Septembre 2006

Septembre 2006

Le virage ado

Les ados: c'est quoi le probl¸me? (extrait)

L’adolescence est-elle vraiment une période à risque? Pourquoi avons-nous tant de difficultés à comprendre les jeunes? Pour en parler, Québec Science a réuni quatre spécialistes de cet âge critique.

propos recueillis par Chantal Srivastava

L’adolescence prend parfois des allures d’énigme, même pour ceux qui côtoient les jeunes de près. Québec Science a réuni autour d’une table quatre spécialistes qui les connaissent bien. Jean Wilkins, pédiatre à la Clinique de médecine de l’adolescence de l’Hôpital Sainte-Justine, à Montréal, accueille les jeunes depuis 32 ans. “Des ados, j’en ai vus tous les jours depuis 1974. Ils souffrent et ils ont besoin d’un time out, d’une pause, parce qu’on les pousse trop loin trop vite.” La sexologue Jocelyne Robert, auteure de Full sexuel et Parlez-leur d’amour et de sexualité (Éditions de l’Homme), confirme la tendance: “Depuis 3 ans, j’ai reçu 2 000 courriels d’adolescents! Ils ont des préoccupations que je n’aurais jamais imaginées il y a une décennie!”

L’anthropologue Gilles Bibeau s’intéresse quant à lui à “ce qui se passe dans les sociétés qui n’ont plus de rites de passage”. Professeur à l’Université de Montréal, il s’est penché sur le rôle des gangs  chez les adolescents afro-antillais (Gangs: une chimère à apprivoiser, Éditions Boréal). Selon lui, ces gangs proposeraient une nouvelle forme de rituel pour combler une partie du vide laissé par les nouvelles dynamiques familiales. Pour compléter ce quatuor, la voix de Michel Parazelli, professeur à l’École de service social de l’Université du Québec à Montréal. Issu du milieu communautaire, il a tout d’abord travaillé dans la rue avec les jeunes marginalisés avant de compléter un doctorat en études urbaines. Il est convaincu que la rue peut permettre aux jeunes de s’insérer dans la société en passant par la marge. “La marge, c’est une caricature de la norme par son contraire. Parce que la seule façon de s’approprier la loi c’est d’éprouver ce qui n’est pas la loi. Un grand paradoxe!”

L’adolescence est-elle plus à risque qu’elle ne l’était aupavant? “J’ai vu les problèmes pour lesquels on me consulte changer au fil des ans, raconte Jean Wilkins. Au départ, j’étais un spécialiste des drogues dures, puis je suis devenu un spécialiste de la gynéco. Ensuite, les problèmes liés aux séparations et aux divorces sont apparus; puis il y a eu les tentatives de suicide. Aujourd’hui, les troubles de la conduite alimentaire ont envahi notre unité de soins. Sur 22 lits réservés aux adolescents, j’ai 15 patientes anorexiques.”

Heureusement, nuancent nos invités, la majorité des adolescents s’en tirent sans trop de dommages. “Certains se démarquent même par leur contribution, leur créativité, note Michel Parazelli. Les altermondialistes, par exemple, sont en majorité des jeunes.”

Mais les règles du jeu du passage de l’enfance à l’âge adulte sont de plus en plus complexes. Et pour ceux qui flanchent, les risques sont grands. “C’est comme un petit enfant, dit le pédiatre Jean Wilkins. Quand il marche sur le plancher des vaches et qu’il tombe, il se fait moins mal que s’il dégringole du haut d’un escalier.” L’escalier atteint aujourd’hui des sommets inégalés. Quand on tombe, c’est souvent pour plonger dans le vide.

Jocelyne Robert ne cache pas son inquiétude: “Ça fait 30 ans que je travaille avec les jeunes et je n’ai jamais connu une période autant à risque. Notre société n’est pas très conséquente. Alors que les jeunes sont plus que jamais exposés à la pornographie, on supprime l’éducation sexuelle des programmes scolaires. Le discours dominant est ambivalent, ce qui est une grande source d’anxiété. Durant la grande noirceur ou pendant la révolution sexuelle, on savait à quoi s’en tenir! Aujourd’hui, on se scandalise des mutilations génitales alors qu’on passe notre temps à aller se faire charcuter pour correspondre à des normes de beauté. On voit des filles qui veulent se faire resserrer le vagin ou qui se font offrir des seins pour leur seizième anniversaire! Il y a 20 ans, on n’en était pas là!” Et Jean Wilkins de rétorquer, sourire en coin: “C’est peut-être qu’on a vieilli, madame! Tout ce que vous décrivez, je le vois aussi, mais ça ne m’affole pas, car je sais que la plupart ne s’enliseront pas là-dedans. Parce que les adolescents développent leur intelligence.”

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