Octobre 2006

Octobre 2006

SOS campagne

Le chant de la terre

En une symphonie agricole interprétée par des milliards d’organismes, le sol sous nos pieds croît, se nourrit, respire; bref, il vit.

par Thomas Gervais

Campé dans un champ de maïs, Simon P. Guertin enfonce sa pelle avec la fébrilité d’un enfant qui cherche un trésor. “Quelle richesse! Quelle texture! Et dire que la majorité des gens pensent que la terre, c’est comme du béton concassé. Ils ignorent que tout ça, c’est vivant, que ça pousse et que ça respire!” s’indigne l’agronome de l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement de Saint-Hyacinthe. C’est que, sous son apparente immobilité, notre sous-sol déborde d’activité.

Depuis le retrait des eaux de la mer de Champlain, qui s’étendait d’Ottawa jusqu’à Québec il y a 10 000 ans, les sols argileux des plaines du Saint-Laurent ont fait la richesse de la région. Pas de métaux précieux, pas de pétrole. Mais de la terre glaise légèrement acide, déposée par la lente sédimentation des minéraux et de la matière organique en suspension dans les eaux.

Il faut en moyenne 1 000 ans pour constituer une couche arable de 5 cm. Au fil des siècles, les terres agricoles de ce coin du Québec ont accumulé en moyenne de 20 cm à 30 cm de couches cultivables.

Pour comprendre la formation et la nature des sols, il faut remonter à l’origine de notre planète, il y a 4,5 milliards d’années. Au moment de sa formation, l’atmosphère terrestre contenait plus de 98% de gaz carbonique (CO2). C’est dans cet air irrespirable, semblable à celui qui règne toujours sur la planète Mars, que les premières bactéries et plantes unicellulaires sont apparues et ont commencé à fixer le carbone sous la forme de carbonates, de sucres et de protéines. En se décomposant après leur mort, ces organismes ont fait don de leur corps putrescent aux générations suivantes et ces microscopiques cadavres, en s’accumulant, ont permis à des végétaux de plus en plus complexes de se développer et de fixer davantage de carbone.

De cycle en cycle, presque tout le carbone de l’atmosphère primitive s’est retrouvé dans la matière organique des sols et dans les réserves de combustibles fossiles, qui ne sont que d’anciennes terres fertiles transformées par le temps. Aujourd’hui, l’épiderme de la Terre contient à lui seul davantage de carbone que l’atmosphère et la somme de tous les animaux, plantes et bactéries de la planète réunis. “Ce qui différencie un sol cultivable d’une plage ou d’un stationnement en béton, c’est la quantité de matière organique disponible, explique Denis Angers, physicien des sols et chercheur à Agriculture Canada. Plus il y en a, plus la terre est fertile.” La terre noire, à l’odeur âcre et généreuse qui provient du compost végétal, contient jusqu’à 30% de ces composés organiques en décomposition. Pas étonnant qu’elle soit le carburant idéal pour créer de la vie dans nos plates-bandes! Quant à eux, les champs les plus fertiles du Québec en comptent près de 5%, soit environ 100 tonnes à l’hectare. En fixant le CO2 de l’atmosphère, une plante à rendement élevé comme le maïs produit de 15 à 20 tonnes de matière végétale à l’hectare. Non récoltée, cette masse organique se décomposerait au sol et le rendrait encore plus fécond.

Mais la terre seule, d’aussi bonne qualité soit-elle, ne pourrait faire croître le moindre arbrisseau sans l’aide de la myriade d’insectes et de bactéries agissant de concert en son sein. Par leur action de décomposition, ces minuscules ingénieurs biologiques oxydent la matière végétale autant qu’animale et la réduisent à des molécules organiques facilement assimilables. Ce faisant, ils consomment de l’oxygène et libèrent du CO2 dans l’atmosphère, tout comme le ferait un être humain qui respire. “Chaque jour d’été, alors que nos champs fourmillent d’activité, l’action respiratoire du sol rejette environ 150 kg de CO2 par hectare dans l’air”, dit Philippe Rochette, spécialiste de l’interaction entre le sol et l’atmosphère à Agriculture Canada. En comparaison, la respiration d’une personne produit en moyenne 1 kg de CO2 par jour.

“Alors que nous avons beaucoup d’information sur les insectes qui attaquent les plantes, nous ne connaissons à peu près rien de ceux, beaucoup plus nombreux, qui font vivre nos sols”, explique Jacques Brodeur, entomologiste à l’Université Laval. Certains insectes microscopiques, comme les collemboles, pullulent dans les champs; il y en a parfois plusieurs millions par mètre cube de terre arable. En creusant leurs minuscules galeries, ils contribuent, tout comme les vers de terre, à aérer le sol et à faciliter les échanges gazeux indispensables à la croissance des plantes. “On estime que moins de 1% des espèces d’insectes auraient une influence néfaste sur les cultures, poursuit le chercheur. Malheureusement, lorsqu’on applique un insecticide en surface, c’est la population entière qui en souffre.”

Alors, comment sauvegarder l’harmonie de ce concerto en sol labouré? Roger Rivest, du ministère de l’Agriculture des Pêches et de l’Alimentation du Québec, a une réponse très… terre-à-terre: “On devrait peut-être commencer par ne rien construire sur nos sols les plus fertiles, ce qui nous éviterait ensuite d’engraisser chimiquement des terres sablonneuses. Les meilleures terres maraîchères du Québec se trouvaient à Laval!” Elles ont fait place à du béton.

Pour en savoir plus

MOREL, Robert. Les sols cultivés, Éd. Lavoisier, 1999, 388 pages.
 
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