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La Terre et nous
Du gaz piégé dans le roc
Cachez cette pollution dont nous ne savons que faire! C'est dans les profondeurs de la Terre que l'on compte maintenant stocker le gaz carbonique. Une idée folle qui fait son chemin.
par Raymond Lemieux et Jozée Sarrazin
Cela ressemble à des derricks. Ce sont des injecteurs de pollution. Depuis 1996, en mer du Nord, à Sleipner, la compagnie norvégienne Statoil envoie un million de tonnes de CO2 à près de 250 m sous la surface, plutôt que de le relâcher dans l’atmosphère. Technologie anti-pollution d’avant-garde? S’il faut en croire les géologues, c’est entre 350 et 1 000 milliards de tonnes de CO2, ce poison qui bousille notre climat, que l’on pourrait cacher ainsi dans le sous-sol.
À l’exemple de Sleipner et de quelques autres sites déjà en opération dans le monde – notamment en Saskatchewan –, les réseaux naturels d’eau salée circulant dans la roche souterraine, appelés aquifères salins, pourraient recevoir une partie des 30 milliards de tonnes que l’on rejette chaque année. L’Organisation maritime internationale révise actuellement sa convention de rejets des déchets en haute mer pour favoriser ce recours. Selon un récent rapport du Bureau de ressources minières (BRGM) et de l’Institut français du pétrole (IFP), il s’agirait là d’un bon moyen de transition d’ici à ce que l’on arrive à se passer des carburants fossiles.
Selon Pierre Le Thiez, chercheur à l’IFP, cette procédure serait moins coûteuse que l’adoption de technologies solaires, l’installation d’éoliennes ou la reforestation pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre. Un autre rapport publié l’an dernier par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat des Nations unies) va dans le même sens.
À quoi attribuer cet enthousiasme? “Les connaissances actuelles sur le stockage de carbone, principalement issues de la recherche pétrolière, nous donnent des résultats suffisants pour lancer de grands projets afin de confiner le CO2 dans le sous-sol”, dit Hubert Fabriol, chercheur géophysicien au BRGM.
Belle coïncidence: le tiers des émissions de CO2 sont produites sur le lieu même de l’extraction du gaz naturel et du pétrole. Ce sont donc des sources de pollution faciles à contrôler. En effet, une quantité de CO2 est déjà incorporée à l’or noir. Les hydrocarbures extraits du puits de Sleipner en contiennent 9%. Pour être mis en marché – et il en va de même pour le gaz naturel –, ils ne doivent pas contenir plus de 2,5% de CO2. Les industries s’appliquent donc, par un traitement chimique, à retirer le gaz carbonique excédentaire et elles le rejettent dans l’atmosphère. Statoil a dû cesser cette opération lorsque le gouvernement norvégien a décidé d’imposer une taxe de 50 $ la tonne pour ces rejets de polluants. C’est ce qui a incité l’entreprise à “creuser” l’idée d’enfouir ce polluant dans les fonds marins.
La capture et le stockage du carbone se réalisent en deux étapes. Il faut d’abord séparer le CO2 du reste des gaz émis par la combustion. Connecté à un système de réinjection, le gaz carbonique est ensuite acheminé dans les profondeurs sous une couche rocheuse imperméable de plusieurs centaines de mètres d’épaisseur. Certaines de ces poches, qui peuvent recevoir le CO2, sont bien connues des géologues puisqu’elles ont abrité du gaz ou du pétrole pendant plusieurs milliers d’années. Vidées de leur contenu après l’extraction des hydrocarbures, ces cavités sont prêtes à accueillir des centaines de tonnes de surplus de CO2. Les milliers de gisements de pétrole et de gaz naturel qui arrivent en fin de production pourraient ainsi connaître une seconde vie! On jubile à l’idée qu’ils servent à stocker le tiers de nos émissions mondiales de polluants pendant un siècle.
Cela semble presque trop beau! De fait, ce n’est malheureusement pas la panacée. Les géologues craignent notamment que le CO2 gruge la couche censée le retenir et qu’il se mette alors à remonter vers la surface. Il faut préciser que ce gaz n’est pas pur; il est associé à d’autres polluants chimiques tels que de l’hydrogène sulfuré ou des composés nitreux. Ce cocktail provoque une acidification du milieu souterrain et favorise la dissolution du minerai qui le piège, comme l’a démontré une étude publiée cet été dans Geology. En examinant des échantillons prélevés sur un des sites de stockage de CO2 situé au Texas, le géologue Yousir Khara, coauteur de l’article, a remarqué qu’ils présentaient effectivement une acidité plus élevée. Ce phénomène, qui résulte de la dissolution des carbonates, pourrait finir par créer des fissures dans la roche, entraînant ainsi des fuites de gaz carbonique.
À Weyburn, en Saskatchewan, où le gaz carbonique récupéré d’une usine de la Dakota Gasification est réinjecté dans le sous-sol depuis 2001, le phénomène d’acidification du milieu souterrain a bel et bien été constaté au début, mais il s’est par la suite résorbé.
Chose certaine, si le risque est minime – une probabilité de moins de 1% sur 100 ans, estime le BRGM – il force les industriels à choisir des sites présentant une grande stabilité géologique (les secteurs où la sismicité est importante sont évidemment à proscrire).
Les projets actuels permettent de stocker de trois à quatre mégatonnes de CO2 par année. On est encore loin des milliards de tonnes escomptées. Si la technologie obtient la faveur de plusieurs pays, elle n’aura vraiment de sens que dans le cadre d’une stratégie énergétique adéquate, estime Carolyn Preston qui gère le projet de Saskatchewan pour Environnement Canada: “Nous avons une des solutions pour lutter contre les rejets de gaz à effet de serre, mais il ne faut pas perdre de vue les politiques d’efficacité énergétique ou la mise en application d’énergies nouvelles.” Bref, en matière d’énergie comme ailleurs, mieux vaut ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.
Maman ours, papa ourse
Les biologistes commencent à observer les dommages que peuvent causer les PBDE qui se répandent lentement mais sûrement dans l’environnement et en particulier dans l’Arctique. L’ours polaire en est particulièrement affecté. “Les PBDE perturbent la formation des hormones sexuelles”, note Daniel Cyr, écotoxicologue à l’Institut Armand-Frappier près de Montréal. Cela empêche la masculinisation complète des embryons mâles. En clair, une partie des 20 000 ours blancs recensés dans l’Arctique seraient hermaphrodites. Plusieurs cas ont été répertoriés, particulièrement dans l’archipel norvégien du Spitzberg où une ourse
– ou est-ce maintenant un ours? – sur 50 possède à la fois les organes reproducteurs mâles et femelles. Au Nunavut, dans le Grand Nord canadien, les biologistes estiment qu’une femelle sur 200 présente cette surprenante particularité.
Poison caché
Près de 23 000 substances sont actuellement utilisées au Canada sans que l’on sache si elles sont ou non cancérigènes. Elles ont en effet échappé aux mesures de contrôle du gouvernement fédéral, tout simplement parce qu’elles étaient déjà commercialisées au moment de la mise en place du programme d’évaluation des nouvelles substances, en 1994.
Mais comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, Environnement Canada et Santé Canada ont jugé qu’environ 4 000 de ces produits semblaient suffisamment inquiétants pour exiger une réévaluation de leur innocuité. Ce sera fait sous peu. Deux exemples: le bisphénol A, présent dans les plastiques, et les PBDE, ces retardateurs de flamme ajoutés aux appareils électroniques, qui jouent de mauvais tours aux ourses.
Le riz du déluge
Un gène qui permet au riz de résister aux inondations a été identifié par des chercheurs californiens attachés à l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI). L’identification de ce gène localisé dans une variété de riz cultivé au Bangladesh, aurait été une tâche impossible sans la cartographie du génome, dressée l’année dernière. Plus de 120 000 variétés de riz sont actuellement répertoriées dans le monde.
Bien qu’ayant un rendement faible, ce riz qui survit aux déluges permettrait de garantir un apport alimentaire à de nombreux peuples d’Asie du sud touchés par les inondations associées à la mousson. Cette variété résistante à l’eau – faut-il le préciser? – n’est pas un OGM. La nature fait parfois très bien les choses!
Cachez cette pollution dont nous ne savons que faire! C'est dans les profondeurs de la Terre que l'on compte maintenant stocker le gaz carbonique. Une idée folle qui fait son chemin.
par Raymond Lemieux et Jozée Sarrazin
Cela ressemble à des derricks. Ce sont des injecteurs de pollution. Depuis 1996, en mer du Nord, à Sleipner, la compagnie norvégienne Statoil envoie un million de tonnes de CO2 à près de 250 m sous la surface, plutôt que de le relâcher dans l’atmosphère. Technologie anti-pollution d’avant-garde? S’il faut en croire les géologues, c’est entre 350 et 1 000 milliards de tonnes de CO2, ce poison qui bousille notre climat, que l’on pourrait cacher ainsi dans le sous-sol.
À l’exemple de Sleipner et de quelques autres sites déjà en opération dans le monde – notamment en Saskatchewan –, les réseaux naturels d’eau salée circulant dans la roche souterraine, appelés aquifères salins, pourraient recevoir une partie des 30 milliards de tonnes que l’on rejette chaque année. L’Organisation maritime internationale révise actuellement sa convention de rejets des déchets en haute mer pour favoriser ce recours. Selon un récent rapport du Bureau de ressources minières (BRGM) et de l’Institut français du pétrole (IFP), il s’agirait là d’un bon moyen de transition d’ici à ce que l’on arrive à se passer des carburants fossiles.
Selon Pierre Le Thiez, chercheur à l’IFP, cette procédure serait moins coûteuse que l’adoption de technologies solaires, l’installation d’éoliennes ou la reforestation pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre. Un autre rapport publié l’an dernier par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat des Nations unies) va dans le même sens.
À quoi attribuer cet enthousiasme? “Les connaissances actuelles sur le stockage de carbone, principalement issues de la recherche pétrolière, nous donnent des résultats suffisants pour lancer de grands projets afin de confiner le CO2 dans le sous-sol”, dit Hubert Fabriol, chercheur géophysicien au BRGM.
Belle coïncidence: le tiers des émissions de CO2 sont produites sur le lieu même de l’extraction du gaz naturel et du pétrole. Ce sont donc des sources de pollution faciles à contrôler. En effet, une quantité de CO2 est déjà incorporée à l’or noir. Les hydrocarbures extraits du puits de Sleipner en contiennent 9%. Pour être mis en marché – et il en va de même pour le gaz naturel –, ils ne doivent pas contenir plus de 2,5% de CO2. Les industries s’appliquent donc, par un traitement chimique, à retirer le gaz carbonique excédentaire et elles le rejettent dans l’atmosphère. Statoil a dû cesser cette opération lorsque le gouvernement norvégien a décidé d’imposer une taxe de 50 $ la tonne pour ces rejets de polluants. C’est ce qui a incité l’entreprise à “creuser” l’idée d’enfouir ce polluant dans les fonds marins.
La capture et le stockage du carbone se réalisent en deux étapes. Il faut d’abord séparer le CO2 du reste des gaz émis par la combustion. Connecté à un système de réinjection, le gaz carbonique est ensuite acheminé dans les profondeurs sous une couche rocheuse imperméable de plusieurs centaines de mètres d’épaisseur. Certaines de ces poches, qui peuvent recevoir le CO2, sont bien connues des géologues puisqu’elles ont abrité du gaz ou du pétrole pendant plusieurs milliers d’années. Vidées de leur contenu après l’extraction des hydrocarbures, ces cavités sont prêtes à accueillir des centaines de tonnes de surplus de CO2. Les milliers de gisements de pétrole et de gaz naturel qui arrivent en fin de production pourraient ainsi connaître une seconde vie! On jubile à l’idée qu’ils servent à stocker le tiers de nos émissions mondiales de polluants pendant un siècle.
Cela semble presque trop beau! De fait, ce n’est malheureusement pas la panacée. Les géologues craignent notamment que le CO2 gruge la couche censée le retenir et qu’il se mette alors à remonter vers la surface. Il faut préciser que ce gaz n’est pas pur; il est associé à d’autres polluants chimiques tels que de l’hydrogène sulfuré ou des composés nitreux. Ce cocktail provoque une acidification du milieu souterrain et favorise la dissolution du minerai qui le piège, comme l’a démontré une étude publiée cet été dans Geology. En examinant des échantillons prélevés sur un des sites de stockage de CO2 situé au Texas, le géologue Yousir Khara, coauteur de l’article, a remarqué qu’ils présentaient effectivement une acidité plus élevée. Ce phénomène, qui résulte de la dissolution des carbonates, pourrait finir par créer des fissures dans la roche, entraînant ainsi des fuites de gaz carbonique.
À Weyburn, en Saskatchewan, où le gaz carbonique récupéré d’une usine de la Dakota Gasification est réinjecté dans le sous-sol depuis 2001, le phénomène d’acidification du milieu souterrain a bel et bien été constaté au début, mais il s’est par la suite résorbé.
Chose certaine, si le risque est minime – une probabilité de moins de 1% sur 100 ans, estime le BRGM – il force les industriels à choisir des sites présentant une grande stabilité géologique (les secteurs où la sismicité est importante sont évidemment à proscrire).
Les projets actuels permettent de stocker de trois à quatre mégatonnes de CO2 par année. On est encore loin des milliards de tonnes escomptées. Si la technologie obtient la faveur de plusieurs pays, elle n’aura vraiment de sens que dans le cadre d’une stratégie énergétique adéquate, estime Carolyn Preston qui gère le projet de Saskatchewan pour Environnement Canada: “Nous avons une des solutions pour lutter contre les rejets de gaz à effet de serre, mais il ne faut pas perdre de vue les politiques d’efficacité énergétique ou la mise en application d’énergies nouvelles.” Bref, en matière d’énergie comme ailleurs, mieux vaut ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.
Maman ours, papa ourse
Les biologistes commencent à observer les dommages que peuvent causer les PBDE qui se répandent lentement mais sûrement dans l’environnement et en particulier dans l’Arctique. L’ours polaire en est particulièrement affecté. “Les PBDE perturbent la formation des hormones sexuelles”, note Daniel Cyr, écotoxicologue à l’Institut Armand-Frappier près de Montréal. Cela empêche la masculinisation complète des embryons mâles. En clair, une partie des 20 000 ours blancs recensés dans l’Arctique seraient hermaphrodites. Plusieurs cas ont été répertoriés, particulièrement dans l’archipel norvégien du Spitzberg où une ourse
– ou est-ce maintenant un ours? – sur 50 possède à la fois les organes reproducteurs mâles et femelles. Au Nunavut, dans le Grand Nord canadien, les biologistes estiment qu’une femelle sur 200 présente cette surprenante particularité.
Poison caché
Près de 23 000 substances sont actuellement utilisées au Canada sans que l’on sache si elles sont ou non cancérigènes. Elles ont en effet échappé aux mesures de contrôle du gouvernement fédéral, tout simplement parce qu’elles étaient déjà commercialisées au moment de la mise en place du programme d’évaluation des nouvelles substances, en 1994.
Mais comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, Environnement Canada et Santé Canada ont jugé qu’environ 4 000 de ces produits semblaient suffisamment inquiétants pour exiger une réévaluation de leur innocuité. Ce sera fait sous peu. Deux exemples: le bisphénol A, présent dans les plastiques, et les PBDE, ces retardateurs de flamme ajoutés aux appareils électroniques, qui jouent de mauvais tours aux ourses.
Le riz du déluge
Un gène qui permet au riz de résister aux inondations a été identifié par des chercheurs californiens attachés à l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI). L’identification de ce gène localisé dans une variété de riz cultivé au Bangladesh, aurait été une tâche impossible sans la cartographie du génome, dressée l’année dernière. Plus de 120 000 variétés de riz sont actuellement répertoriées dans le monde.
Bien qu’ayant un rendement faible, ce riz qui survit aux déluges permettrait de garantir un apport alimentaire à de nombreux peuples d’Asie du sud touchés par les inondations associées à la mousson. Cette variété résistante à l’eau – faut-il le préciser? – n’est pas un OGM. La nature fait parfois très bien les choses!