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La vie la santé
Des pilules sur mesure
Fini les médicaments inefficaces! Dans un avenir pas si lointain, chaque patient recevra une pilule adaptée à son profil génétique.
par Catherine Dubé
Avant de laisser le dentiste effectuer la moindre intervention, Michael Phillips demande toujours une dose supplémentaire d’anesthésique. Sinon, il hurle de douleur. Ce biochimiste sait depuis longtemps que ce type de médicament n’a pas un effet aussi puissant sur lui que sur la majorité des gens. «La première fois qu’on m’a fait des points de suture, j’ai senti l’aiguille entrer dans ma cuisse malgré l’anesthésie locale!», raconte-t-il.
Michael Phillips n’est pas un patient comme les autres. Il dirige le Centre de pharmacogénomique, créé par l’Université de Montréal, l’Institut de cardiologie de Montréal et Génome Québec, ainsi que le programme de pharmacogénomique de Génome Québec.
Pourquoi un médicament fonctionne-t-il bien chez certaines personnes, et pas du tout chez d’autres? Pourquoi a-t-il parfois des effets secondaires terribles, et parfois aucun? C’est notamment ce que cherche à comprendre la pharmacogénomique.
On sait bien que les humains ne réagissent pas tous de la même façon aux médicaments. «Le patient est comme une boîte noire. On lui donne le médicament et on attend de voir sa réaction», confirme le docteur Jean-Claude Tardif, directeur du Centre de recherche de l’Institut de cardiologie de Montréal. Cela n’est pas sans conséquence. Aux États-Unis, les réactions indésirables aux médicaments constituent la quatrième cause d’hospitalisation.
Mais la boîte noire commence à livrer ses secrets. Par exemple, des équipes de chercheurs canadiens, dont celle de Michael Phillips, ont découvert deux gènes qui expliqueraient pourquoi le cisplatine, un médicament anticancéreux, engendre une surdité irréversible chez 25% des enfants à qui on l’administre.
En tout, on a identifié au moins 200 gènes impliqués dans le métabolisme des médicaments. Chaque fois qu’on avale une pilule, une dizaine d’entre eux dictent au corps humain comment absorber ses ingrédients, les métaboliser et les éliminer. Or, de petites différences dans le code génétique – appelées polymorphismes – peuvent faire varier ces paramètres.
Une nouvelle maman de Toronto a perdu son bébé l’an dernier à cause d’une particularité génétique. Quand on a analysé son lait, on y a trouvé une concentration anormalement élevée de morphine. Elle prenait depuis deux semaines de simples comprimés d’acétaminophène avec de la codéine (qui se métabolise en morphine dans l’organisme). Après lui avoir fait passer un test génétique, on a découvert qu’elle était porteuse d’une copie supplémentaire du gène CYP2D6, qui accélère la transformation de la codéine en morphine, ce qui a contribué à la mort de son enfant.
Environ 1% des caucasiens – dont sont issues les populations européennes et américaines – et jusqu’à 30% de certaines populations d’Asie et d’Afrique ont des «métabolismes ultrarapides» à cause de leur copie additionnelle du gène CYP2D6. Cela n’a rien d’anodin, car ce gène produit une enzyme qui métabolise une foule de médicaments, des bêta-bloquants aux antidépresseurs, en passant par certains sirops contre la toux! Environ 8% des caucasiens sont pour leur part dotés d’une version très paresseuse de ce gène. Ce n’est guère mieux, surtout quand on prend une substance qui est éliminée par cette enzyme, comme le Strattera utilisé pour traiter le trouble déficitaire de l’attention. Chez les enfants qui le désactivent trop lentement, le médicament reste dans le sang trop longtemps et en grande quantité, causant des réactions allergiques cutanées.
Pourquoi, alors, ne pas soumettre tous les patients à un test permettant d’identifier leur version du gène CYP2D6? D’une part, parce que les gènes ne sont pas seuls en cause. «Les réactions aux médicaments dépendent aussi de ce que l’on mange, de notre niveau d’activité, des autres médicaments que l’on prend, etc.», rappelle Michael Phillips. D’autre part, parce que même si le médecin obtenait une réponse, il ne saurait pas davantage quel dosage prescrire à son patient.
Jusqu’à maintenant, seuls quelques médicaments ont été mis au point à la lumière de ces nouvelles découvertes: le plus connu, le Herceptin, est utilisé contre le cancer du sein. Il ne fonctionne que pour un sous-type de tumeur cancéreuse, s’avérant complètement inefficace pour les autres. Le docteur Jean-Claude Tardif, quant à lui, rêve du jour où il pourra savoir, grâce à un simple test, quelle dose de Coumadin prescrire à ses patients. Cet anticoagulant est largement utilisé pour prévenir les thromboses et les accidents vasculaires. À faible dose, il n’éclaircit pas suffisamment le sang; à haute dose, il l’éclaircit trop et le patient risque l’hémorragie. Dans ce cas, on connaît déjà deux gènes (CYP2C9 et VKORC1) qui sont impliqués.
La pharmacogénomique pourrait aussi servir à mieux ajuster la médication des patients ayant un taux de cholestérol trop élevé. Les médicaments les plus efficaces, les statines, causent des douleurs musculaires, parfois insupportables, chez 10% des gens. Pour comprendre quels gènes sont en jeu, Jean-Claude Tardif et Michael Phillips mènent actuellement une étude sur 5 000 patients.
Par ailleurs, la moitié des médicaments ne se rendent jamais sur les tablettes des pharmacies parce qu’ils semblent inefficaces lors des essais cliniques. Dommage, car ces produits sont peut-être simplement testés sur les mauvaises personnes. Les compagnies pharmaceutiques commencent d’ailleurs à analyser le métabolisme de leurs volontaires avant de leur faire avaler leur pilule!
Les œufs: miroir de l’âme
Quand un oiseau est stressé, ça se lit dans ses œufs! Ils se couvrent alors de taches. Santiago Merino et ses collègues de l’Université d’Alcala, en Espagne, ont examiné 112 œufs et les mésanges bleues qui les avaient pondus. Plus les œufs sont mouchetés, plus les mères ont été soumises à des stress environnementaux importants, comme en témoignent leur faible poids et des concentrations sanguines élevées de la protéine HSP70, sécrétée en période de tension.
Beaucoup d’espèces d’oiseaux pondent des œufs tachetés. Santiago Merino croit que l’augmentation du nombre de taches sert à avertir le mâle que quelque chose ne va pas. Monsieur oiseau aurait alors deux choix: amener plus de nourriture à la femelle… ou prendre ses ailes à son cou pour trouver une compagne en meilleure santé.
Dans les zoos, cet indicateur pourra être utilisé pour repérer les animaux ayant besoin de soins supplémentaires.
Pincez-moi, je rêve
Des pinces endoscopiques intelligentes dotées d’une sensibilité tactile pourraient bientôt aider les chirurgiens. Long d’une trentaine de centimètres, ce «doigt» de fer est muni de senseurs qui informent le médecin de la consistance et de la souplesse des organes internes. Ce nouvel instrument, développé par une équipe de la faculté de génie et d’informatique de l’Université Concordia, à Montréal, sera utile lors de chirurgies effractives minimales. Le chirurgien devra cependant apprendre à se servir de ses yeux pour «palper» les tissus: les informations tactiles transmises par l’instrument s’affichent sur un écran d’ordinateur. Il sait alors quelle force appliquer pour maintenir un tissu en place ou extraire une masse malsaine. Voilà qui devrait minimiser les risques d’endommager les organes et augmenter les possibilités de détecter des anomalies.
Pommade de «pot»!
À glisser dans sa trousse de premiers soins: une lotion à la marijuana pour soulager les démangeaisons cutanées. Des chercheurs de l’université de Bonn, en Allemagne, ont pu constater son efficacité sur des souris de laboratoire. L’équipe, dirigée par le neurobiologiste Andreas Zimmer, a mis la peau des rongeurs en contact avec un produit chimique allergène, non sans avoir pris soin de badigeonner plusieurs d’entre eux d’un composé à base de cannabinoïde, une substance analogue au principe actif du cannabis. Les animaux ainsi traités ont eu moitié moins d’enflures cutanées que les autres.
Les chercheurs tentent maintenant de comprendre le rôle joué par les endocannabinoïdes, ces molécules cousines fabriquées par le corps humain. Ce rôle pourrait être plus important qu’on le pense: les souris dépourvues de récepteurs pour les capter ont développé de violentes allergies aux étiquettes de nickel accrochées à leurs oreilles et se sont grattées jusqu’au sang.
Fini les médicaments inefficaces! Dans un avenir pas si lointain, chaque patient recevra une pilule adaptée à son profil génétique.
par Catherine Dubé
Avant de laisser le dentiste effectuer la moindre intervention, Michael Phillips demande toujours une dose supplémentaire d’anesthésique. Sinon, il hurle de douleur. Ce biochimiste sait depuis longtemps que ce type de médicament n’a pas un effet aussi puissant sur lui que sur la majorité des gens. «La première fois qu’on m’a fait des points de suture, j’ai senti l’aiguille entrer dans ma cuisse malgré l’anesthésie locale!», raconte-t-il.
Michael Phillips n’est pas un patient comme les autres. Il dirige le Centre de pharmacogénomique, créé par l’Université de Montréal, l’Institut de cardiologie de Montréal et Génome Québec, ainsi que le programme de pharmacogénomique de Génome Québec.
Pourquoi un médicament fonctionne-t-il bien chez certaines personnes, et pas du tout chez d’autres? Pourquoi a-t-il parfois des effets secondaires terribles, et parfois aucun? C’est notamment ce que cherche à comprendre la pharmacogénomique.
On sait bien que les humains ne réagissent pas tous de la même façon aux médicaments. «Le patient est comme une boîte noire. On lui donne le médicament et on attend de voir sa réaction», confirme le docteur Jean-Claude Tardif, directeur du Centre de recherche de l’Institut de cardiologie de Montréal. Cela n’est pas sans conséquence. Aux États-Unis, les réactions indésirables aux médicaments constituent la quatrième cause d’hospitalisation.
Mais la boîte noire commence à livrer ses secrets. Par exemple, des équipes de chercheurs canadiens, dont celle de Michael Phillips, ont découvert deux gènes qui expliqueraient pourquoi le cisplatine, un médicament anticancéreux, engendre une surdité irréversible chez 25% des enfants à qui on l’administre.
En tout, on a identifié au moins 200 gènes impliqués dans le métabolisme des médicaments. Chaque fois qu’on avale une pilule, une dizaine d’entre eux dictent au corps humain comment absorber ses ingrédients, les métaboliser et les éliminer. Or, de petites différences dans le code génétique – appelées polymorphismes – peuvent faire varier ces paramètres.
Une nouvelle maman de Toronto a perdu son bébé l’an dernier à cause d’une particularité génétique. Quand on a analysé son lait, on y a trouvé une concentration anormalement élevée de morphine. Elle prenait depuis deux semaines de simples comprimés d’acétaminophène avec de la codéine (qui se métabolise en morphine dans l’organisme). Après lui avoir fait passer un test génétique, on a découvert qu’elle était porteuse d’une copie supplémentaire du gène CYP2D6, qui accélère la transformation de la codéine en morphine, ce qui a contribué à la mort de son enfant.
Environ 1% des caucasiens – dont sont issues les populations européennes et américaines – et jusqu’à 30% de certaines populations d’Asie et d’Afrique ont des «métabolismes ultrarapides» à cause de leur copie additionnelle du gène CYP2D6. Cela n’a rien d’anodin, car ce gène produit une enzyme qui métabolise une foule de médicaments, des bêta-bloquants aux antidépresseurs, en passant par certains sirops contre la toux! Environ 8% des caucasiens sont pour leur part dotés d’une version très paresseuse de ce gène. Ce n’est guère mieux, surtout quand on prend une substance qui est éliminée par cette enzyme, comme le Strattera utilisé pour traiter le trouble déficitaire de l’attention. Chez les enfants qui le désactivent trop lentement, le médicament reste dans le sang trop longtemps et en grande quantité, causant des réactions allergiques cutanées.
Pourquoi, alors, ne pas soumettre tous les patients à un test permettant d’identifier leur version du gène CYP2D6? D’une part, parce que les gènes ne sont pas seuls en cause. «Les réactions aux médicaments dépendent aussi de ce que l’on mange, de notre niveau d’activité, des autres médicaments que l’on prend, etc.», rappelle Michael Phillips. D’autre part, parce que même si le médecin obtenait une réponse, il ne saurait pas davantage quel dosage prescrire à son patient.
Jusqu’à maintenant, seuls quelques médicaments ont été mis au point à la lumière de ces nouvelles découvertes: le plus connu, le Herceptin, est utilisé contre le cancer du sein. Il ne fonctionne que pour un sous-type de tumeur cancéreuse, s’avérant complètement inefficace pour les autres. Le docteur Jean-Claude Tardif, quant à lui, rêve du jour où il pourra savoir, grâce à un simple test, quelle dose de Coumadin prescrire à ses patients. Cet anticoagulant est largement utilisé pour prévenir les thromboses et les accidents vasculaires. À faible dose, il n’éclaircit pas suffisamment le sang; à haute dose, il l’éclaircit trop et le patient risque l’hémorragie. Dans ce cas, on connaît déjà deux gènes (CYP2C9 et VKORC1) qui sont impliqués.
La pharmacogénomique pourrait aussi servir à mieux ajuster la médication des patients ayant un taux de cholestérol trop élevé. Les médicaments les plus efficaces, les statines, causent des douleurs musculaires, parfois insupportables, chez 10% des gens. Pour comprendre quels gènes sont en jeu, Jean-Claude Tardif et Michael Phillips mènent actuellement une étude sur 5 000 patients.
Par ailleurs, la moitié des médicaments ne se rendent jamais sur les tablettes des pharmacies parce qu’ils semblent inefficaces lors des essais cliniques. Dommage, car ces produits sont peut-être simplement testés sur les mauvaises personnes. Les compagnies pharmaceutiques commencent d’ailleurs à analyser le métabolisme de leurs volontaires avant de leur faire avaler leur pilule!
Les œufs: miroir de l’âme
Quand un oiseau est stressé, ça se lit dans ses œufs! Ils se couvrent alors de taches. Santiago Merino et ses collègues de l’Université d’Alcala, en Espagne, ont examiné 112 œufs et les mésanges bleues qui les avaient pondus. Plus les œufs sont mouchetés, plus les mères ont été soumises à des stress environnementaux importants, comme en témoignent leur faible poids et des concentrations sanguines élevées de la protéine HSP70, sécrétée en période de tension.
Beaucoup d’espèces d’oiseaux pondent des œufs tachetés. Santiago Merino croit que l’augmentation du nombre de taches sert à avertir le mâle que quelque chose ne va pas. Monsieur oiseau aurait alors deux choix: amener plus de nourriture à la femelle… ou prendre ses ailes à son cou pour trouver une compagne en meilleure santé.
Dans les zoos, cet indicateur pourra être utilisé pour repérer les animaux ayant besoin de soins supplémentaires.
Pincez-moi, je rêve
Des pinces endoscopiques intelligentes dotées d’une sensibilité tactile pourraient bientôt aider les chirurgiens. Long d’une trentaine de centimètres, ce «doigt» de fer est muni de senseurs qui informent le médecin de la consistance et de la souplesse des organes internes. Ce nouvel instrument, développé par une équipe de la faculté de génie et d’informatique de l’Université Concordia, à Montréal, sera utile lors de chirurgies effractives minimales. Le chirurgien devra cependant apprendre à se servir de ses yeux pour «palper» les tissus: les informations tactiles transmises par l’instrument s’affichent sur un écran d’ordinateur. Il sait alors quelle force appliquer pour maintenir un tissu en place ou extraire une masse malsaine. Voilà qui devrait minimiser les risques d’endommager les organes et augmenter les possibilités de détecter des anomalies.
Pommade de «pot»!
À glisser dans sa trousse de premiers soins: une lotion à la marijuana pour soulager les démangeaisons cutanées. Des chercheurs de l’université de Bonn, en Allemagne, ont pu constater son efficacité sur des souris de laboratoire. L’équipe, dirigée par le neurobiologiste Andreas Zimmer, a mis la peau des rongeurs en contact avec un produit chimique allergène, non sans avoir pris soin de badigeonner plusieurs d’entre eux d’un composé à base de cannabinoïde, une substance analogue au principe actif du cannabis. Les animaux ainsi traités ont eu moitié moins d’enflures cutanées que les autres.
Les chercheurs tentent maintenant de comprendre le rôle joué par les endocannabinoïdes, ces molécules cousines fabriquées par le corps humain. Ce rôle pourrait être plus important qu’on le pense: les souris dépourvues de récepteurs pour les capter ont développé de violentes allergies aux étiquettes de nickel accrochées à leurs oreilles et se sont grattées jusqu’au sang.