreprendre leur course folle au moment même de l’ovulation, afin de bénéficier de cet avantage. Autrement, si le rapport sexuel a lieu plusieurs jours avant l’ovulation, ils s’épuiseront, alors que les X, plus lents, mais plus résistants, seront encore en pleine forme au moment où ça compte vraiment. Pour favoriser encore plus les Y, Shettles conseillait aux hommes d’éjaculer le plus profondément possible et, idéalement, de procurer un orgasme puissant à la femme, les contractions utérines se mettant alors de la partie pour propulser les Y encore plus rapidement vers l’ovule.

On ne compte plus les ouvrages qui, depuis, prétendent aider les futurs parents à accueillir un petit garçon dans sa belle chambre bleue, en combinant un régime alimentaire strict à un calendrier d’accouplement contraignant. Si Louise Lapensée se montre sceptique face à ces méthodes, elle ne conteste pas le fait que certains hommes sont de véritables manufactures à garçons: “On sait qu’un couple qui a déjà deux garçons a 70% de chances d’obtenir un troisième garçon, fort probablement à cause de l’homme.”

La littérature scientifique met d’ailleurs en lumière d’étranges phénomènes liés à la détermination du sexe. En vrac: les hommes au statut social élevé engendreraient plus de garçons, tout comme les femmes en meilleure forme physique ou celles qui s’accouplent avec un homme plus âgé qu’elles; les habitants du sud de l’Europe font plus de mâles, alors qu’en Amérique du Nord, la tendance s’inverse: on fait de plus en plus de garçons à mesure qu’on monte vers le nord; pendant et après chaque guerre mondiale, un plus grand nombre de bébés garçons ont vu le jour; chez les Indiens Havasupai, en Arizona, depuis plus d’un siècle, on remarque que les deux premiers enfants de chaque famille sont 1,3 fois plus souvent des garçons; autant les hommes que les femmes auraient plus de chances d’avoir des garçons si leur annulaire est plus long que leur auriculaire; la monogamie favoriserait la victoire des spermatozoïdes Y… Difficile de croire que toutes ces prétentions sont également les conclusions d’études scientifiques, mais c’est bel et bien le cas.

Il n’est pourtant pas si étonnant que de mystérieux mécanismes régissent la définition du sexe. Certains reptiles ont recours à la température d’incubation de leurs œufs. Chez la majorité des lézards, par exemple, il existe des températures dites “masculinisantes”, suffisamment élevées pour engendrer 100% de mâles. Du côté des insectes sociaux, comme les abeilles, les fourmis et les guêpes, seuls les œufs pondus par la reine sans avoir été fertilisés contiennent des mâles. Il existe même quelques mammifères qui, sous la loupe des chercheurs, ont semblé ne pas laisser le seul hasard choisir le sexe de leur descendance. Parmi eux, les rennes, les hamsters, les rats, les opossums, les lémurs, les chevaux et même certains petits singes.

Ainsi, Stuart West, de l’université d’Édimbourg, en Écosse, et Ben Sheldon, de l’université Oxford, en Grande-Bretagne, ont parcouru 73 études sur les ongulés, et conclu que les mères en bonne condition physique ont plus de chances de mettre au monde des mâles. Car chez ces espèces, les mâles les plus faibles ont peu de chances de parvenir à s’accoupler. Mais pour les veinards, c’est le gros lot génétique: les femelles se bousculent pour recueillir leur précieuse semence et léguer l’ADN qu’elle renferme aux générations futures. Les femelles de “qualité supérieure”, disposant de nourriture en abondance, ont tout intérêt à transmettre leurs gènes et leurs ressources à des mâles qui, s’ils parviennent à se hisser parmi les plus forts, assureront une dispersion optimale de leur ADN.

Évidemment, le mode de vie de l’être humain modifie quelque peu ces paramètres. Même tout amoché, un homme peut espérer trouver une partenaire sexuelle, comme on peut le constater vers trois heures du matin, lors de la fermeture des bars. Mais il subsisterait des traces de notre animalité dans la détermination du sexe de nos rejetons. Ainsi, l’anthropologue Ruth Mace, du University College London, à Londres, a examiné plus de 300 Éthiopiennes, il y a 6 ans, peu de temps après un épisode de famine. Surprise: chez les femmes les plus fortes, c’est-à-dire qui présentaient le plus de gras et de masse musculaire dans les bras après la famine, le ratio grimpait à 1,5 garçon pour une fille.

Les causes de ces phénomènes sont énigmatiques. Il y a bien sûr la populaire explication évolutionniste selon laquelle on engendrerait des enfants du sexe assurant une transmission optimale de nos gènes, en vertu des lois de la sélection naturelle. La piste hormonale est également explorée. De bonnes quantités de testostérone, dans l’organisme de la femme, favoriseraient la conception de garçons. Car certaines femmes sécrèteraient de la testostérone en quantité suffisante pour influencer le sexe de leurs enfants.

C’est en tout cas ce qui se produit chez les gerbilles. Une étude de Mertice Clark, Peter Karpiuk et Bennet Galiuf, de l’université McMaster, en Ontario, a mis en relief l’influence de la testostérone sur le sexe de la descendance chez ces rongeurs. Selon leurs observations, un fœtus de sexe féminin situé entre deux fœtus mâles durant la gestation (donc exposé à un haut niveau de testostérone) engendrera plus de mâles, à l’âge adulte, que le fœtus de sexe féminin qui avait des femelles comme voisines dans le ventre de leur maman. Mais de la gerbille à l’homme, il y a tout de même quelques maillons évolutifs qui devraient nous éloigner des conclusions trop hâtives.

Il est donc encore loin le jour où, comme le prétendait Jacques André Millot, on pourra “procréer à volonté un garçon”. Une méthode efficace à 100% existe pourtant: le diagnostic préimplantatoire. De la même façon qu’il permet de sélectionner des embryons exempts d’anomalies génétiques après une fécondation in vitro, il sert également à choisir ceux du “bon” sexe. Au Canada, on le fait uniquement pour éviter la transmission de maladies héréditaires liées au sexe. Mais à la clinique Ovo, certains patients qui se soumettent à une fécondation in vitro le demandent parfois, “tant qu’à y être”… La docteure Lapensée refuse systématiquement: “Il ne faut pas ouvrir la porte à ça; c’est une pente beaucoup trop dangereuse.”

Aux États-Unis, il suffit d’avoir les moyens pour acheter le sexe de son choix, à condition d’avoir déjà au moins un enfant de l’autre sexe. L’addition dépasse facilement 15 000 $. Disponible sur Internet, un kit a la prétention de transformer l’organisme de la femme en environnement favorable pour les Y et hostile pour les X. Pour quelque 230 $, le GenSelect comprend un régime détaillé, un “prédicteur d’ovulation”, une douche vaginale, un thermomètre et des suppléments alimentaires. Cette méthode est disponible en version bleue ou rose, et, selon les affirmations de la compagnie (qui refuse toutefois de dévoiler des données plus précises sur le taux de succès), elle serait efficace à 96%. On offre même – tenez-vous bien! – une garantie de remboursement complet si l’enfant conçu n’est pas du sexe désiré! Pas convaincu? On peut toujours s’empiffrer de pain aux bananes, orienter son lit vers le nord et s’y ébattre en plein pic ovulatoire: il paraît qu’à tout coup, ça fonctionne une fois sur deux…


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