Octobre 2006

Octobre 2006

Chroniques

Billet

Éloge des ours

par Raymond Lemieux

Il a le cerveau d’un génie et une bouille que l’on dirait tout droit sortie d’un roman de Dostoïevski. Pour avoir résolu un problème mathématique – l’obscure conjecture de Poincaré* – sur lequel ont planché pendant plus d’un siècle nombre de chercheurs, il a eu droit à sa photo dans tous les journaux de la planète. Mais Grigory Perelman s’est permis un merveilleux pied de nez à l’intelligentsia scientifique en refusant la médaille Fields, un honneur comparable au prix Nobel. Comme si ce n’était pas assez, il en a rajouté en affirmant que le jury n’était pas qualifié pour évaluer ses travaux. Et paf! Les réactions ne se sont pas fait attendre. Excentrique! Asocial! Autiste!

Excentrique, Grigory? Et après? S’il roulait en Porsche, jouait de la musique rock, alimentait des rumeurs reprises par les journaux à potins, lui aurait-on reproché son extravagance? On comprend que, pour une science qui veut du spectacle, des remises de médailles et des tribunes, son côté ours ne passe pas. Bref, on n’en fera pas un modèle. Or, on aime les modèles. Ils nous rassurent. De préférence, cravatés et bien coiffés, comme Bill Gates. Sinon, on les range dans la catégorie des distraits, des professeurs Tournesol. S’ils sont chauves, c’est encore plus facile.

Pourtant, Grigory, par son geste d’éclat, ose une critique du fonctionnement des sciences, de cette nécessité de publier et de ramasser médailles ou doctorats Honoris causa pour asseoir sa notoriété.

Ce qui est dommage dans toute cette histoire, c’est que l’on passe ici à côté d’une belle occasion de souligner la formidable portée des mathématiques comme outil pour traduire le réel, comme l’a démontré Perelman. Cet outil implique une dimension que l’on croit souvent étrangère à la science: la créativité. Comme l’écrivait Poincaré – et ça, ce n’est pas une conjecture: “C’est par l’intuition que nous inventons.” Et l’intuition, ça ne se commande pas, ça s’invite; il n’y a rien d’excentrique là-dedans.

Les mathématiques peuvent même être une partie de plaisir, me jurait un chercheur de l’Université de Montréal, qui tenait à discuter du cas Perelman: “On n’est pas obligé de faire des maths en solitaire dans son sous-sol! Quand nous décidons, mon ami et moi, de nous attaquer à des théorèmes, nous ouvrons une bouteille de whisky et nous préparons une bonne bouffe. Ce sont de très beaux moments!”

Tous les matheux ne sont pas comme l’ours Perelman, mais ils font les frais d’idées préconçues que l’on entretient envers la science et son langage. Il est bien triste qu’elles soient en plus renforcées par des préjugés envers les personnes. Faites l’exercice: si vous avez à choisir entre deux candidats pour un poste de chercheur dans votre entreprise ou votre service, lequel allez-vous embaucher? Celui-là, hirsute, un peu sauvage, plusieurs fois honoré des plus grands prix de la planète, mais qui pourrait démissionner n’importe quand? Ou l’autre, joliment diplômé, bien vêtu, exemplaire, aimé de tous parce que plein d’entregent? Lequel vous inspire confiance? Ne racontez pas d’histoire; Grigory ne vous en voudrait pas.

* Poincaré? Henri, de son prénom. On lui doit la topologie algébrique et les équations différentielles (le cauchemar des collégiens!) et même le célèbre E=mc2 qu’il a été le premier à formuler (avant Einstein!). Sa conjecture, la voici: “Considérons une variété compacte V à trois dimensions sans bords. Est-il possible que le groupe fondamental de V soit trivial, bien que V ne soit pas homéomorphe à une sphère de dimension trois?” Reprenons notre souffle tout en ayant une bonne pensée pour les vulgarisateurs scientifiques. Et pour les mathématiciens qui se sont attaqués à cette conjecture. La solution de Grigory Perelman couvre plus de 1 000 pages de formules.
 
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