Mars 2007

Mars 2007

Chroniques

Billet

Vive la désins’?

par Raymond Lemieux

«Comme j’ai mal à la tête d’un mal si étrange... Où suis-je? Mes yeux se fixent sur un mur grisâtre, gris de cette imprécision de temps, de cette tristesse sombre qui ne se définit pas. Je cherche un signe pour me reconnaître. Le mur gris est nu. Il m’enveloppe. Il est si proche que je crois qu’on l’a plié pour former les pans. Où suis-je? Qu’ai je fait? “Tiens-toi tranquille, le cave, ou on va te mettre la camisole!” Suis-je devenu fou? Je ne comprends pas et je ne peux y croire.»

C’est un ex-psychiatrisé qui parle. Il s’appelait Jean-Charles Pagé; mais à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, il portait le matricule 51036. C’est lui qui a osé écrire, il y a 45 ans, Les fous crient au secours. Un récit terrible. Un livre de courage aussi marquant que le Manifeste du refus global ou les Insolences du frère Untel. En sonnant le glas des asiles – véritables goulags de l’esprit –, l’ouvrage a été l’élément déclencheur d’une réforme qui a révolutionné le monde hospitalier. Et forcé un questionnement fondamental: quelle vie veut-on réserver aux personnes frappées par la maladie mentale?

Aujourd’hui encore, force est de constater que le cri des fous doit traverser un mur pour nous parvenir: le mur des préjugés qui accompagnent toujours les mala dies mentales. Rares sont ceux qui osent confier qu’ils souffrent d’un trouble bipolaire, d’une dépression ou de schizophrénie; parler de ses problèmes de cholestérol, d’asthme ou d’embonpoint est autrement plus facile.

C’est une histoire foncièrement triste que celle de notre gêne, voire de notre fuite, devant la folie et la détresse psychologique. Peut-être parce que cela nous bouleverse au plus profond de nous-même. L’ancien psychiatre et politicien Camille Laurin a bien su décrire les racines de ce grand malaise, quand il ne s’agit pas carrément de peur ou de répulsion. La maladie mentale, écrit-il, «atteint l’être humain dans ce qu’il a de supérieur, de plus noble et qui fait son orgueil: son esprit, son intelligence, sa raison, sa liberté, son contrôle de lui-même, ses sentiments, son affectivité, son pouvoir de socialisation et son insertion sociale... C’est parce qu’elle aliène, dérange, scandalise, parce qu’elle rappelle à l’être humain la fragilité et la précarité de cette nature supérieure dont il se targue que la maladie mentale inspire autant de crainte, d’animosité, de mépris, qu’elle prend figure de stigmate et qu’elle provoque l’intolérance, le rejet et l’enfermement(1).» Cette stigmatisation la rend encore plus lourde à porter.

Cela dit, les choses ont tout de même beaucoup changé. On n’impose plus la camisole de force ni les électrochocs pour une colère trop intense; on n’enferme plus les gens dans des cellules minuscules pour un abus d’alcool. (C’est ce qui était arrivé à Jean-Charles Pagé.) Les progrès des neurosciences et de la pharmacologie y sont pour quelque chose, puisqu’ils ont aidé à la désinstitutionnalisation. Et, sans nier qu’il existe des laissés-pour-compte de ce grand chambardement, il faudrait être de bien mauvaise foi pour oser prétendre que le sort des malades n’est pas meilleur qu’il était.
La désinstitutionnalisation a certes brusqué bien des gens qui souhaitaient peut-être que la folie demeure cachée. Cela honore d’autant l’engagement des travailleurs sociaux, des bénévoles, des psychiatres, des infirmières et des responsables de centres d’hébergement qui, tous les jours, combattent les préjugés. Ils redonnent à des dizaines de milliers de personnes meurtries l’espoir d’une vie un peu plus normale; un peu plus digne, aussi. C’est un acquis immense.

(1) Extrait de la préface de La danse avec les fous, de Hubert Wallot, Éditions MNH, 1990.
 
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