Reportages
Inde: Photoreportage
Inde, poubelle de la planète techno
Où aboutissent nos vieux ordinateurs bourrés d'ingrédients toxiques? Dans des ateliers de misère en Inde! Là, ils sont «recyclés» dans des conditions désastreuses pour la santé des travailleurs et pour l'environnement. C'est ce qu'a constaté notre journaliste Noémi Mercier à Delhi et à Bangalore.
Voici son album photo.
Voici son album photo.
Textes et photos: Noémi Mercier.
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Shabri Devi (à droite) donne un coup de main à son frère et à son mari dans le business. Ils viennent de recevoir une cargaison de cartes de circuits imprimés, emballées dans d'énormes sacs de jute. Elle discute avec Subhash Sharma (à gauche), le photojournaliste indien qui m'a servi de guide et d'interprète à Delhi, et un allié essentiel dans la réalisation de ce reportage. Il signe également plusieurs des photos publiées dans le magazine.

Scène de routine à Shastri Park: une montagne de cartes de circuits imprimés s'entassent dans un tout petit entrepôt. On en détachera les multiples composantes, comme les puces, afin de les revendre. Tout ce qui n'aura pu être extrait manuellement ici sera récupéré ailleurs. Les plaques vertes, par exemple, une fois dénudées, seront envoyées dans un autre village, où elles seront brûlées à ciel ouvert ou trempées dans l'acide pour en recouvrer le cuivre.

Au sommet de la chaîne trônent des dealers fortunés, qui achètent les rebuts en lots auprès des entreprises locales ou des importateurs. Ils ont souvent leur propre boutique dans les grands marchés de l’électronique, comme Nehru Place, un gigantesque bazar de New Delhi. Ici, les machines fonctionnelles ou réparables sont revendues à l’unité, et le reste est dirigé vers les villages de recycleurs.


Avec leur verre à forte teneur en plomb, les écrans à tubes cathodiques sont de véritables bombes à retardement. Ici, on les fracasse pour revendre les morceaux de verre à des manufacturiers, ou encore on les convertit en téléviseurs. On peut aussi récupérer la bobine de cuivre qu'on trouve à l'intérieur du cône. À Old Seelampur, en banlieue de Delhi, un commerçant a largué une pile de vieux écrans devant sa boutique en attendant de décider de leur sort.


Ce vieil homme rencontré dans son atelier de Old Seelampur souffle un peu avant de reprendre sa laborieuse besogne: il extirpe patiemment, à la pince, les éléments de toutes sortes qui recouvrent les cartes de circuits imprimés.


Il s'intéresse surtout au cuivre, notamment celui qui est enroulé à l'intérieur des transformateurs — ces petites pièces carrées au noyau orangé comme celle que l'on distingue au centre de la photo.


Gestion des ordures à l'indienne: les tas d'immondices font partie du paysage à Delhi. Les plus pauvres passeront par là et en retireront tout ce qui pourra être revendu et leur rapporter quelques sous. Le reste servira de nourriture à une faune urbaine constituée de vaches, de chèvres et de chiens. Le souvenir de l'odeur de ces détritus est indélébile.


New Seelampur, dans le quartier «K Block». Dans les niches obscures qui servent d’ateliers au rez-de-chaussée des maisons, il y a des piles de câbles de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Ici, on les décortique à la main afin de revendre séparément le plastique et le métal.



Cette jeune fille est passée maître dans l'art de décortiquer les câbles. Elle coince d'abord une extrémité du fil entre ses orteils, puis elle le pèle sur toute sa longueur avec un couteau tranchant. Elle retire ensuite la gaine de plastique pour révéler l’intérieur de cuivre ou d’aluminium. Inlassablement, elle répète ces trois ou quatre gestes rapides, comme une chorégraphie. Elle devra en éplucher 30 kilos dans une journée pour gagner ses 60 roupies.

Personne n'échappe au recyclage des câbles dans le «K Block». Pas même cette petite fille qui, couteau à la main, apprend déjà le métier aux côtés de son père.


Une cargaison de câbles est livrée par camion à New Seelampur.


Les trois dépotoirs de Delhi (ville dont la population dépasse les 12 millions d'habitants) ont atteint leur pleine capacité. Celui de Gazipur forme une gigantesque montagne d'immondices. Des familles d'une pauvreté extrême y passent de longues heures chaque jour à glaner le moindre morceau qui pourrait avoir une valeur sur le marché de la revente: tissu, verre, papier, métal, carcasses d'ordinateurs.


Il n'y a que trois usines autorisées de récupération d'ordinateurs dans tout le pays. L'une d'elles, Ash Recyclers, est installée au cœur d’un quartier musulman de Bangalore, dans le sud de l'Inde. On y trouve toute une bibliothèque de composantes informatiques, comme ces moteurs de disques durs qui trouveront une deuxième vie dans la fabrication de jouets, m'explique R. Kumar, l'un des gérants de l'entreprise.


E-Parisaara est une autre usine autorisée de recyclage d'appareils informatiques, située à 45 km de Bangalore — la «Silicon Valley» indienne. La compagnie achète ses ordures électroniques principalement des entreprises de hautes technologies comme Hewlett-Packard, IBM, Motorola, Sony. Elle fournit de l'équipement protecteur à tous ses employés... mais plusieurs, comme ces deux jeunes filles, négligent de porter leur masque.
Noémi Mercier a pu réaliser ce reportage grâce à une Bourse Nord-Sud attribuée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et financée par l’Agence canadienne de développement international.
Noémi Mercier a pu réaliser ce reportage grâce à une Bourse Nord-Sud attribuée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et financée par l’Agence canadienne de développement international.