SOS campagne
Plan vert
Les agriculteurs, de grands pollueurs? Oui, mais les OGM, le bio et les nouvelles techniques sont en train de sauver nos campagnes.
par Catherine Dubé
L’agronome Maxime Laplante n’y va pas de main morte avec les agriculteurs québécois. “L’agriculture actuelle est un désastre écologique”, s’insurge le président de l’Union paysanne, un organisme qui se bat pour réduire la taille des exploitations québécoises. Il n’a pas tort: les fermiers comptent encore aujourd’hui parmi les plus grands pollueurs. La faute aux engrais et au fumier qui, utilisés pour enrichir les terres, se retrouvent dans les cours d’eau.
Certes, les producteurs agricoles ne déversent plus du lisier de porc directement dans les rivières. Mais les déjections des animaux de ferme, très riches en phosphore, représentent encore pour plusieurs un encombrant déchet dont ils se débarrassent en l’épandant sur des sols déjà saturés de minéraux. D’autres répandent des engrais sur leurs terres chaque printemps, sans prendre la peine de vérifier si elles en ont vraiment besoin. Résultat: le sol est incapable d’absorber ces surplus de phosphore, d’azote et de potassium. Tous ces fertilisants sont lessivés par la pluie et se retrouvent dans les rivières et la nappe phréatique.
Les agriculteurs qui coupent les arbustes bordant les ruisseaux pour accroître leur surface cultivable aggravent le problème. L’érosion des berges entraîne les particules de terre chargées de pesticides et de fertilisants dans les cours d’eau. Les algues et les plantes aquatiques absorbent ce nouvel arrivage d’azote et de phosphore, et elles prolifèrent jusqu’à étouffer les autres formes de vie: c’est l’eutrophisation. L’eau se trouble, l’oxygène se raréfie et les poissons meurent. La rivière Yamaska, par exemple, présente une concentration de phosphore trois fois plus élevée que le seuil jugé acceptable pour éviter l’eutrophisation. Dans un rapport déposé en 2005, les chimistes du ministère québécois du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs mettent directement en cause la pollution agricole. Dans le lac Champlain, à la frontière sud du Québec, c’est encore pire. Chaque été, l’eau tourne au bleu-vert tant abondent les cyanobactéries, ces microscopiques envahisseurs hautement toxiques. La pêche et la baignade sont alors interdites.
Quand les terres ne suffisent plus à absorber l’ensemble du fumier produit par les bêtes, comme dans certains coins de la Montérégie, de Chaudière-Appalaches et de Lanaudière, des bactéries comme Campylobacter, E. coli et Salmonella peuvent s’échapper et contaminer l’eau potable. Hasard ou coïncidence? Selon une étude menée en 2004 par des chercheurs de l’Institut national de santé publique du Québec, le risque d’hospitalisation pour gastroentérite est plus élevé dans ces régions qu’ailleurs dans la province, surtout pour les enfants.
Pas étonnant que l’agriculture soit devenue la cible des environnementalistes. Des attaques un peu injustes, croit le président de l’Union des producteurs agricoles, Laurent Pellerin: “On a organisé notre premier colloque sur l’agriculture durable en 1988. Peu de monde se souciait d’environnement à cette époque-là!” Jean-Yves Samson, un petit producteur de porcs de Farnham, en Estrie, mesure le chemin parcouru depuis trois décennies: “En 1975, quand j’ai commencé, on ne prenait même pas la peine d’éviter les cours d’eau quand on arrosait avec nos pesticides!”
Cela dit, tout n’est pas encore rose au pays des veaux, vaches et cochons. Mais les producteurs n’auront pas le choix de se mettre au pas. D’ici 2010, pour se conformer à la loi, tous devront présenter un bilan équilibré de phosphore; c’est-à-dire qu’ils devront disposer de suffisamment de terres pour absorber tout le phosphore contenu dans le fumier de leurs animaux.
Pour y parvenir, ils peuvent faire appel aux agronomes et aux biologistes de l’un des 83 clubs-conseils en agroenvironnement de la province. Créés il y a une dizaine d’années pour donner aux pratiques agricoles une teinte plus “verte”, leur popularité est à la hausse. “Plus du quart des entreprises agricoles du Québec font affaire avec ces organismes, dit Simon Marmen, coordonnateur provincial des clubs-conseils. C’est un nombre encore limité, mais ce sont de gros producteurs: ils possèdent 46% du cheptel québécois et 41% des surfaces cultivées.” Bonne nouvelle pour l’environnement, selon l’UPA, les fermiers québécois ont diminué de 20% leurs achats d’engrais minéraux (azote, potassium et phosphore) entre 1998 et 2003, et ont appris à employer les herbicides avec modération. Ils en utilisent deux fois moins à l’hectare qu’en 1992, selon les chiffres de la Fédération des producteurs de cultures commerciales du Québec.
Avec l’aide du club-conseil Consersol Vert Cher, Robert et France Beaudry ont revu de fond en comble leurs façons de faire. Ils ont planté des arbustes le long du cours d’eau qui traverse leurs terres pour limiter l’érosion et préserver la biodiversité. Grâce à l’agronome Michelle Breton, qui a analysé le contenu en phosphore du fumier de leurs vaches, ils utilisent mieux cet engrais naturel. Ils l’épandent seulement sur des terres où ce nutriment est insuffisant, au moment où les plantes en ont besoin.
Ils ont aussi cessé de travailler la terre comme le faisait le père de Robert. Après la récolte, ils ne labourent plus leurs champs pour en faire une belle mouture de terre noire, mais laissent en place les tiges, feuilles et autres résidus de culture. Tout l’hiver, ce manteau végétal protège le sol de l’érosion, alors que, dans un champ fraîchement labouré, le vent, la pluie et la neige creusent pendant des mois des ornières dans le sol nu. Le printemps venu, les Beaudry sèment à même ce lit de résidus, une pratique dite “semis direct”. Tout se fait en une étape grâce à un semoir équipé de roues qui découpent les résidus couchés au sol et ouvrent des sillons dans la terre. Moins de passages de machines, cela veut dire un sol moins compacté, qui respire mieux, se draine mieux et, au bout du compte, fournit de meilleurs rendements avec moins d’engrais. “Robert a diminué son utilisation d’azote de 25% et de phosphore de 60%. Quant au potassium, il n’en a plus besoin!” se félicite Michelle Breton. Cela ne l’a pas empêché d’augmenter d’un tiers sa production de maïs, dont 30% est transgénique: de 7,5 tonnes à l’hectare, elle est passée à 10 tonnes! “Ce soya a poussé sans aucun engrais”, dit fièrement l’agriculteur, debout dans son champ de Saint-Marc-sur-Richelieu, en Montérégie.
Laisser le tracteur au hangar signifie aussi moins d’émissions de gaz à effet de serre (GES). Un bon point pour les producteurs à l’heure du protocole de Kyoto. L’agriculture produit environ 10% des GES au pays. Un bilan assez lourd pour qu’Agriculture et Agroalimentaire Canada décident, en 2003, de mettre en place le Programme d’atténuation des gaz à effet de serre (PAGES). Plus de 11 000 producteurs québécois ont ainsi pu bénéficier de trucs pour améliorer leur bilan, et 700 ont obtenu de l’aide dans la réalisation d’un projet concret à la ferme, comme la modification du menu des vaches! La digestion des ruminants produit en effet du méthane, un gaz qui compte pour près de la moitié des GES agricoles. Afin de réduire leurs éructations et flatulences, il faut s’assurer que les bêtes reçoivent des aliments faciles à digérer. Exit le foin sec et les graminées; on leur offre plutôt les fourrages de légumineuses comme la luzerne et le soya, arrosés d’un peu d’huile de colza.
Les agriculteurs sont également invités à réduire l’utilisation d’engrais azotés. L’action des microorganismes du sol sur l’azote produit en effet de l’oxyde nitreux (N2O), un gaz dont le potentiel de réchauffement est 310 fois plus grand que le dioxyde de carbone (CO2). Pour séquestrer davantage de carbone – et limiter l’érosion – près de 4 600 km de haies brise-vent ont été plantées au cours des dernières années sur les terres agricoles québécoises. L’équivalent du trajet Montréal-Vancouver!
Paul Caplette, producteur de céréales à Saint-Robert, près de Sorel, a commencé à calculer avec précision son bilan de GES. Si les agriculteurs peuvent se mettre à vendre des crédits de carbone, il sera prêt! Selon lui, être attentif à l’environnement peut être payant. “Si j’utilise moins d’engrais, moins d’herbicides et moins de carburant, j’économise, évidemment”, dit-il.
Avec son frère Pierre, il est passé maître dans l’art de la rotation des cultures. Blé, avoine, soya, lin, orge, etc. Les Caplette ne sèment jamais deux fois de suite la même chose sur une parcelle. Ils évitent ainsi d’épuiser le sol, puisque ces végétaux ont des besoins différents en nutriments. En plus, ils réduisent le risque de propagation des maladies, car les ennemis des graminées, comme le blé, ne sont pas les mêmes que ceux des légumineuses, comme le soya. Pour ces deux cultures, les Caplette ont progressivement mis de côté tous les produits chimiques. “Ce soya n’a nécessité ni engrais ni pesticides”, dit Paul avec un large sourire, en désignant un champ de plants vigoureux.
À quelques kilomètres de ce soya quasi biologique, il cultive du maïs-grain (destiné au bétail) génétiquement modifié pour résister à la pyrale, un insecte ravageur. “Avec ce maïs transgénique, on obtient presque une tonne de plus à l’hectare qu’avec le maïs traditionnel”, dit-il. Difficile de dire non à ça... “Le maïs sucré consommé par les humains n’est jamais OGM, mais on doit le traiter contre la pyrale avec des pesticides puissants. Est-ce que c’est vraiment mieux?” interroge Paul Caplette.
Les OGM représenteraient-ils un des moyens pour sauver nos campagnes? Pour les agronomes des clubs-conseils, environnement et OGM sont en tout cas loin d’être incompatibles. Dans certains cas, ces derniers permettent de réduire le recours aux pesticides. Dans d’autres, ils facilitent le passage au semis direct. Un des inconvénients de cette technique est en effet qu’elle nécessite plus de désherbage. Comme les champs ne sont plus labourés, les vivaces reprennent vie beaucoup plus facilement l’année suivante. Grâce au soya génétiquement modifié pour résister à l’herbicide Roundup, fabriqué par la multinationale Monsanto, la lutte aux mauvaises herbes devient plus facile.
Ce n’est pas suffisant pour convaincre Simon Audette, qui cultive des céréales biologiques à La Présentation, non loin de Saint-Hyacinthe. Il y a 10 ans, il a choisi son camp et il a complètement tourné le dos à l’agriculture industrielle, aux OGM et aux pesticides. Au début des années 1990, la terre qu’il cultivait avec son frère s’épuisait d’année en année, nécessitant toujours plus d’engrais et de la machinerie de plus en plus imposante pour travailler ce sol compacté. Convaincu qu’il fallait plutôt redonner la santé au sol, il a vendu presque toutes ses terres à son frère et ne s’est réservé qu’une petite partie, sur laquelle il a instauré une technique développée aux États-Unis: la culture sur billons (voir l’encadré en page 27). Ils sont aujourd’hui environ une cinquantaine à pratiquer cette technique au Québec, qui facilite la transition vers le bio.
Reste que le mot biodiversité, par exemple, ne fait pas partie du vocabulaire de beaucoup de producteurs agricoles. Mais Sébastien Rioux, biologiste au club-conseil Consersol Vert Cher, a trouvé de bons arguments pour convaincre les agriculteurs de laisser la végétation s’implanter au bord des champs. “Les producteurs ont la fausse impression que des organismes nuisibles, notamment les insectes, profitent de ce couvert végétal naturel, ce qui représente une menace pour leur récolte. C’est pourquoi beaucoup d’entre eux préfèrent tout faucher. Mais de cette façon, on favorise l’implantation des mauvaises herbes. Alors que si on ne fauche pas, la végétation deviendra peut-être assez diversifiée pour attirer les prédateurs des insectes potentiellement nuisibles, notamment des oiseaux et des scarabées. C’est à ça que ça sert la biodiversité!” explique le biologiste.
André Samson, un jeune producteur de légumes biologiques de Farnham, a bien compris l’importance de travailler avec la nature. En cas d’attaque de pucerons ou d’autres bestioles, il ne dispose que de très peu d’options pour sauver ses légumes. Il arpente donc son énorme potager tous les jours, à l’affût du moindre signe suspect. Au bout d’un rang, quelques plants de courgettes aux feuilles brunies ont été arrachés et forment un petit monticule. “Ils étaient atteints par un parasite qui les faisait flétrir. Je les ai sortis du champ avant que le problème ne se répande”, explique-t-il.
Sur le plan environnemental, on peut difficilement faire mieux. Ce qui n’est pas le cas de tous les producteurs bio. Avec la popularité de ces produits plus “naturels”, certaines fermes “bio” de Californie et de Colombie-Britannique se sont industrialisées au point de nécessiter d’énormes tracteurs qui crachent du CO2. Sans parler des milliers de kilomètres que ces produits doivent franchir avant d’arriver sur nos tablettes. Les paniers de légumes biologiques qu’André Samson livre aux Montréalais parcourent pour leur part au maximum 120 km. En plus, il a remisé tracteur et autre machinerie agricole.
À part les brocolis et les choux, mis en terre à l’aide d’une petite repiqueuse mécanique, tout le reste du potager a été planté à la main: 17 000 plants d’oignons, 2 000 poireaux, etc. En tout, une quarantaine d’espèces de légumes, de fruits et de fines herbes. Et c’est à mains nues qu’il livre la bataille contre les mauvaises herbes et les insectes. Plus de quatre hectares (quatre terrains de soccer) à désherber! “Les insecticides que nous avons le droit d’utiliser pour ne pas perdre notre certification biologique agissent par contact. Si les insectes se trouvent sous les feuilles au moment de l’application, ça ne marche pas. Pour les chrysomèles, j’ai acheté une balayeuse; les doryphores, on les tue à la main.” Il monte au front tous les deux jours pour éliminer le plus de spécimens adultes possible et ainsi empêcher la reproduction. Un travail certes ardu, mais qui en vaut la peine. “Calculer les doses de produits chimiques, réparer la machinerie agricole, ça ne m’intéressait pas”, explique le jeune homme dont le père est producteur de porcs. Ce qui l’allume, c’est de faire sortir la vie de la terre. “Je peux faire pousser plein de légumes différents, essayer de nouveaux cultivars. J’ai une toute petite parcelle, mais je peux en vivre.”
Sa copine, Sylviane Tardif, le suit dans l’aventure. C’est lorsqu’elle travaillait pour un club-conseil en agro-environnement qu’elle a commencé à se poser des questions sur l’agriculture actuelle. “Il m’est arrivé d’entrer, sans le savoir, dans des champs qui venaient d’être arrosés de pesticides. Ce sont des produits tellement forts que j’attrapais tout de suite un mal de tête.” Les producteurs de choux et d’oignons traitaient leurs légumes presque toutes les semaines, pour qu’ils n’aient pas le moindre trou, qu’ils se conservent plus longtemps, qu’ils ne germent pas. “On ne peut pas contrôler la nature et lui en demander toujours plus, estime André. C’est l’agriculteur qui plante, ce n’est pas lui qui décide s’il va pouvoir récolter. Cette année, avec les grosses pluies qui ont retardé le semis et les orages de l’été, je pense que beaucoup ont enfin compris que c’est la nature qui a le dernier mot.”
Le bio stagne, les OGM sont à la hausse
Pour la première fois cette année, le maïs-grain transgénique a supplanté le maïs-grain traditionnel au Québec. Il couvre maintenant 51% des 405 000 hectares consacrés à cette culture, principalement destinée à l’alimentation du bétail. C’est 7% de plus qu’en 2005.
Du côté de l’agriculture biologique, les nouvelles ne sont pas très bonnes. Le Québec comptait plus de 900 producteurs certifiés biologiques en 2003; ils ne sont plus que 777. Ce n’est pas que les Québécois ne soient pas friands de ce genre de produits: nous importons 80% des denrées bio consommées ici.
Plusieurs fermiers préfèrent se tourner vers la certification “Un grain de santé”, qui n’est toutefois pas encore encadrée par une réglementation comme l’est le bio. Les producteurs “Un grain de santé” n’utilisent ni engrais, ni pesticides, ni semences transgéniques et se soumettent à des inspections rigoureuses. Mais en cas de pépin, ils ont une porte de sortie. “Si j’ai une infestation majeure, je peux utiliser des pesticides. Je perds la certification seulement pour cette partie du champ, explique l’agriculteur Paul Caplette, producteur de céréales à Saint-Robert, près de Sorel. En agriculture biologique, puisqu’on ne peux rien utiliser de chimique, c’est toute la récolte qu’on risque de perdre!”
Ménage d’automne
L’agriculture québécoise est dans la tourmente. L’heure des remises en question a sonné et elle prendra la forme d’une ambitieuse commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire. On y causera évidemment de gros sous, de concurrence étrangère, de subventions agricoles et, bien sûr, d’environnement.
“Le système de subventions actuel pousse les agriculteurs à accroître la taille de leur ferme, car l’aide financière augmente en fonction du volume produit, dénonce Maxime Laplante, président de l’Union paysanne. Ils augmentent du coup leur pression sur l’environnement. Ils labourent jusque dans le fossé, sans respecter les bandes riveraines et massacrent leur boisé de ferme pour épandre du lisier.” Cet agronome, propriétaire d’une petite ferme à Sainte-Croix de Lotbinière, souhaite que l’on s’inspire plutôt de la Suisse qui oblige les agriculteurs à adopter des pratiques environnementales avant de leur accorder des subventions. Les efforts des producteurs d’ici ne l’impressionnent guère. “Le semis direct, par exemple, c’est une modification cosmétique. Cela reste de la monoculture de maïs, très souvent transgénique, qui nécessite l’utilisation d’herbicides”, déplore-t-il.
Le président de l’Union des producteurs agricoles, Laurent Pellerin, espère pour sa part que cette commission sera l’occasion de réconcilier le citoyen et le consommateur. “On dit qu’acheter, c’est voter. Il va falloir que le citoyen vote à la caisse de son épicerie! Les gens qui exigent que l’on respecte des normes environnementales sévères sont-ils prêts ensuite à sortir l’argent de leur poche pour des produits québécois de qualité? demande-t-il. S’ils achètent du bœuf argentin et des cornichons de l’Inde, des pays dont ils ignorent complètement les pratiques environnementales, ils ne doivent pas s’étonner que les fermes québécoises soient en train de devenir une espèce en voie de disparition.”
La ferme high-tech
À la ferme de Paul et Pierre Caplette, on trouve trois ordinateurs, dont un branché en permanence sur la bourse de Chicago qui les informe sur le cours des grains. Ces producteurs de céréales de Saint-Robert, près de Sorel, ont été parmi les premiers à équiper leur moissonneuse-batteuse d’un GPS, il y a neuf ans.
“Avant, nous pesions la récolte, ce qui nous donnait un rendement moyen à l’hectare pour l’ensemble du champ, explique Paul. Maintenant, notre moissonneuse est équipée d’un système d’œil magique qui calcule en temps réel la quantité de céréales récoltée. Grâce au GPS, qui indique l’endroit où la batteuse se trouve dans le champ toutes les trois secondes, je peux connaître le rendement exact de chaque hectare.” Après la récolte, un logiciel d’analyse fournit une carte en couleur de son champ. En un instant, il sait où il doit intervenir.
“C’est comme une radiographie du sol. Si j’ai 12 tonnes à l’hectare à un endroit et 7 tonnes à l’hectare à un autre, alors que j’ai utilisé le même fertilisant partout, je sais que c’est le sol qui a un problème. Il peut être trop compacté, mal drainé, etc. Je me rends sur le terrain et j’essaie de voir ce qui cloche. Avant, quand le rendement moyen n’était pas bon, on ajoutait des fertilisants partout.”
Pour assurer un bon drainage du sol, les Caplette ont fait niveler leurs champs. Les cuvettes et les ornières où l’eau s’accumulait ont ainsi été effacées. Une opération de haute précision: l’entrepreneur a utilisé un laser pour guider sa niveleuse.
Répartis un peu partout le long des champs, une quarantaine de gros tuyaux de plastique orange percés d’orifices sortent du sol. “Ce sont des avaloirs, explique Paul. Ils jouent le même rôle que les bouches d’égout dans la rue. L’eau de pluie y est canalisée et suit un tuyau souterrain qui la guide jusqu’au fossé. Il y a ainsi beaucoup moins d’érosion que quand elle se frayait elle-même un chemin.”
Le billon
Les billons sont des buttes d’une vingtaine de centimètres de haut qui s’étendent sur toute la longueur du champ. Cette méthode augmente la fertilité du sol, car le billon conserve juste ce qu’il faut d’humidité et se réchauffe plus vite qu’un sol plat. Cette pratique permet aussi de se passer d’herbicides: au printemps, avant de semer, l’agriculteur enlève les mauvaises herbes en décapant le dessus du billon; il envoie ces résidus entre les rangs où ils étouffent les mauvaises herbes qui auraient eu envie d’y pousser.
Les travailleurs de l’ombre
André Samson et Sylviane Tardif ont le plus grand respect pour les vers de terre. Sans eux, ces jeunes agriculteurs de Farnham auraient beaucoup plus de difficulté à faire pousser leurs légumes biologiques. “Ces organismes vivants font une bonne partie du travail habituellement assuré par les engrais”, dit André.
En digérant la matière végétale provenant des résidus de culture, les vers de terre libèrent des nutriments qui enrichissent le sol. Plus il y en a, plus le sol est en santé! En évitant d’utiliser de la grosse machinerie agricole, André préserve ces précieux alliés. Pour les pauvres bêtes, le labour se compare en effet à un cataclysme.
“À l’automne, après la récolte, chaque ver de terre construit un petit toit au dessus de son trou avec les résidus de culture qu’il trouve à proximité, explique Sylviane. Il mange ces résidus, puis il descend ensuite au fond de son trou pour passer l’hiver. Quand la machinerie agricole retourne la terre, tout cela est détruit. Les vers qui sont dans la partie labourée ne retrouvent plus leur trou et ils meurent gelés.” Triste fin pour de si vaillants fabricants de compost.
par Catherine Dubé
L’agronome Maxime Laplante n’y va pas de main morte avec les agriculteurs québécois. “L’agriculture actuelle est un désastre écologique”, s’insurge le président de l’Union paysanne, un organisme qui se bat pour réduire la taille des exploitations québécoises. Il n’a pas tort: les fermiers comptent encore aujourd’hui parmi les plus grands pollueurs. La faute aux engrais et au fumier qui, utilisés pour enrichir les terres, se retrouvent dans les cours d’eau.
Certes, les producteurs agricoles ne déversent plus du lisier de porc directement dans les rivières. Mais les déjections des animaux de ferme, très riches en phosphore, représentent encore pour plusieurs un encombrant déchet dont ils se débarrassent en l’épandant sur des sols déjà saturés de minéraux. D’autres répandent des engrais sur leurs terres chaque printemps, sans prendre la peine de vérifier si elles en ont vraiment besoin. Résultat: le sol est incapable d’absorber ces surplus de phosphore, d’azote et de potassium. Tous ces fertilisants sont lessivés par la pluie et se retrouvent dans les rivières et la nappe phréatique.
Les agriculteurs qui coupent les arbustes bordant les ruisseaux pour accroître leur surface cultivable aggravent le problème. L’érosion des berges entraîne les particules de terre chargées de pesticides et de fertilisants dans les cours d’eau. Les algues et les plantes aquatiques absorbent ce nouvel arrivage d’azote et de phosphore, et elles prolifèrent jusqu’à étouffer les autres formes de vie: c’est l’eutrophisation. L’eau se trouble, l’oxygène se raréfie et les poissons meurent. La rivière Yamaska, par exemple, présente une concentration de phosphore trois fois plus élevée que le seuil jugé acceptable pour éviter l’eutrophisation. Dans un rapport déposé en 2005, les chimistes du ministère québécois du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs mettent directement en cause la pollution agricole. Dans le lac Champlain, à la frontière sud du Québec, c’est encore pire. Chaque été, l’eau tourne au bleu-vert tant abondent les cyanobactéries, ces microscopiques envahisseurs hautement toxiques. La pêche et la baignade sont alors interdites.
Quand les terres ne suffisent plus à absorber l’ensemble du fumier produit par les bêtes, comme dans certains coins de la Montérégie, de Chaudière-Appalaches et de Lanaudière, des bactéries comme Campylobacter, E. coli et Salmonella peuvent s’échapper et contaminer l’eau potable. Hasard ou coïncidence? Selon une étude menée en 2004 par des chercheurs de l’Institut national de santé publique du Québec, le risque d’hospitalisation pour gastroentérite est plus élevé dans ces régions qu’ailleurs dans la province, surtout pour les enfants.
Pas étonnant que l’agriculture soit devenue la cible des environnementalistes. Des attaques un peu injustes, croit le président de l’Union des producteurs agricoles, Laurent Pellerin: “On a organisé notre premier colloque sur l’agriculture durable en 1988. Peu de monde se souciait d’environnement à cette époque-là!” Jean-Yves Samson, un petit producteur de porcs de Farnham, en Estrie, mesure le chemin parcouru depuis trois décennies: “En 1975, quand j’ai commencé, on ne prenait même pas la peine d’éviter les cours d’eau quand on arrosait avec nos pesticides!”
Cela dit, tout n’est pas encore rose au pays des veaux, vaches et cochons. Mais les producteurs n’auront pas le choix de se mettre au pas. D’ici 2010, pour se conformer à la loi, tous devront présenter un bilan équilibré de phosphore; c’est-à-dire qu’ils devront disposer de suffisamment de terres pour absorber tout le phosphore contenu dans le fumier de leurs animaux.
Pour y parvenir, ils peuvent faire appel aux agronomes et aux biologistes de l’un des 83 clubs-conseils en agroenvironnement de la province. Créés il y a une dizaine d’années pour donner aux pratiques agricoles une teinte plus “verte”, leur popularité est à la hausse. “Plus du quart des entreprises agricoles du Québec font affaire avec ces organismes, dit Simon Marmen, coordonnateur provincial des clubs-conseils. C’est un nombre encore limité, mais ce sont de gros producteurs: ils possèdent 46% du cheptel québécois et 41% des surfaces cultivées.” Bonne nouvelle pour l’environnement, selon l’UPA, les fermiers québécois ont diminué de 20% leurs achats d’engrais minéraux (azote, potassium et phosphore) entre 1998 et 2003, et ont appris à employer les herbicides avec modération. Ils en utilisent deux fois moins à l’hectare qu’en 1992, selon les chiffres de la Fédération des producteurs de cultures commerciales du Québec.
Avec l’aide du club-conseil Consersol Vert Cher, Robert et France Beaudry ont revu de fond en comble leurs façons de faire. Ils ont planté des arbustes le long du cours d’eau qui traverse leurs terres pour limiter l’érosion et préserver la biodiversité. Grâce à l’agronome Michelle Breton, qui a analysé le contenu en phosphore du fumier de leurs vaches, ils utilisent mieux cet engrais naturel. Ils l’épandent seulement sur des terres où ce nutriment est insuffisant, au moment où les plantes en ont besoin.
Ils ont aussi cessé de travailler la terre comme le faisait le père de Robert. Après la récolte, ils ne labourent plus leurs champs pour en faire une belle mouture de terre noire, mais laissent en place les tiges, feuilles et autres résidus de culture. Tout l’hiver, ce manteau végétal protège le sol de l’érosion, alors que, dans un champ fraîchement labouré, le vent, la pluie et la neige creusent pendant des mois des ornières dans le sol nu. Le printemps venu, les Beaudry sèment à même ce lit de résidus, une pratique dite “semis direct”. Tout se fait en une étape grâce à un semoir équipé de roues qui découpent les résidus couchés au sol et ouvrent des sillons dans la terre. Moins de passages de machines, cela veut dire un sol moins compacté, qui respire mieux, se draine mieux et, au bout du compte, fournit de meilleurs rendements avec moins d’engrais. “Robert a diminué son utilisation d’azote de 25% et de phosphore de 60%. Quant au potassium, il n’en a plus besoin!” se félicite Michelle Breton. Cela ne l’a pas empêché d’augmenter d’un tiers sa production de maïs, dont 30% est transgénique: de 7,5 tonnes à l’hectare, elle est passée à 10 tonnes! “Ce soya a poussé sans aucun engrais”, dit fièrement l’agriculteur, debout dans son champ de Saint-Marc-sur-Richelieu, en Montérégie.
Laisser le tracteur au hangar signifie aussi moins d’émissions de gaz à effet de serre (GES). Un bon point pour les producteurs à l’heure du protocole de Kyoto. L’agriculture produit environ 10% des GES au pays. Un bilan assez lourd pour qu’Agriculture et Agroalimentaire Canada décident, en 2003, de mettre en place le Programme d’atténuation des gaz à effet de serre (PAGES). Plus de 11 000 producteurs québécois ont ainsi pu bénéficier de trucs pour améliorer leur bilan, et 700 ont obtenu de l’aide dans la réalisation d’un projet concret à la ferme, comme la modification du menu des vaches! La digestion des ruminants produit en effet du méthane, un gaz qui compte pour près de la moitié des GES agricoles. Afin de réduire leurs éructations et flatulences, il faut s’assurer que les bêtes reçoivent des aliments faciles à digérer. Exit le foin sec et les graminées; on leur offre plutôt les fourrages de légumineuses comme la luzerne et le soya, arrosés d’un peu d’huile de colza.
Les agriculteurs sont également invités à réduire l’utilisation d’engrais azotés. L’action des microorganismes du sol sur l’azote produit en effet de l’oxyde nitreux (N2O), un gaz dont le potentiel de réchauffement est 310 fois plus grand que le dioxyde de carbone (CO2). Pour séquestrer davantage de carbone – et limiter l’érosion – près de 4 600 km de haies brise-vent ont été plantées au cours des dernières années sur les terres agricoles québécoises. L’équivalent du trajet Montréal-Vancouver!
Paul Caplette, producteur de céréales à Saint-Robert, près de Sorel, a commencé à calculer avec précision son bilan de GES. Si les agriculteurs peuvent se mettre à vendre des crédits de carbone, il sera prêt! Selon lui, être attentif à l’environnement peut être payant. “Si j’utilise moins d’engrais, moins d’herbicides et moins de carburant, j’économise, évidemment”, dit-il.
Avec son frère Pierre, il est passé maître dans l’art de la rotation des cultures. Blé, avoine, soya, lin, orge, etc. Les Caplette ne sèment jamais deux fois de suite la même chose sur une parcelle. Ils évitent ainsi d’épuiser le sol, puisque ces végétaux ont des besoins différents en nutriments. En plus, ils réduisent le risque de propagation des maladies, car les ennemis des graminées, comme le blé, ne sont pas les mêmes que ceux des légumineuses, comme le soya. Pour ces deux cultures, les Caplette ont progressivement mis de côté tous les produits chimiques. “Ce soya n’a nécessité ni engrais ni pesticides”, dit Paul avec un large sourire, en désignant un champ de plants vigoureux.
À quelques kilomètres de ce soya quasi biologique, il cultive du maïs-grain (destiné au bétail) génétiquement modifié pour résister à la pyrale, un insecte ravageur. “Avec ce maïs transgénique, on obtient presque une tonne de plus à l’hectare qu’avec le maïs traditionnel”, dit-il. Difficile de dire non à ça... “Le maïs sucré consommé par les humains n’est jamais OGM, mais on doit le traiter contre la pyrale avec des pesticides puissants. Est-ce que c’est vraiment mieux?” interroge Paul Caplette.
Les OGM représenteraient-ils un des moyens pour sauver nos campagnes? Pour les agronomes des clubs-conseils, environnement et OGM sont en tout cas loin d’être incompatibles. Dans certains cas, ces derniers permettent de réduire le recours aux pesticides. Dans d’autres, ils facilitent le passage au semis direct. Un des inconvénients de cette technique est en effet qu’elle nécessite plus de désherbage. Comme les champs ne sont plus labourés, les vivaces reprennent vie beaucoup plus facilement l’année suivante. Grâce au soya génétiquement modifié pour résister à l’herbicide Roundup, fabriqué par la multinationale Monsanto, la lutte aux mauvaises herbes devient plus facile.
Ce n’est pas suffisant pour convaincre Simon Audette, qui cultive des céréales biologiques à La Présentation, non loin de Saint-Hyacinthe. Il y a 10 ans, il a choisi son camp et il a complètement tourné le dos à l’agriculture industrielle, aux OGM et aux pesticides. Au début des années 1990, la terre qu’il cultivait avec son frère s’épuisait d’année en année, nécessitant toujours plus d’engrais et de la machinerie de plus en plus imposante pour travailler ce sol compacté. Convaincu qu’il fallait plutôt redonner la santé au sol, il a vendu presque toutes ses terres à son frère et ne s’est réservé qu’une petite partie, sur laquelle il a instauré une technique développée aux États-Unis: la culture sur billons (voir l’encadré en page 27). Ils sont aujourd’hui environ une cinquantaine à pratiquer cette technique au Québec, qui facilite la transition vers le bio.
Reste que le mot biodiversité, par exemple, ne fait pas partie du vocabulaire de beaucoup de producteurs agricoles. Mais Sébastien Rioux, biologiste au club-conseil Consersol Vert Cher, a trouvé de bons arguments pour convaincre les agriculteurs de laisser la végétation s’implanter au bord des champs. “Les producteurs ont la fausse impression que des organismes nuisibles, notamment les insectes, profitent de ce couvert végétal naturel, ce qui représente une menace pour leur récolte. C’est pourquoi beaucoup d’entre eux préfèrent tout faucher. Mais de cette façon, on favorise l’implantation des mauvaises herbes. Alors que si on ne fauche pas, la végétation deviendra peut-être assez diversifiée pour attirer les prédateurs des insectes potentiellement nuisibles, notamment des oiseaux et des scarabées. C’est à ça que ça sert la biodiversité!” explique le biologiste.
André Samson, un jeune producteur de légumes biologiques de Farnham, a bien compris l’importance de travailler avec la nature. En cas d’attaque de pucerons ou d’autres bestioles, il ne dispose que de très peu d’options pour sauver ses légumes. Il arpente donc son énorme potager tous les jours, à l’affût du moindre signe suspect. Au bout d’un rang, quelques plants de courgettes aux feuilles brunies ont été arrachés et forment un petit monticule. “Ils étaient atteints par un parasite qui les faisait flétrir. Je les ai sortis du champ avant que le problème ne se répande”, explique-t-il.
Sur le plan environnemental, on peut difficilement faire mieux. Ce qui n’est pas le cas de tous les producteurs bio. Avec la popularité de ces produits plus “naturels”, certaines fermes “bio” de Californie et de Colombie-Britannique se sont industrialisées au point de nécessiter d’énormes tracteurs qui crachent du CO2. Sans parler des milliers de kilomètres que ces produits doivent franchir avant d’arriver sur nos tablettes. Les paniers de légumes biologiques qu’André Samson livre aux Montréalais parcourent pour leur part au maximum 120 km. En plus, il a remisé tracteur et autre machinerie agricole.
À part les brocolis et les choux, mis en terre à l’aide d’une petite repiqueuse mécanique, tout le reste du potager a été planté à la main: 17 000 plants d’oignons, 2 000 poireaux, etc. En tout, une quarantaine d’espèces de légumes, de fruits et de fines herbes. Et c’est à mains nues qu’il livre la bataille contre les mauvaises herbes et les insectes. Plus de quatre hectares (quatre terrains de soccer) à désherber! “Les insecticides que nous avons le droit d’utiliser pour ne pas perdre notre certification biologique agissent par contact. Si les insectes se trouvent sous les feuilles au moment de l’application, ça ne marche pas. Pour les chrysomèles, j’ai acheté une balayeuse; les doryphores, on les tue à la main.” Il monte au front tous les deux jours pour éliminer le plus de spécimens adultes possible et ainsi empêcher la reproduction. Un travail certes ardu, mais qui en vaut la peine. “Calculer les doses de produits chimiques, réparer la machinerie agricole, ça ne m’intéressait pas”, explique le jeune homme dont le père est producteur de porcs. Ce qui l’allume, c’est de faire sortir la vie de la terre. “Je peux faire pousser plein de légumes différents, essayer de nouveaux cultivars. J’ai une toute petite parcelle, mais je peux en vivre.”
Sa copine, Sylviane Tardif, le suit dans l’aventure. C’est lorsqu’elle travaillait pour un club-conseil en agro-environnement qu’elle a commencé à se poser des questions sur l’agriculture actuelle. “Il m’est arrivé d’entrer, sans le savoir, dans des champs qui venaient d’être arrosés de pesticides. Ce sont des produits tellement forts que j’attrapais tout de suite un mal de tête.” Les producteurs de choux et d’oignons traitaient leurs légumes presque toutes les semaines, pour qu’ils n’aient pas le moindre trou, qu’ils se conservent plus longtemps, qu’ils ne germent pas. “On ne peut pas contrôler la nature et lui en demander toujours plus, estime André. C’est l’agriculteur qui plante, ce n’est pas lui qui décide s’il va pouvoir récolter. Cette année, avec les grosses pluies qui ont retardé le semis et les orages de l’été, je pense que beaucoup ont enfin compris que c’est la nature qui a le dernier mot.”
Le bio stagne, les OGM sont à la hausse
Pour la première fois cette année, le maïs-grain transgénique a supplanté le maïs-grain traditionnel au Québec. Il couvre maintenant 51% des 405 000 hectares consacrés à cette culture, principalement destinée à l’alimentation du bétail. C’est 7% de plus qu’en 2005.
Du côté de l’agriculture biologique, les nouvelles ne sont pas très bonnes. Le Québec comptait plus de 900 producteurs certifiés biologiques en 2003; ils ne sont plus que 777. Ce n’est pas que les Québécois ne soient pas friands de ce genre de produits: nous importons 80% des denrées bio consommées ici.
Plusieurs fermiers préfèrent se tourner vers la certification “Un grain de santé”, qui n’est toutefois pas encore encadrée par une réglementation comme l’est le bio. Les producteurs “Un grain de santé” n’utilisent ni engrais, ni pesticides, ni semences transgéniques et se soumettent à des inspections rigoureuses. Mais en cas de pépin, ils ont une porte de sortie. “Si j’ai une infestation majeure, je peux utiliser des pesticides. Je perds la certification seulement pour cette partie du champ, explique l’agriculteur Paul Caplette, producteur de céréales à Saint-Robert, près de Sorel. En agriculture biologique, puisqu’on ne peux rien utiliser de chimique, c’est toute la récolte qu’on risque de perdre!”
Ménage d’automne
L’agriculture québécoise est dans la tourmente. L’heure des remises en question a sonné et elle prendra la forme d’une ambitieuse commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire. On y causera évidemment de gros sous, de concurrence étrangère, de subventions agricoles et, bien sûr, d’environnement.
“Le système de subventions actuel pousse les agriculteurs à accroître la taille de leur ferme, car l’aide financière augmente en fonction du volume produit, dénonce Maxime Laplante, président de l’Union paysanne. Ils augmentent du coup leur pression sur l’environnement. Ils labourent jusque dans le fossé, sans respecter les bandes riveraines et massacrent leur boisé de ferme pour épandre du lisier.” Cet agronome, propriétaire d’une petite ferme à Sainte-Croix de Lotbinière, souhaite que l’on s’inspire plutôt de la Suisse qui oblige les agriculteurs à adopter des pratiques environnementales avant de leur accorder des subventions. Les efforts des producteurs d’ici ne l’impressionnent guère. “Le semis direct, par exemple, c’est une modification cosmétique. Cela reste de la monoculture de maïs, très souvent transgénique, qui nécessite l’utilisation d’herbicides”, déplore-t-il.
Le président de l’Union des producteurs agricoles, Laurent Pellerin, espère pour sa part que cette commission sera l’occasion de réconcilier le citoyen et le consommateur. “On dit qu’acheter, c’est voter. Il va falloir que le citoyen vote à la caisse de son épicerie! Les gens qui exigent que l’on respecte des normes environnementales sévères sont-ils prêts ensuite à sortir l’argent de leur poche pour des produits québécois de qualité? demande-t-il. S’ils achètent du bœuf argentin et des cornichons de l’Inde, des pays dont ils ignorent complètement les pratiques environnementales, ils ne doivent pas s’étonner que les fermes québécoises soient en train de devenir une espèce en voie de disparition.”
La ferme high-tech
À la ferme de Paul et Pierre Caplette, on trouve trois ordinateurs, dont un branché en permanence sur la bourse de Chicago qui les informe sur le cours des grains. Ces producteurs de céréales de Saint-Robert, près de Sorel, ont été parmi les premiers à équiper leur moissonneuse-batteuse d’un GPS, il y a neuf ans.
“Avant, nous pesions la récolte, ce qui nous donnait un rendement moyen à l’hectare pour l’ensemble du champ, explique Paul. Maintenant, notre moissonneuse est équipée d’un système d’œil magique qui calcule en temps réel la quantité de céréales récoltée. Grâce au GPS, qui indique l’endroit où la batteuse se trouve dans le champ toutes les trois secondes, je peux connaître le rendement exact de chaque hectare.” Après la récolte, un logiciel d’analyse fournit une carte en couleur de son champ. En un instant, il sait où il doit intervenir.
“C’est comme une radiographie du sol. Si j’ai 12 tonnes à l’hectare à un endroit et 7 tonnes à l’hectare à un autre, alors que j’ai utilisé le même fertilisant partout, je sais que c’est le sol qui a un problème. Il peut être trop compacté, mal drainé, etc. Je me rends sur le terrain et j’essaie de voir ce qui cloche. Avant, quand le rendement moyen n’était pas bon, on ajoutait des fertilisants partout.”
Pour assurer un bon drainage du sol, les Caplette ont fait niveler leurs champs. Les cuvettes et les ornières où l’eau s’accumulait ont ainsi été effacées. Une opération de haute précision: l’entrepreneur a utilisé un laser pour guider sa niveleuse.
Répartis un peu partout le long des champs, une quarantaine de gros tuyaux de plastique orange percés d’orifices sortent du sol. “Ce sont des avaloirs, explique Paul. Ils jouent le même rôle que les bouches d’égout dans la rue. L’eau de pluie y est canalisée et suit un tuyau souterrain qui la guide jusqu’au fossé. Il y a ainsi beaucoup moins d’érosion que quand elle se frayait elle-même un chemin.”
Le billon
Les billons sont des buttes d’une vingtaine de centimètres de haut qui s’étendent sur toute la longueur du champ. Cette méthode augmente la fertilité du sol, car le billon conserve juste ce qu’il faut d’humidité et se réchauffe plus vite qu’un sol plat. Cette pratique permet aussi de se passer d’herbicides: au printemps, avant de semer, l’agriculteur enlève les mauvaises herbes en décapant le dessus du billon; il envoie ces résidus entre les rangs où ils étouffent les mauvaises herbes qui auraient eu envie d’y pousser.
Les travailleurs de l’ombre
André Samson et Sylviane Tardif ont le plus grand respect pour les vers de terre. Sans eux, ces jeunes agriculteurs de Farnham auraient beaucoup plus de difficulté à faire pousser leurs légumes biologiques. “Ces organismes vivants font une bonne partie du travail habituellement assuré par les engrais”, dit André.
En digérant la matière végétale provenant des résidus de culture, les vers de terre libèrent des nutriments qui enrichissent le sol. Plus il y en a, plus le sol est en santé! En évitant d’utiliser de la grosse machinerie agricole, André préserve ces précieux alliés. Pour les pauvres bêtes, le labour se compare en effet à un cataclysme.
“À l’automne, après la récolte, chaque ver de terre construit un petit toit au dessus de son trou avec les résidus de culture qu’il trouve à proximité, explique Sylviane. Il mange ces résidus, puis il descend ensuite au fond de son trou pour passer l’hiver. Quand la machinerie agricole retourne la terre, tout cela est détruit. Les vers qui sont dans la partie labourée ne retrouvent plus leur trou et ils meurent gelés.” Triste fin pour de si vaillants fabricants de compost.