Sur le front de la folie
L'affaire de tous
Avec le raffinement des diagnostics et la création de cliniques de plus en plus spécialisées, on risque d’évacuer la dimension sociale et culturelle de la santé mentale.
propos recueillis par Pascale Millot
La santé mentale est de plus en plus médicalisée, s’inquiète le psychiatre Luc Blanchet qui a pré sidé pendant 10 ans le Comité de la santé mentale du Québec (CSMQ). Cet organisme-conseil auprès du ministre de la Santé et des Services sociaux regroupe des chercheurs, des praticiens et des utili sateurs des services de santé mentale. Il a produit une cinquantaine de publica tions et des centaines de recommandations, avant d’être récemment aboli par le gouvernement. Cofondateur, dans les années 1970, du Groupe action santé, ressource alternative en santé mentale, et pionnier de la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles, Luc Blanchet dirige aujourd’hui le Service enfance famille du CSSS du Cœur-de-l’île, à Montréal.
Quelles tendances voyez-vous se dessiner en psychiatrie?
Les progrès scientifiques des dernières années ont entraîné une spécialisation de la psychiatrie vers le diagnostic et le traitement pharmacologique. On a créé de nombreu ses cliniques spécialisées pour s’occuper séparément des troubles anxieux, des troubles de l’humeur, des troubles alimentaires, de l’hyperactivité, des troubles envahissants du développement, etc.
Cette approche a l’avantage de mieux cerner un problème en le nommant et en le catégorisant, mais elle présente aussi de sérieuses limites, car le rôle de la psychiatrie est beaucoup plus large que le diagnostic. La santé mentale est sans doute le domaine où l’environnement du patient est le plus important. On sait que le revenu, le logement, le réseau social, la famille, le travail et les loisirs sont des facteurs cruciaux.
Ces deux approches pourraient être complémentaires?
Ce n’est pas si simple. D’une part, en inves tissant dans les cliniques spécialisées, on a moins d’argent pour financer les res sources communautaires. D’autre part, une personne qui était soignée dans son milieu avec des services de proxi mité, en lien avec des organismes communautai res qui lui apportaient du soutien, peut, du jour au lendemain, s’entendre dire: «Vous avez un trouble bipo lai re, alors désolé, mais votre traitement ne se fera plus ici, mais à 10 km, parce que nous avons des services de pointe à vous offrir là-bas.»
N’est-ce pas positif d’offrir des services de pointe en santé mentale?
Pour un problème de chirurgie cardiaque ou de neurochirurgie, il est sans doute utile de trouver un grand spécialiste pour vous opérer. Mais en psychiatrie, c’est différent; car pour se rétablir, la qualité de vie est aussi importante que le traitement proprement dit. Pour cela, les psychiatres, aussi compétents soient-ils, ne sont pas suffisants. Il faut tenir compte des proches, de la famille et je pense qu’on est train de perdre un peu cette dimension de la pratique.
À quoi ressemblent les pratiques dans votre service de pédopsychiatrie?
Lorsqu’une demande nous est adressée, généralement nous rencontrons d’abord la famille au complet pour avoir un premier aperçu de la manière dont chacun définit le problème: les parents, les frères et sœurs, etc. Ensuite, nous rencontrons l’enfant seul. Puis, nous allons dans son milieu. Parfois, nous faisons de l’observation en classe; nous rencontrons les profs ou les éducateurs. Au besoin, nous réunissons tous ces gens-là. Ainsi, tout le monde participe à la définition du pro blème et à la recherche de solutions. C’est une approche centrée sur l’expertise commune, pas seulement sur celle du psy chiatre, et qui ne se limite pas au diag nostic. Ainsi, au lieu d’avoir seulement un enfant désigné comme problématique, on a un ensemble de ressources qui peuvent aider.
Nous faisons tout pour faciliter l’accès à nos services et ne pas créer de liste d’attente. C’est déjà très difficile de reconnaître qu’on a un problème de santé mentale, alors, il faut y mettre le moins d’obstacles possible. Du simple fait, lors du premier contact téléphonique, de pouvoir parler à un professionnel, les gens sont déjà en partie soulagés. Alors que se faire répondre par une instance administrative qu’il y a au moins six mois d’attente – ce qui n’est pas rare en pédopsychiatrie par les temps qui courent –, cela risque d’aggraver la situation.
propos recueillis par Pascale Millot
La santé mentale est de plus en plus médicalisée, s’inquiète le psychiatre Luc Blanchet qui a pré sidé pendant 10 ans le Comité de la santé mentale du Québec (CSMQ). Cet organisme-conseil auprès du ministre de la Santé et des Services sociaux regroupe des chercheurs, des praticiens et des utili sateurs des services de santé mentale. Il a produit une cinquantaine de publica tions et des centaines de recommandations, avant d’être récemment aboli par le gouvernement. Cofondateur, dans les années 1970, du Groupe action santé, ressource alternative en santé mentale, et pionnier de la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles, Luc Blanchet dirige aujourd’hui le Service enfance famille du CSSS du Cœur-de-l’île, à Montréal.
Quelles tendances voyez-vous se dessiner en psychiatrie?
Les progrès scientifiques des dernières années ont entraîné une spécialisation de la psychiatrie vers le diagnostic et le traitement pharmacologique. On a créé de nombreu ses cliniques spécialisées pour s’occuper séparément des troubles anxieux, des troubles de l’humeur, des troubles alimentaires, de l’hyperactivité, des troubles envahissants du développement, etc.
Cette approche a l’avantage de mieux cerner un problème en le nommant et en le catégorisant, mais elle présente aussi de sérieuses limites, car le rôle de la psychiatrie est beaucoup plus large que le diagnostic. La santé mentale est sans doute le domaine où l’environnement du patient est le plus important. On sait que le revenu, le logement, le réseau social, la famille, le travail et les loisirs sont des facteurs cruciaux.
Ces deux approches pourraient être complémentaires?
Ce n’est pas si simple. D’une part, en inves tissant dans les cliniques spécialisées, on a moins d’argent pour financer les res sources communautaires. D’autre part, une personne qui était soignée dans son milieu avec des services de proxi mité, en lien avec des organismes communautai res qui lui apportaient du soutien, peut, du jour au lendemain, s’entendre dire: «Vous avez un trouble bipo lai re, alors désolé, mais votre traitement ne se fera plus ici, mais à 10 km, parce que nous avons des services de pointe à vous offrir là-bas.»
N’est-ce pas positif d’offrir des services de pointe en santé mentale?
Pour un problème de chirurgie cardiaque ou de neurochirurgie, il est sans doute utile de trouver un grand spécialiste pour vous opérer. Mais en psychiatrie, c’est différent; car pour se rétablir, la qualité de vie est aussi importante que le traitement proprement dit. Pour cela, les psychiatres, aussi compétents soient-ils, ne sont pas suffisants. Il faut tenir compte des proches, de la famille et je pense qu’on est train de perdre un peu cette dimension de la pratique.
À quoi ressemblent les pratiques dans votre service de pédopsychiatrie?
Lorsqu’une demande nous est adressée, généralement nous rencontrons d’abord la famille au complet pour avoir un premier aperçu de la manière dont chacun définit le problème: les parents, les frères et sœurs, etc. Ensuite, nous rencontrons l’enfant seul. Puis, nous allons dans son milieu. Parfois, nous faisons de l’observation en classe; nous rencontrons les profs ou les éducateurs. Au besoin, nous réunissons tous ces gens-là. Ainsi, tout le monde participe à la définition du pro blème et à la recherche de solutions. C’est une approche centrée sur l’expertise commune, pas seulement sur celle du psy chiatre, et qui ne se limite pas au diag nostic. Ainsi, au lieu d’avoir seulement un enfant désigné comme problématique, on a un ensemble de ressources qui peuvent aider.
Nous faisons tout pour faciliter l’accès à nos services et ne pas créer de liste d’attente. C’est déjà très difficile de reconnaître qu’on a un problème de santé mentale, alors, il faut y mettre le moins d’obstacles possible. Du simple fait, lors du premier contact téléphonique, de pouvoir parler à un professionnel, les gens sont déjà en partie soulagés. Alors que se faire répondre par une instance administrative qu’il y a au moins six mois d’attente – ce qui n’est pas rare en pédopsychiatrie par les temps qui courent –, cela risque d’aggraver la situation.