Novembre 2008

Trou de mémoire

Le code Lévi-Strauss (extrait)

Démonter les ressorts de l’imaginaire, expliquer comment se fondent les familles et les sociétés, débarrasser l’Occident de ses préjugés sur les peuples dits «primitifs», voilà à quoi Claude Lévi-Strauss a passé sa vie.

Par Noémi Mercier


Il sera centenaire dans quel­ques semaines! Mais Claude Lévi-Strauss ne sera pas de la fête. «Le dernier des géants», «Le penseur du siècle», titrent en rafale les grands magazines français. Indifférent au tapage qui l’entoure, l’illustre anthro­­pologue passe ses journées à lire et à répondre à son courrier, seules activités que sa santé chancelante lui permette encore. «Il ne voit plus très bien, il entend mal et il ne tient plus sur ses jambes», confie sa femme Monique, jointe à leur appartement du XVIe arrondissement, à Paris. À la veille de ses 100 ans (il est né le 28 novembre 1908), 7 de ses ouvrages ont été publiés dans la prestigieuse collection de La Pléiade, honneur auquel peu d’auteurs accèdent de leur vivant. «Bien sûr qu’il est honoré, mais il ne veut participer à aucune célébration, poursuit la vieille dame de sa voix chantante. Ce n’est pas le sommet de sa carrière! Ce n’est pas là où il a cherché du contentement dans la vie. Ses satisfactions ont été purement intellectuelles. Sa récompense, c’était de comprendre quelque chose après avoir cherché longtemps.»

L’anthropologue a été, à une époque, une des grandes stars de la scène intellectuelle. Chacun de ses livres, déclaré sur-le-champ un classique, créait l’événement. Le cinéaste François Truffaut le consultait pour des idées de scénario. Des écrivains lui dédiaient des poèmes. Un compositeur d’avant-garde, Luciano Berio, a même mis en musique des extraits de son œuvre. Aux États-Unis, l’intelligentsia brandissait ses écrits pour cautionner l’opposition à la guerre du Viêtnam. Mais Claude Lévi-Strauss ne s’est jamais soucié des modes et son œuvre les aura transcendées.

Démonter les ressorts de l’imaginaire, expliquer comment se fondent les familles et les sociétés, débarrasser l’Occident de ses préjugés sur les peuples dits «primitifs», voilà à quoi il a passé sa vie. Sous son impulsion, une nouvelle école de pensée, le structuralisme, a envahi les sciences humaines. Il a écrit sur le racisme, Marcel Proust, la physique quantique, le père Noël, la poterie, la psychanalyse. Et grâce à une œuvre originale, pleine d’intuitions fulgurantes, mélange de poésie débridée et de rigueur mathématique, il a révolutionné l’étude de la pensée humaine.

Il aurait voulu être auteur dramatique, compositeur ou chef d’orchestre, mais il croyait ne pas en avoir le talent. Fils de peintre, élevé dans un milieu bourgeois et cultivé, Lévi-Strauss se destine, à 25 ans, au métier de professeur de philosophie dans des lycées de province. «Ma carrière s’est jouée un dimanche de l’automne 1934, à 9 h du matin, sur un coup de téléphone», écrira-t-il. On lui offre un poste à l’université de São Paulo, au Brésil. Là-bas, il part, à dos de mulet et en pirogue, à la rencontre des indigènes de l’arrière-pays: les Bororo, les Nambikwara, les Tupi-Kawahib. Ce sont ses premières expéditions sur le terrain… et aussi ses dernières. «C’est un ethnographe totalement raté», estime Bernard Arcand, professeur d’anthropologie retraité de l’Université Laval, qui ne manque cependant pas d’admiration pour lui.

Lévi-Strauss n’a jamais passé plus de quelques semaines auprès d’un même groupe d’Indiens, et il ne maîtrisait pas leur langue; ses carnets, de son propre aveu, sont «informes» et «mal tenus». Par la suite, il va « penser le monde, enfermé dans un bureau », dit Bernard Arcand, et formulera pratiquement toute sa réflexion à partir d’observations faites par d’autres.

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