Mars 2007

Mars 2007

La psychiatrie en question

La vie en rose, bleu, blanc (extrait)

Nos sociétés occidentales sont les premières à avoir médicalisé la détresse humaine. Pour le meilleur et pour le pire.

par Catherine Dubé

Il y a huit ans, David Cohen a écrit un livre intitulé Your Drug May Be Your Problem («Votre problème, c’est peut-être votre médicament»). Le sous-titre qui l’accompagnait était sans équi voque: «Comment et pourquoi cesser de prendre des médicaments psychiatriques». Depuis, ce professeur de travail social reçoit toutes les semaines des témoi gnages de lecteurs. Des milliers de lettres, de courriels et d’appels provenant de partout dans le monde, dans lesquels des inconnus lui racontent leur histoire. Des femmes et des hommes à qui on a un jour pres crit des antidépresseurs ou des somnifères, et qui ne peuvent plus s’en passer. Des bipolaires «stabilisés» grâce aux médicaments, mais qui ont des problèmes de mémoire ou des tremblements incontrôlables. Des schizo phrènes en proie à des mouvements involontaires de la langue et du visage, avec lesquels ils doivent parfois vivre pour le reste de leurs jours, même quand ils ne prennent plus de pilules. «Ces gens essaient d’interrompre leur médi ca tion pour se libérer, mais ils ne trouvent pas d’oreil le attentive ni de conseils pratiques auprès de leur médecin», raconte David Cohen.

Professeur à l’université internationale de Floride, ce dernier est aussi chercheur à l’Université du Québec à Montréal, pour le Programme de recherche sur la chaîne des médicaments. La «chaîne des médicaments», c’est le chemin parcouru par les produits thérapeutiques, depuis leur conception jusqu’à leur consommation; une chaîne qui inclut des scien tifiques, des hommes d’affaires, des publicitaires, des médecins, des patients et leur famille, tous soumis à des influences, à des croyances et à des représentations sociales. Cette connaissance approfondie du rôle social joué par le médicament a rendu David Cohen très critique. Pour lui, on prend tout simplement les patients pour des cobayes.

Bien sûr, les médicaments sont testés sur de «vrais» cobayes, des volontaires, avant d’être mis en marché. Mais les essais cliniques sont souvent très courts: de 8 à 12 semaines. Or, certains des effets indésirables surviennent après plusieurs mois d’utili sation. «Ils sont rapportés au cours de la première année de commercialisation, dit le docteur Pierre Landry, chef médical du module de psychopharmacologie à l’hôpital psychiatrique Louis-H. Lafontaine, à Montréal. C’est à ce moment que l’on découvre les interactions avec d’autres médicaments que les patients prennent déjà. On observe aussi des effets secondaires qui étaient passés inaperçus durant les essais cliniques.»

C’est précisément ce qui est arrivé avec le Zyprexa, un des médicaments-vedettes de la compagnie Eli Lilly, mis au point pour traiter la schizophrénie et le trouble bipolaire. Lancée à grand renfort de publicité en 1996, cette molécule a rapidement obtenu la faveur des médecins, car elle entraînait, di sait-on, moins d’effets secondaires que les médicaments de première génération. Moins, mais de nouveaux... Très visibles et pas très bon pour la santé: elle fait grossir. Au cours des deux dernières années, Eli Lilly a versé, à la suite d’ententes à l’amiable, plus de 1 milliard $ à 26 000 patients qui la poursuivaient en alléguant que le Zyprexa les avait fait grossir ou qu’il avait provoqué le diabète chez eux.

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