La psychiatrie en question
Malades et... cobayes?
Les pilules sont des produits commerciaux. Cela semble avoir des conséquences fâcheuses sur l’objectivité des scientifiques chargés de les évaluer.
par Catherine Dubé
Avant qu’un flacon de pilules arrive en pharmacie, la substance doit avoir été soumise à des essais cliniques qui visent à en tester l’efficacité et à vérifier s’ils sont sans danger. Or, apprend-on dans un article du Journal of the American Medical Association, publié en 2003, quand c’est le fabricant qui finance un essai, les résultats sont 3,6 fois plus susceptibles d’être favorables au produit que lorsque ce sont des scientifiques indépendants qui mènent l’étude.
Et ce sont les résultats de ce type de recherche qui sont ensuite fournis à Santé Canada pour l’approbation du médicament!
«Le géant pharmaceutique Eli Lilly a organisé cinq essais cliniques qui ont tous démontré que son produit, le Zyprexa, était supérieur à celui de son concurrent, le Risperdal, de la compagnie Janssen. De son côté, Janssen a également financé quatre études, dont trois ont accordé une meilleure note au Risperdal. Ça n’a aucun sens!» déplore le philosophe Jean-Claude St-Onge, professeur de philosophie au cégep Lionel-Groulx, qui vient de publier un essai intitulé Les dérives de l’industrie de la santé (Écosociété).
Selon lui, pour arriver à des résultats favorables, les compagnies pharmaceutiques choisissent avec soin les volontaires sur lesquels les médicaments seront testés. On exclut ceux qui pourraient ne pas répondre au traitement, parce qu’ils ont une dépression chronique, par exemple. On écarte aussi ceux qui pourraient subir des effets se condaires importants en raison de pro blèmes de santé. Des chercheurs de l’université Brown aux États-Unis, ont appliqué à 436 personnes dépressives les critères habituellement utilisés par les compagnies pharmaceutiques pour sélectionner les volontaires. Jusqu’à 85% de ces personnes n’auraient pas pu devenir cobaye! Pas étonnant que les médicaments n’aient pas l’efficacité sou haitée quand ils sont prescrits à des patients «normaux», c’est-à-dire qui oublient parfois une dose ou qui sont toxicomanes, déjà multi-médicamentés ou hypertendus.
«Les études financées par les compa gnies pharmaceutiques évaluent l’efficacité théorique des médicaments, c’est-à-dire dans des conditions idéales et sur des patients idéaux. Il y a très peu d’études sur l’efficacité “réelle”, c’est-à-dire auprès de la population en général», dit le psychiatre Gustavo Turecki, chef du programme des troubles dépressifs à l’Hôpital Douglas.
STAR*D, la plus vaste étude jamais réalisée sur l’efficacité réelle des antidépresseurs (financée par le gouvernement des États-Unis et non par l’industrie!), a donné des résultats assez... déprimants. Après un traitement de plus de trois mois avec Celexa, un antidépresseur couramment prescrit, moins de la moitié des patients se sentaient mieux. Parmi les autres, plusieurs n’avaient ressenti que des effets secon daires désagréables sans éprouver la moindre amélioration.
Comment expliquer alors que les essais cliniques des compagnies passent la rampe? Selon Jean-Claude St-Onge, la situation a commencé à se gâter en 1994, quand Santé Canada a décidé d’imposer des frais aux compagnies pharmaceutiques pour évaluer leurs nouveaux produits.
En retour, les compagnies s’attendent à obtenir un bon service. Dans une étude pu bliée dans The Annals of Pharmacotherapy, le médecin torontois Joel Lexchin a démontré que, depuis l’introduction de ces frais, les fonctionnaires approuvent plus rapidement les médicaments. Trop rapidement peut-être, car le nombre de produits qui ont dû être retirés du marché à cause de leurs effets secon daires graves a aussi augmenté depuis la dernière décennie, selon le même médecin.
Ces frais imposés à l’industrie visent «à encourager une gestion plus commerciale et plus équitable des programmes gouverne me n taux», peut-on lire en guise d’explication sur le site Internet de Santé Canada. C’est l’approche client. Comme ce sont les compagnies pharmaceutiques qui bénéficient de l’approbation des médicaments, ce sont elles qui doivent payer et non les contribuables.
C’est bien beau sur papier, mais comment cela se passe-t-il dans la réalité? Aux États-Unis, où ces frais existent depuis 1992, un sondage interne a révélé que 18% des scientifiques de la Food and Drug Administration (l’équivalent de Santé Canada) admettaient avoir subi des pressions pour approuver des médicaments qui, selon eux, posaient problème.
Rien de tel au Canada, assure le docteur Duc Vu, un des hauts responsables de la Direction des produits thérapeutiques (DPT) de Santé Canada: «Les entreprises doivent fournir des preuves sur l’innocuité de leurs produits en nous transmettant des études qui s’étendent sur un à deux ans.» Assez longues donc pour repérer les effets se con daires. «Sauf qu’il y a parfois des exceptions», ad met le docteur Vu. Quand le produit est très efficace et que l’on considère que les bénéfices qu’en retireraient les patients sont supérieurs aux risques, on le commercia lise sans attendre. «Mais on demande à la compagnie de fournir les résultats des études d’innocuité dès qu’ils sont disponibles», explique Duc Vu.
Dans ces cas-là, on se contente d’essais beaucoup plus courts – trois à six mois environ –, qui mesurent surtout l’efficacité du médicament, plutôt que son innocuité. «Je pense que les fabricants devraient aussi démontrer la supériorité de ces nouveaux médicaments sur les plus anciens», estime Jean-Claude St-Onge. Dans son livre sous forme d’abécédaire, on lit, à la lettre Z comme Zyprexa: «Il est remboursé par la Régie de l’assurance maladie du Québec au taux de 10,12$ le comprimé. Un comprimé de perphénazine, un médicament conventionnel, coûte 0,05$. Le nouveau médicament est 200 fois plus cher que l’ancien!» Il a peut-être un peu moins d’effets secondaires, mais il n’est certes pas 200 fois plus efficace!
par Catherine Dubé
Avant qu’un flacon de pilules arrive en pharmacie, la substance doit avoir été soumise à des essais cliniques qui visent à en tester l’efficacité et à vérifier s’ils sont sans danger. Or, apprend-on dans un article du Journal of the American Medical Association, publié en 2003, quand c’est le fabricant qui finance un essai, les résultats sont 3,6 fois plus susceptibles d’être favorables au produit que lorsque ce sont des scientifiques indépendants qui mènent l’étude.
Et ce sont les résultats de ce type de recherche qui sont ensuite fournis à Santé Canada pour l’approbation du médicament!
«Le géant pharmaceutique Eli Lilly a organisé cinq essais cliniques qui ont tous démontré que son produit, le Zyprexa, était supérieur à celui de son concurrent, le Risperdal, de la compagnie Janssen. De son côté, Janssen a également financé quatre études, dont trois ont accordé une meilleure note au Risperdal. Ça n’a aucun sens!» déplore le philosophe Jean-Claude St-Onge, professeur de philosophie au cégep Lionel-Groulx, qui vient de publier un essai intitulé Les dérives de l’industrie de la santé (Écosociété).
Selon lui, pour arriver à des résultats favorables, les compagnies pharmaceutiques choisissent avec soin les volontaires sur lesquels les médicaments seront testés. On exclut ceux qui pourraient ne pas répondre au traitement, parce qu’ils ont une dépression chronique, par exemple. On écarte aussi ceux qui pourraient subir des effets se condaires importants en raison de pro blèmes de santé. Des chercheurs de l’université Brown aux États-Unis, ont appliqué à 436 personnes dépressives les critères habituellement utilisés par les compagnies pharmaceutiques pour sélectionner les volontaires. Jusqu’à 85% de ces personnes n’auraient pas pu devenir cobaye! Pas étonnant que les médicaments n’aient pas l’efficacité sou haitée quand ils sont prescrits à des patients «normaux», c’est-à-dire qui oublient parfois une dose ou qui sont toxicomanes, déjà multi-médicamentés ou hypertendus.
«Les études financées par les compa gnies pharmaceutiques évaluent l’efficacité théorique des médicaments, c’est-à-dire dans des conditions idéales et sur des patients idéaux. Il y a très peu d’études sur l’efficacité “réelle”, c’est-à-dire auprès de la population en général», dit le psychiatre Gustavo Turecki, chef du programme des troubles dépressifs à l’Hôpital Douglas.
STAR*D, la plus vaste étude jamais réalisée sur l’efficacité réelle des antidépresseurs (financée par le gouvernement des États-Unis et non par l’industrie!), a donné des résultats assez... déprimants. Après un traitement de plus de trois mois avec Celexa, un antidépresseur couramment prescrit, moins de la moitié des patients se sentaient mieux. Parmi les autres, plusieurs n’avaient ressenti que des effets secon daires désagréables sans éprouver la moindre amélioration.
Comment expliquer alors que les essais cliniques des compagnies passent la rampe? Selon Jean-Claude St-Onge, la situation a commencé à se gâter en 1994, quand Santé Canada a décidé d’imposer des frais aux compagnies pharmaceutiques pour évaluer leurs nouveaux produits.
En retour, les compagnies s’attendent à obtenir un bon service. Dans une étude pu bliée dans The Annals of Pharmacotherapy, le médecin torontois Joel Lexchin a démontré que, depuis l’introduction de ces frais, les fonctionnaires approuvent plus rapidement les médicaments. Trop rapidement peut-être, car le nombre de produits qui ont dû être retirés du marché à cause de leurs effets secon daires graves a aussi augmenté depuis la dernière décennie, selon le même médecin.
Ces frais imposés à l’industrie visent «à encourager une gestion plus commerciale et plus équitable des programmes gouverne me n taux», peut-on lire en guise d’explication sur le site Internet de Santé Canada. C’est l’approche client. Comme ce sont les compagnies pharmaceutiques qui bénéficient de l’approbation des médicaments, ce sont elles qui doivent payer et non les contribuables.
C’est bien beau sur papier, mais comment cela se passe-t-il dans la réalité? Aux États-Unis, où ces frais existent depuis 1992, un sondage interne a révélé que 18% des scientifiques de la Food and Drug Administration (l’équivalent de Santé Canada) admettaient avoir subi des pressions pour approuver des médicaments qui, selon eux, posaient problème.
Rien de tel au Canada, assure le docteur Duc Vu, un des hauts responsables de la Direction des produits thérapeutiques (DPT) de Santé Canada: «Les entreprises doivent fournir des preuves sur l’innocuité de leurs produits en nous transmettant des études qui s’étendent sur un à deux ans.» Assez longues donc pour repérer les effets se con daires. «Sauf qu’il y a parfois des exceptions», ad met le docteur Vu. Quand le produit est très efficace et que l’on considère que les bénéfices qu’en retireraient les patients sont supérieurs aux risques, on le commercia lise sans attendre. «Mais on demande à la compagnie de fournir les résultats des études d’innocuité dès qu’ils sont disponibles», explique Duc Vu.
Dans ces cas-là, on se contente d’essais beaucoup plus courts – trois à six mois environ –, qui mesurent surtout l’efficacité du médicament, plutôt que son innocuité. «Je pense que les fabricants devraient aussi démontrer la supériorité de ces nouveaux médicaments sur les plus anciens», estime Jean-Claude St-Onge. Dans son livre sous forme d’abécédaire, on lit, à la lettre Z comme Zyprexa: «Il est remboursé par la Régie de l’assurance maladie du Québec au taux de 10,12$ le comprimé. Un comprimé de perphénazine, un médicament conventionnel, coûte 0,05$. Le nouveau médicament est 200 fois plus cher que l’ancien!» Il a peut-être un peu moins d’effets secondaires, mais il n’est certes pas 200 fois plus efficace!