Reportages
Singe de vie (extrait)
«Les chimpanzés méritent mieux!» Ce slogan d’une vaste campagne visant à bannir l’utilisation des grands primates dans les laboratoires pose une question bien plus large: a-t-on le droit de faire souffrir des animaux pour notre bien-être?
Par Pascale Millot
C’est un vaste et verdoyant domaine où paissent vaches,moutons et chevaux. Il y a aussi des canards qui pataugent dans la mare; des chiens pas méchants qui s’ébattent joyeusement. Bucolique, vraiment. Le domaine de la Fondation Fauna, situé à Chambly, est un paradis pour les animaux. Des animaux qui ont connu l’enfer! Tous les pensionnaires de ce centre d’hébergement pas comme les autres ont été maltraités, négligés, abandonnés, voire torturés. Et puis, un jour, ils ont eu la chance de croiser Gloria Grow.
Elle et son mari, le vétérinaire Richard Allan, ont investi toute leur fortune dans cette arche de Noé pour éclopés où vivent, en plus d’animaux de ferme et de compagnie, une quinzaine de vieux chimpanzés rescapés des laboratoires. Et Gloria s’est donné une mission: bannir l’utilisation des grands singes dans le domaine de la recherche. «Il est plus facile de s’identifier à un chimpanzé qu’à un macaque ou à un porc. C’est un premier pas pour que l’on cesse d’utiliser des animaux dans le cadre de recherches scientifiques», explique-t-elle.
Pour trouver la maison des chimpanzés, il faut marcher jusqu’au bout de la propriété; dépasser l’étang et les jardins, puis franchir un grand portique électrifié. À l’entrée, une cage aux solides barreaux rappelle ce qu’ont vécu les pensionnaires avant d’aboutir ici. «C’était la cage de Billy Jo. Il est mort il y a deux ans, le jour de la Saint-Valentin», dit Gloria Grow en montrant sa photo. Dans le regard triste et pénétrant de ce grand chimpanzé semble se lire un douloureux reproche: «Pourquoi m’avez-vous fait si mal?»
C’est vrai qu’il en avait vu de toutes les couleurs, Billy Jo. Il n’avait que quelques mois quand il a été «adopté» par un résidant de l’État de New York, en même temps qu’une autre chimpanzé, Sue Ellen. Élevés comme des «petits d’homme», les deux primates ont été pendant 15 ans ses animaux de compagnie, ses amis, et ses employés. L’homme les exhibait pendant les fêtes d’anniversaire et les galas, de Boston à Dallas; il les emmenait à la pêche et au restaurant, les habillait comme des bambins, les promenait en automobile. Jusqu’au jour où ils sont devenus trop grands, trop forts et trop coûteux à entretenir. C’est qu’un mâle adulte peut mesurer jusqu’à 1,20 m et peser 50 kg. Il est sept fois plus fort qu’un homme et engloutit près du double de calories!
Leur maître les a alors vendus au LEMSIP (Laboratory for Experimental Medicine and Surgery in Primates). C’est là que leur calvaire a commencé. Ils y ont passé 14 ans et y ont subi des procédures médicales telles qu’on a peine à croire qu’ils y aient survécu. Des centaines de fois, on leur a tiré des fléchettes anesthésiantes dans la tête, la bouche, les bras, les fesses; on leur a inoculé le VIH et le virus de l’hépatite B; on leur a fait des biopsies du foie, des prélèvements de moelle osseuse et de liquide lymphatique; on a testé sur eux les vaccins contre la rougeole, la polio et le tétanos. Et même si on leur avait arraché toutes les dents pendant leur jeunesse de star pour les empêcher de mordre les enfants, Billy Jo s’était dévoré les pouces dans un accès de violence inouïe.
Quand Gloria les a recueillis, avec 14 autres de leurs compagnons d’infortune, ils étaient non seulement physiquement malades, mais psychologiquement détruits.
Hurlements, automutilation, insomnie, agressions imprévisibles, la plupart présentaient un tableau clinique semblable à celui d’humains souffrant du syndrome de stress postraumatique. C’est la conclusion à laquelle est parvenu un groupe de chercheurs de l’université de l’Oregon et de la société contre la vivisection de la Nouvelle-Angleterre (NEAVS) à l’issue de la première étude de cas évaluant un comportement animal à l’aune des critères de la psychiatrie humaine. «Plusieurs des singes de la Fondation Fauna manifestent les mêmes symptômes que mes patients victimes de guerre, de violence domestique ou d’abus sexuels», explique la psychologue clinicienne Teodora Capaldo, une des signataires de l’étude publiée en avril dernier dans le Journal of Trauma and Dissociation.
Quant à Billy Jo, il présentait une autre pathologie, plus troublante encore. «Il souffrait de confusion d’identité», explique la psychologue. Il se prenait pour un humain.
Il jouait aux échecs et buvait son café avec de la crème; il aimait les gâteaux, la pizza, l’alcool et… les belles blondes du genre de Gloria. «Il regardait tout le temps dans mon décolleté. Il mettait son doigt sous mes aisselles et il le sentait; il aimait embrasser ma peau.» Surtout, il avait perdu complètement le sens de la vie dans la société des singes.
Il refusait le grooming, ces séances d’épouillage qui servent autant à resserrer les liens affectifs qu’à se débarrasser mutuellement des parasites. Il riait comme n’importe quel humain, en relevant les babines et en montrant un peu les gencives (pour ses congénères, c’est une grimace!). Quand un de ses comparses l’approchait pour le toucher, il se tournait brutalement. Un affront qui lui a valu cinq violentes attaques de la part des autres pensionnaires, et de sérieuses blessures. «En prison, certains détenus font des choses terribles juste pour être placés en isolement. Billy Jo agissait ainsi. Il était incapable de vivre dans un groupe de singes: sa conduite était trop humaine», poursuit Gloria Grow.
Si Billy Jo nous imitait si bien, c’est qu’il n’était pas très différent de nous. Avant nombre d’anthropologues et de biologistes, Darwin l’avait déjà noté (en 1871, dans La filiation de l’homme en relation avec la sélection sexuelle): les chimpanzés sont plus proches des hommes que des autres grands singes. On sait désormais qu’ils ne partagent pas seulement 99% de notre bagage génétique; ils ont aussi une conscience, de la mémoire, des mécanismes d’attachement, de la compassion et de l’humour. Une équipe britannique vient même de confirmer dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences qu’ils éprouvent de l’empathie. Autant d’arguments qui, pour leurs défenseurs, justifient amplement que l’on cesse de les utiliser comme cobayes.
Sous le slogan Chimps Deserve Better (Les chimpanzés méritent mieux!), la Humane Society des États-Unis a lancé une vaste campagne visant à éliminer totalement les recherches «invasives» (qui causent de la douleur, de la souffrance psychique, de la peur ou portent atteinte à l’intégrité physique) sur les chimpanzés et les autres grands singes, comme les bonobos, les gorilles, les orangs-outangs et les gibbons.
Aux États-Unis, 1 200 chimpanzés croupiraient encore dans les labos. Certains sont des descendants des quelque 65 individus sauvages capturés dans les années 1950 par l’armée de l’air pour tester les effets des voyages dans l’espace. D’autres sont issus d’une colonie plus importante encore, acquise dès les années 1940 dans le cadre d’un programme d’études sur les maladies infectieuses, et dont les rangs n’ont cessé de grossir à mesure que s’accélérait la recherche sur le sida et l’hépatite. Ils servent aussi à étudier la reproduction humaine, la malaria, la maladie de Crohn ainsi que les troubles respiratoires et à expérimenter la thérapie génique.
Mais peut-être plus pour longtemps… Beaucoup estiment que le stress et la peur éprouvés en captivité sont tels qu’ils faussent les résultats des études. On sait par ailleurs que nos cousins éliminent naturellement le VIH, ce qui fait d’eux un modèle peu fiable pour le développement d’un vaccin ou la recherche de médicaments. Ils coûtent, en plus, une fortune à nourrir, à héberger et à soigner. «Toutes les études prouvent qu’il serait moins coûteux de les envoyer dans une maison de retraite jusqu’à leur mort que de les garder dans un labo», dit Kathleen M. Conlee, de la Humane Society des États-Unis.
Surtout, l’opinion publique est de plus en plus sensible à leur sort et les associations de défense des animaux, de plus en plus puissantes. «Dans les années 1960, on n’hésitait pas à attacher un singe à une chaise et à l’envoyer dans un mur pour étudier les effets des accidents de voiture. Il serait impensable de faire la même chose aujourd’hui», explique Luc-Alain Giraldeau, directeur du département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal, qui a aussi été président du Conseil canadien de la protection des animaux (CCPA).
Un peu partout dans le monde, la loi se porte maintenant à la défense des chimpanzés. En 2000, le congrès des États-Unis a approuvé le Chimpanzee Health Improvement, Maintenance and Protection Act (ou CHIMP Act) qui oblige les institutions à envoyer les «vieux» singes de laboratoire dans des sanctuaires comme celui de la Fondation Fauna (c’est le seul au Canada, mais il en existe plusieurs aux États-Unis). Cet été, le parlement espagnol a adopté une résolution garantissant des droits aux chimpanzés. Au pays de la corrida, il est déjà interdit de les détenir dans des cirques ou de les utiliser comme animaux de divertissement. En Autriche, des groupes de défense se battent pour qu’un chimpanzé nommé Matthew Hiasl Pan obtienne le statut de personne (afin, en fait, qu’il puisse recevoir des dons en son nom pour financer l’institution qui l’héberge). Et si le Bill H.R. 5852, déposé au congrès des États-Unis en avril dernier, est voté, les recherches «invasives» sur les grands singes seront bel et bien bannies.
Au Canada, plus de 4 000 primates auraient été utilisés dans les labos (la majorité dans le secteur privé) en 2006, dont des singes verts d’Afrique, des singes écureuils et des macaques. Au Québec, quelque 150 macaques servent de cobayes dans les universités. Par contre, on n’emploierait plus de chimpanzés à des fins scientifiques au pays.
Bref, nos plus proches cousins pourraient bientôt être tirés d’affaire. Mais le débat sur les animaux de laboratoire est loin d’être clos. En fait, des centaines de milliers d’autres animaux sont utilisés dans le monde pour nous aider à endiguer les maladies humaines, à tester des médicaments, des vaccins, des produits chimiques et des cosmétiques. Des animaux qui ne méritent apparemment pas autant de considération que les grands singes…
Pour le philosophe et juriste français Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, auteur du livre Éthique animale, notre devoir de protection envers les bêtes n’a rien à voir avec leur degré de proximité par rapport à l’espèce humaine ou avec leurs talents cognitifs, mais bien avec leur capacité de souffrir. Il cite à l’appui l’argument dit «des cas marginaux»: «Une personne atteinte d’un grave handicap mental peut avoir un développement cognitif inférieur à celui d’un chimpanzé, mais parce qu’il a la capacité de souffrir, je ne lui planterai jamais un couteau dans la cuisse. Pourquoi est-ce que je m’autoriserais à le faire à un animal?»
Encore faut-il savoir s’il souffre. «Si plus grand monde ne doute aujourd’hui qu’un chien, un chat ou un mouton ressente de la douleur, on ne sait pas grand-chose de la souffrance des poissons, des mollusques, du corail ou des insectes. Il n’y a pas beaucoup de recherche scientifique sur la douleur du homard plongé dans l’eau bouillante, même si toute mon intuition me dit qu’il doit souffrir», fait remarquer Luc-Alain Giraldeau. Une intuition récemment corroborée par des chercheurs britanniques qui, après avoir versé de l’acide sur les antennes de 144 homards, ont observé le crustacé se tordre de douleur. Foutaise!, répondent d’autres chercheurs: le homard qui se tortille ne fait que tenter de se nettoyer les antennes. Le CCPA a, quant à lui, choisi de limiter son mandat à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques dans les universités et les collèges. Il ne réglemente pas l’utilisation des animaux d’élevage ou de compagnie et ne se préoccupe que du sort des vertébrés. Cela exclut les homards, les crabes, les insectes, les araignées, les vers, etc. Seule exception: les céphalopodes (pieuvres, seiches, calmars, entre autres), parce qu’ils ont la chance d’avoir un gros cerveau et de gros yeux.
Au Canada, c’est près de 4 000 chats, 10 000 chiens, 34 000 bovins, 11 000 ruminants sauvages, sans compter des milliers de grenouilles, de souris (transgéniques ou non), d’oiseaux, de cétacés, de moutons, de chevaux, de tortues qui sont passés entre les mains des scientifiques en 2006.
Cela dit, beaucoup de ces petites et grosses bêtes se contentent de dormir, de manger ou de jouer sous l’œil attentif de chercheurs qui étudient leur comportement.
Et pour les 180 000 créatures ayant subi des «procédures causant de la douleur intense égale ou au-dessus du seuil de tolérance de la douleur chez des animaux éveillés non anesthésiés», leur utilisation est très sérieusement contrôlée. «Le CCPA a surtout été créé pour surveiller les recherches biomédicales, car ce n’est pas la souris qui intéresse les scientifiques dans ces études, mais la tumeur qu’on développe chez elle, par exemple. Le CCPA est venu en quelque sorte s’interposer entre le chercheur et la souris pour défendre cette dernière qui ne peut rien dire», explique Luc-Alain Giraldeau.
Récemment, l’organisme a mis sur pied un nouveau comité, celui des trois «R» (Reduction, Refinement, Replacement), du nom d’une règle proposée en 1959 par le microbiologiste Rex Burch et le zoologue William Russell, dans le but de réduire le nombre d’animaux utilisés, de raffiner les procédures pour éviter la douleur et de remplacer les cobayes en ayant recours à des méthodes autres. Par exemple, des cellules humaines cultivées pour tester la toxicité des produits; des mannequins ou des modèles informatiques pour enseigner l’anatomie; des vers ou des bactéries pour remplacer des vertébrés.
Les institutions publiques sont par ailleurs inspectées tous les trois ans par le CCPA, en plus d’être placées sous la surveillance d’un comité d’éthique interne. Même les compagnies privées, soucieuses de leur image, demandent maintenant à se faire inspecter pour obtenir leur certificat de «bonnes pratiques animales». Quant aux chercheurs des universités et des collèges, ils doivent se soumettre à des protocoles extrêmement contraignants où tout est scrupuleusement détaillé. «Avez-vous vraiment besoin d’autant de souris? Avez-vous vraiment besoin d’attendre si longtemps avant de terminer l’expérience? Avez-vous besoin de développer une tumeur aussi grosse? C’est le type de questions auxquelles les scientifiques doivent répondre», poursuit Luc-Alain Giraldeau.
On fixe aussi un moment où l’expérience doit être interrompue, même si elle n’a pas atteint son but. Par ailleurs, les procédures douloureuses (sauf quand il s’agit d’étudier les mécanismes de la douleur) doivent être effectuées sous anesthésie. Plus question de prélever le moindre petit bout de queue de souris à froid! Même le bien-être psychologique est pris en compte. «Nous nous assurons que l’animal puisse exprimer son comportement d’espèce», précise le président du CCPA, Clément Gauthier.
Il reste que ces pauvres bestioles n’ont pas demandé à finir leurs jours euthanasiées à l’issue de mois ou d’années de service au bénéfice de la science. Les universités (McGill, Montréal et Laval) que nous avons contactées n’ont d’ailleurs pas voulu nous ouvrir les portes de leurs animaleries, invoquant notamment des raisons de santé et de sécurité. «Les singes se promènent en liberté dans une grande salle et il y a des risques de morsure. Il y a aussi des risques de transmission de zoonoses avec n’importe quel animal», explique la vétérinaire clinicienne Daphnée Veilleux-Lemieux, de l’Université Laval. On craint également que le stress occasionné par des visiteurs inhabituels n’interfère avec la recherche. À mots couverts, on reconnaît aussi que le public pourrait être choqué par certaines procédures «invasives». Car les bêtes ont beau être «bien» traitées, bien nourries et hébergées dans des conditions d’hygiène exemplaires, la vue d’animaux malades, gavés, attachés à l’aide de courroies ou bardés d’électrodes risque de heurter les âmes sensibles. Sans compter la peur suscitée par des groupes extrémistes de défense des droits des animaux, qui ont déjà proféré des menaces de mort à l’intention de dirigeants de sociétés qui, selon eux, maltraitent leurs protégés. «Cela fait partie du plan de crise de toute université», reconnaît Daphnée Veilleux-Lemieux.
Cela dit, ce n’est peut-être pas dans les universités qu’il faut chercher les cas d’abus et de maltraitance. «Je pense sincèrement que s’il y a des problèmes aujourd’hui, ce n’est pas dans les laboratoires, mais dans l’industrie agricole, insiste Luc-Alain Giraldeau. On castre encore les petits cochons et les veaux à froid, en plein champ! Une telle procédure ne serait jamais autorisée dans une université. On exigerait un suivi postopératoire, des antibiotiques, une anesthésie.»
Bientôt une campagne «Les vaches méritent mieux»?
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Par Pascale Millot
C’est un vaste et verdoyant domaine où paissent vaches,moutons et chevaux. Il y a aussi des canards qui pataugent dans la mare; des chiens pas méchants qui s’ébattent joyeusement. Bucolique, vraiment. Le domaine de la Fondation Fauna, situé à Chambly, est un paradis pour les animaux. Des animaux qui ont connu l’enfer! Tous les pensionnaires de ce centre d’hébergement pas comme les autres ont été maltraités, négligés, abandonnés, voire torturés. Et puis, un jour, ils ont eu la chance de croiser Gloria Grow.
Elle et son mari, le vétérinaire Richard Allan, ont investi toute leur fortune dans cette arche de Noé pour éclopés où vivent, en plus d’animaux de ferme et de compagnie, une quinzaine de vieux chimpanzés rescapés des laboratoires. Et Gloria s’est donné une mission: bannir l’utilisation des grands singes dans le domaine de la recherche. «Il est plus facile de s’identifier à un chimpanzé qu’à un macaque ou à un porc. C’est un premier pas pour que l’on cesse d’utiliser des animaux dans le cadre de recherches scientifiques», explique-t-elle.
Pour trouver la maison des chimpanzés, il faut marcher jusqu’au bout de la propriété; dépasser l’étang et les jardins, puis franchir un grand portique électrifié. À l’entrée, une cage aux solides barreaux rappelle ce qu’ont vécu les pensionnaires avant d’aboutir ici. «C’était la cage de Billy Jo. Il est mort il y a deux ans, le jour de la Saint-Valentin», dit Gloria Grow en montrant sa photo. Dans le regard triste et pénétrant de ce grand chimpanzé semble se lire un douloureux reproche: «Pourquoi m’avez-vous fait si mal?»
C’est vrai qu’il en avait vu de toutes les couleurs, Billy Jo. Il n’avait que quelques mois quand il a été «adopté» par un résidant de l’État de New York, en même temps qu’une autre chimpanzé, Sue Ellen. Élevés comme des «petits d’homme», les deux primates ont été pendant 15 ans ses animaux de compagnie, ses amis, et ses employés. L’homme les exhibait pendant les fêtes d’anniversaire et les galas, de Boston à Dallas; il les emmenait à la pêche et au restaurant, les habillait comme des bambins, les promenait en automobile. Jusqu’au jour où ils sont devenus trop grands, trop forts et trop coûteux à entretenir. C’est qu’un mâle adulte peut mesurer jusqu’à 1,20 m et peser 50 kg. Il est sept fois plus fort qu’un homme et engloutit près du double de calories!
Leur maître les a alors vendus au LEMSIP (Laboratory for Experimental Medicine and Surgery in Primates). C’est là que leur calvaire a commencé. Ils y ont passé 14 ans et y ont subi des procédures médicales telles qu’on a peine à croire qu’ils y aient survécu. Des centaines de fois, on leur a tiré des fléchettes anesthésiantes dans la tête, la bouche, les bras, les fesses; on leur a inoculé le VIH et le virus de l’hépatite B; on leur a fait des biopsies du foie, des prélèvements de moelle osseuse et de liquide lymphatique; on a testé sur eux les vaccins contre la rougeole, la polio et le tétanos. Et même si on leur avait arraché toutes les dents pendant leur jeunesse de star pour les empêcher de mordre les enfants, Billy Jo s’était dévoré les pouces dans un accès de violence inouïe.
Quand Gloria les a recueillis, avec 14 autres de leurs compagnons d’infortune, ils étaient non seulement physiquement malades, mais psychologiquement détruits.
Hurlements, automutilation, insomnie, agressions imprévisibles, la plupart présentaient un tableau clinique semblable à celui d’humains souffrant du syndrome de stress postraumatique. C’est la conclusion à laquelle est parvenu un groupe de chercheurs de l’université de l’Oregon et de la société contre la vivisection de la Nouvelle-Angleterre (NEAVS) à l’issue de la première étude de cas évaluant un comportement animal à l’aune des critères de la psychiatrie humaine. «Plusieurs des singes de la Fondation Fauna manifestent les mêmes symptômes que mes patients victimes de guerre, de violence domestique ou d’abus sexuels», explique la psychologue clinicienne Teodora Capaldo, une des signataires de l’étude publiée en avril dernier dans le Journal of Trauma and Dissociation.
Quant à Billy Jo, il présentait une autre pathologie, plus troublante encore. «Il souffrait de confusion d’identité», explique la psychologue. Il se prenait pour un humain.
Il jouait aux échecs et buvait son café avec de la crème; il aimait les gâteaux, la pizza, l’alcool et… les belles blondes du genre de Gloria. «Il regardait tout le temps dans mon décolleté. Il mettait son doigt sous mes aisselles et il le sentait; il aimait embrasser ma peau.» Surtout, il avait perdu complètement le sens de la vie dans la société des singes.
Il refusait le grooming, ces séances d’épouillage qui servent autant à resserrer les liens affectifs qu’à se débarrasser mutuellement des parasites. Il riait comme n’importe quel humain, en relevant les babines et en montrant un peu les gencives (pour ses congénères, c’est une grimace!). Quand un de ses comparses l’approchait pour le toucher, il se tournait brutalement. Un affront qui lui a valu cinq violentes attaques de la part des autres pensionnaires, et de sérieuses blessures. «En prison, certains détenus font des choses terribles juste pour être placés en isolement. Billy Jo agissait ainsi. Il était incapable de vivre dans un groupe de singes: sa conduite était trop humaine», poursuit Gloria Grow.
Si Billy Jo nous imitait si bien, c’est qu’il n’était pas très différent de nous. Avant nombre d’anthropologues et de biologistes, Darwin l’avait déjà noté (en 1871, dans La filiation de l’homme en relation avec la sélection sexuelle): les chimpanzés sont plus proches des hommes que des autres grands singes. On sait désormais qu’ils ne partagent pas seulement 99% de notre bagage génétique; ils ont aussi une conscience, de la mémoire, des mécanismes d’attachement, de la compassion et de l’humour. Une équipe britannique vient même de confirmer dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences qu’ils éprouvent de l’empathie. Autant d’arguments qui, pour leurs défenseurs, justifient amplement que l’on cesse de les utiliser comme cobayes.
Sous le slogan Chimps Deserve Better (Les chimpanzés méritent mieux!), la Humane Society des États-Unis a lancé une vaste campagne visant à éliminer totalement les recherches «invasives» (qui causent de la douleur, de la souffrance psychique, de la peur ou portent atteinte à l’intégrité physique) sur les chimpanzés et les autres grands singes, comme les bonobos, les gorilles, les orangs-outangs et les gibbons.
Aux États-Unis, 1 200 chimpanzés croupiraient encore dans les labos. Certains sont des descendants des quelque 65 individus sauvages capturés dans les années 1950 par l’armée de l’air pour tester les effets des voyages dans l’espace. D’autres sont issus d’une colonie plus importante encore, acquise dès les années 1940 dans le cadre d’un programme d’études sur les maladies infectieuses, et dont les rangs n’ont cessé de grossir à mesure que s’accélérait la recherche sur le sida et l’hépatite. Ils servent aussi à étudier la reproduction humaine, la malaria, la maladie de Crohn ainsi que les troubles respiratoires et à expérimenter la thérapie génique.
Mais peut-être plus pour longtemps… Beaucoup estiment que le stress et la peur éprouvés en captivité sont tels qu’ils faussent les résultats des études. On sait par ailleurs que nos cousins éliminent naturellement le VIH, ce qui fait d’eux un modèle peu fiable pour le développement d’un vaccin ou la recherche de médicaments. Ils coûtent, en plus, une fortune à nourrir, à héberger et à soigner. «Toutes les études prouvent qu’il serait moins coûteux de les envoyer dans une maison de retraite jusqu’à leur mort que de les garder dans un labo», dit Kathleen M. Conlee, de la Humane Society des États-Unis.
Surtout, l’opinion publique est de plus en plus sensible à leur sort et les associations de défense des animaux, de plus en plus puissantes. «Dans les années 1960, on n’hésitait pas à attacher un singe à une chaise et à l’envoyer dans un mur pour étudier les effets des accidents de voiture. Il serait impensable de faire la même chose aujourd’hui», explique Luc-Alain Giraldeau, directeur du département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal, qui a aussi été président du Conseil canadien de la protection des animaux (CCPA).
Un peu partout dans le monde, la loi se porte maintenant à la défense des chimpanzés. En 2000, le congrès des États-Unis a approuvé le Chimpanzee Health Improvement, Maintenance and Protection Act (ou CHIMP Act) qui oblige les institutions à envoyer les «vieux» singes de laboratoire dans des sanctuaires comme celui de la Fondation Fauna (c’est le seul au Canada, mais il en existe plusieurs aux États-Unis). Cet été, le parlement espagnol a adopté une résolution garantissant des droits aux chimpanzés. Au pays de la corrida, il est déjà interdit de les détenir dans des cirques ou de les utiliser comme animaux de divertissement. En Autriche, des groupes de défense se battent pour qu’un chimpanzé nommé Matthew Hiasl Pan obtienne le statut de personne (afin, en fait, qu’il puisse recevoir des dons en son nom pour financer l’institution qui l’héberge). Et si le Bill H.R. 5852, déposé au congrès des États-Unis en avril dernier, est voté, les recherches «invasives» sur les grands singes seront bel et bien bannies.
Au Canada, plus de 4 000 primates auraient été utilisés dans les labos (la majorité dans le secteur privé) en 2006, dont des singes verts d’Afrique, des singes écureuils et des macaques. Au Québec, quelque 150 macaques servent de cobayes dans les universités. Par contre, on n’emploierait plus de chimpanzés à des fins scientifiques au pays.
Bref, nos plus proches cousins pourraient bientôt être tirés d’affaire. Mais le débat sur les animaux de laboratoire est loin d’être clos. En fait, des centaines de milliers d’autres animaux sont utilisés dans le monde pour nous aider à endiguer les maladies humaines, à tester des médicaments, des vaccins, des produits chimiques et des cosmétiques. Des animaux qui ne méritent apparemment pas autant de considération que les grands singes…
Pour le philosophe et juriste français Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, auteur du livre Éthique animale, notre devoir de protection envers les bêtes n’a rien à voir avec leur degré de proximité par rapport à l’espèce humaine ou avec leurs talents cognitifs, mais bien avec leur capacité de souffrir. Il cite à l’appui l’argument dit «des cas marginaux»: «Une personne atteinte d’un grave handicap mental peut avoir un développement cognitif inférieur à celui d’un chimpanzé, mais parce qu’il a la capacité de souffrir, je ne lui planterai jamais un couteau dans la cuisse. Pourquoi est-ce que je m’autoriserais à le faire à un animal?»
Encore faut-il savoir s’il souffre. «Si plus grand monde ne doute aujourd’hui qu’un chien, un chat ou un mouton ressente de la douleur, on ne sait pas grand-chose de la souffrance des poissons, des mollusques, du corail ou des insectes. Il n’y a pas beaucoup de recherche scientifique sur la douleur du homard plongé dans l’eau bouillante, même si toute mon intuition me dit qu’il doit souffrir», fait remarquer Luc-Alain Giraldeau. Une intuition récemment corroborée par des chercheurs britanniques qui, après avoir versé de l’acide sur les antennes de 144 homards, ont observé le crustacé se tordre de douleur. Foutaise!, répondent d’autres chercheurs: le homard qui se tortille ne fait que tenter de se nettoyer les antennes. Le CCPA a, quant à lui, choisi de limiter son mandat à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques dans les universités et les collèges. Il ne réglemente pas l’utilisation des animaux d’élevage ou de compagnie et ne se préoccupe que du sort des vertébrés. Cela exclut les homards, les crabes, les insectes, les araignées, les vers, etc. Seule exception: les céphalopodes (pieuvres, seiches, calmars, entre autres), parce qu’ils ont la chance d’avoir un gros cerveau et de gros yeux.
Au Canada, c’est près de 4 000 chats, 10 000 chiens, 34 000 bovins, 11 000 ruminants sauvages, sans compter des milliers de grenouilles, de souris (transgéniques ou non), d’oiseaux, de cétacés, de moutons, de chevaux, de tortues qui sont passés entre les mains des scientifiques en 2006.
Cela dit, beaucoup de ces petites et grosses bêtes se contentent de dormir, de manger ou de jouer sous l’œil attentif de chercheurs qui étudient leur comportement.
Et pour les 180 000 créatures ayant subi des «procédures causant de la douleur intense égale ou au-dessus du seuil de tolérance de la douleur chez des animaux éveillés non anesthésiés», leur utilisation est très sérieusement contrôlée. «Le CCPA a surtout été créé pour surveiller les recherches biomédicales, car ce n’est pas la souris qui intéresse les scientifiques dans ces études, mais la tumeur qu’on développe chez elle, par exemple. Le CCPA est venu en quelque sorte s’interposer entre le chercheur et la souris pour défendre cette dernière qui ne peut rien dire», explique Luc-Alain Giraldeau.
Récemment, l’organisme a mis sur pied un nouveau comité, celui des trois «R» (Reduction, Refinement, Replacement), du nom d’une règle proposée en 1959 par le microbiologiste Rex Burch et le zoologue William Russell, dans le but de réduire le nombre d’animaux utilisés, de raffiner les procédures pour éviter la douleur et de remplacer les cobayes en ayant recours à des méthodes autres. Par exemple, des cellules humaines cultivées pour tester la toxicité des produits; des mannequins ou des modèles informatiques pour enseigner l’anatomie; des vers ou des bactéries pour remplacer des vertébrés.
Les institutions publiques sont par ailleurs inspectées tous les trois ans par le CCPA, en plus d’être placées sous la surveillance d’un comité d’éthique interne. Même les compagnies privées, soucieuses de leur image, demandent maintenant à se faire inspecter pour obtenir leur certificat de «bonnes pratiques animales». Quant aux chercheurs des universités et des collèges, ils doivent se soumettre à des protocoles extrêmement contraignants où tout est scrupuleusement détaillé. «Avez-vous vraiment besoin d’autant de souris? Avez-vous vraiment besoin d’attendre si longtemps avant de terminer l’expérience? Avez-vous besoin de développer une tumeur aussi grosse? C’est le type de questions auxquelles les scientifiques doivent répondre», poursuit Luc-Alain Giraldeau.
On fixe aussi un moment où l’expérience doit être interrompue, même si elle n’a pas atteint son but. Par ailleurs, les procédures douloureuses (sauf quand il s’agit d’étudier les mécanismes de la douleur) doivent être effectuées sous anesthésie. Plus question de prélever le moindre petit bout de queue de souris à froid! Même le bien-être psychologique est pris en compte. «Nous nous assurons que l’animal puisse exprimer son comportement d’espèce», précise le président du CCPA, Clément Gauthier.
Il reste que ces pauvres bestioles n’ont pas demandé à finir leurs jours euthanasiées à l’issue de mois ou d’années de service au bénéfice de la science. Les universités (McGill, Montréal et Laval) que nous avons contactées n’ont d’ailleurs pas voulu nous ouvrir les portes de leurs animaleries, invoquant notamment des raisons de santé et de sécurité. «Les singes se promènent en liberté dans une grande salle et il y a des risques de morsure. Il y a aussi des risques de transmission de zoonoses avec n’importe quel animal», explique la vétérinaire clinicienne Daphnée Veilleux-Lemieux, de l’Université Laval. On craint également que le stress occasionné par des visiteurs inhabituels n’interfère avec la recherche. À mots couverts, on reconnaît aussi que le public pourrait être choqué par certaines procédures «invasives». Car les bêtes ont beau être «bien» traitées, bien nourries et hébergées dans des conditions d’hygiène exemplaires, la vue d’animaux malades, gavés, attachés à l’aide de courroies ou bardés d’électrodes risque de heurter les âmes sensibles. Sans compter la peur suscitée par des groupes extrémistes de défense des droits des animaux, qui ont déjà proféré des menaces de mort à l’intention de dirigeants de sociétés qui, selon eux, maltraitent leurs protégés. «Cela fait partie du plan de crise de toute université», reconnaît Daphnée Veilleux-Lemieux.
Cela dit, ce n’est peut-être pas dans les universités qu’il faut chercher les cas d’abus et de maltraitance. «Je pense sincèrement que s’il y a des problèmes aujourd’hui, ce n’est pas dans les laboratoires, mais dans l’industrie agricole, insiste Luc-Alain Giraldeau. On castre encore les petits cochons et les veaux à froid, en plein champ! Une telle procédure ne serait jamais autorisée dans une université. On exigerait un suivi postopératoire, des antibiotiques, une anesthésie.»
Bientôt une campagne «Les vaches méritent mieux»?
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