Sur le front de la folie
Le grand dérangement (extrait)
Où se trouvent les personnes aux prises avec des troubles mentaux, depuis que l’on a fermé les asiles? De résidences d’accueil en centres communautaires, de la rue à l’hôpital, ces êtres fragiles tentent de trouver une place où l’existence leur serait supportable.
par Pascale Millot
C’est arrivé d’un seul coup. Quelque chose de terrible qu’elle n’aurait jamais pu imaginer. «J’ai entendu des voix dans ma tête», raconte Martine, tout doucement, comme si elle craignait que la simple évocation de ce douloureux souvenir fasse tout basculer à nouveau. Ces voix qui ne cessaient de s’amplifier lui répétaient qu’elle était grosse, qu’elle était laide, qu’elle sentait mauvais. «C’étaient des voix méchantes… Des voix pas humaines: un être humain ne dirait pas des choses comme ça.»
Jusque-là, Martine Leroux avait mené une vie tout à fait normale: famille modeste et unie, sept frères et sœurs, parents aimants. Plus tard, elle est devenue coiffeuse en banlieue de Montréal. «J’avais 700 clients!» dit-elle avec fierté. Elle est tombée amoureuse et elle s’est mise à rêver d’avoir beaucoup d’enfants – Martine adore les enfants. Puis un jour, les voix se sont immiscées dans sa tête et ne l’ont plus lâchée. Elle avait 26 ans.
Parce qu’elle ne voulait pas faire de peine à sa mère, elle a attendu avant d’évoquer ces fantômes qui la tourmentaient jour et nuit. Quand elle s’est décidée à le faire, elle ne mangeait quasiment plus – elle pesait 45 kg. Elle n’était plus capable de travailler et, surtout, elle avait peur, terriblement peur de sombrer dans la folie. «Mon frère a appelé à l’Hôpital Douglas (spécialisé dans les problèmes de santé mentale), où l’on m’a donné un rendez-vous.» Diagnostic: schizophrénie. Cette maladie, qui affecterait presque 1% de la population au Canada (dont 60 000 personnes au Québec), se caractérise notamment par des idées délirantes et des hallucinations. Elle est si intolérable que près de la moitié de ceux qui en souffrent tenteraient de se suicider, selon Santé Canada.
Si elle était née 40 ans plus tôt, Martine aurait sans doute passé sa vie entre les murs d’un asile. Il y aurait eu de la place pour elle. Au début des années 1960, plus de 20 000 lits sont réservés aux «fous» dans l’ensemble des 12 hôpitaux psychia triques du Québec. On s’apprête même à en construire un treizième, à Sherbrooke, quand un ancien patient, Jean-Charles Pagé, publie une véritable petite bombe, Les fous crient au secours. Dans ce livre paru en 1961 aux Éditions du Jour, Pagé dénonce le traitement indigne dont lui et ses compagnons ont été victimes à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, à Montréal. Ce cri ébranlera à ce point le Québec qu’il déclenchera le grand dérangement connu sous le nom de «désinstitutionnalisation». Par ce terme un peu désincarné, on annonçait la volonté de sortir les malades des asiles afin de les «réinsérer» dans la société.
Aujourd’hui, il ne subsiste que 6 hôpitaux psychiatriques au Québec et quelque 80 services de psychiatrie (dont 35 spécialisés en pédopsychiatrie) dans les hôpitaux généraux. En tout, environ 3 500 lits pour accueillir les plus meurtris de notre société.
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par Pascale Millot
C’est arrivé d’un seul coup. Quelque chose de terrible qu’elle n’aurait jamais pu imaginer. «J’ai entendu des voix dans ma tête», raconte Martine, tout doucement, comme si elle craignait que la simple évocation de ce douloureux souvenir fasse tout basculer à nouveau. Ces voix qui ne cessaient de s’amplifier lui répétaient qu’elle était grosse, qu’elle était laide, qu’elle sentait mauvais. «C’étaient des voix méchantes… Des voix pas humaines: un être humain ne dirait pas des choses comme ça.»
Jusque-là, Martine Leroux avait mené une vie tout à fait normale: famille modeste et unie, sept frères et sœurs, parents aimants. Plus tard, elle est devenue coiffeuse en banlieue de Montréal. «J’avais 700 clients!» dit-elle avec fierté. Elle est tombée amoureuse et elle s’est mise à rêver d’avoir beaucoup d’enfants – Martine adore les enfants. Puis un jour, les voix se sont immiscées dans sa tête et ne l’ont plus lâchée. Elle avait 26 ans.
Parce qu’elle ne voulait pas faire de peine à sa mère, elle a attendu avant d’évoquer ces fantômes qui la tourmentaient jour et nuit. Quand elle s’est décidée à le faire, elle ne mangeait quasiment plus – elle pesait 45 kg. Elle n’était plus capable de travailler et, surtout, elle avait peur, terriblement peur de sombrer dans la folie. «Mon frère a appelé à l’Hôpital Douglas (spécialisé dans les problèmes de santé mentale), où l’on m’a donné un rendez-vous.» Diagnostic: schizophrénie. Cette maladie, qui affecterait presque 1% de la population au Canada (dont 60 000 personnes au Québec), se caractérise notamment par des idées délirantes et des hallucinations. Elle est si intolérable que près de la moitié de ceux qui en souffrent tenteraient de se suicider, selon Santé Canada.
Si elle était née 40 ans plus tôt, Martine aurait sans doute passé sa vie entre les murs d’un asile. Il y aurait eu de la place pour elle. Au début des années 1960, plus de 20 000 lits sont réservés aux «fous» dans l’ensemble des 12 hôpitaux psychia triques du Québec. On s’apprête même à en construire un treizième, à Sherbrooke, quand un ancien patient, Jean-Charles Pagé, publie une véritable petite bombe, Les fous crient au secours. Dans ce livre paru en 1961 aux Éditions du Jour, Pagé dénonce le traitement indigne dont lui et ses compagnons ont été victimes à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, à Montréal. Ce cri ébranlera à ce point le Québec qu’il déclenchera le grand dérangement connu sous le nom de «désinstitutionnalisation». Par ce terme un peu désincarné, on annonçait la volonté de sortir les malades des asiles afin de les «réinsérer» dans la société.
Aujourd’hui, il ne subsiste que 6 hôpitaux psychiatriques au Québec et quelque 80 services de psychiatrie (dont 35 spécialisés en pédopsychiatrie) dans les hôpitaux généraux. En tout, environ 3 500 lits pour accueillir les plus meurtris de notre société.
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