Reportages
Un mal mystérieux décime les abeilles
Les apiculteurs québécois ont perdu 40% de leurs butineuses qui servent aussi de pollinisatrices. Les producteurs de pommes risquent d’être les premiers à en subir les conséquences.
par Fanny Rollin
«En 30 ans de carrière, je n’ai jamais rien vu de pareil!» dit Gaston Alarie, apiculteur à Beaumont, sur la rive sud du Saint-Laurent. Comme chaque année, vers la fin du mois d’avril, il a inspecté ses 250 ruches pour compter le nombre d’abeilles qu’il avait perdues durant l’hiver. Près de 30% d’entre elles manquaient à l’appel. «Certaines ruches sont complètement dévastées.»
Plusieurs des ruches, habituellement grouillantes de vie, n’hébergeaient plus que de rares travailleuses, au service de la reine et des larves.
La désertion s’étend à toute la province: des berges du fleuve aux rivages du lac Saint-Jean. «Certains de mes collègues ont perdu jusqu’à 60% de leurs abeilles, notamment dans la région de Montréal», révèle Scott Plante, apiculteur à Saint-Augustin, près de Québec.
Les butineuses québécoises avaient jusque-là été épargnées par ce mystérieux mal qui décime depuis octobre dernier leurs consœurs états-uniennes. Chaque fois, le scénario est le même: un jour, les abeilles partent butiner dans les champs et ne reviennent jamais. «C’est comme entrer dans une immense maison vide où le repas est encore fumant sur la table de la cuisine», raconte Jerry Hayes, chef apiculteur au département d’agriculture de Floride. Le drame a pris tellement d’ampleur ces derniers mois qu’on lui a donné un nom: Collapse Colony Disorder (CCD) ou syndrome de dépeuplement des ruches.
L’Europe est également touchée. Depuis une dizaine d’années, la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Autriche, le Luxembourg et l’Espagne sont aux prises avec une mortalité anormale dans leurs fermes apicoles. Le phénomène a été particulièrement notable en 2005, et les chercheurs européens mobilisés n’ont pas encore trouvé de remède. Aux États-Unis, le CCD Working Group, qui rassemble une soixantaine de chercheurs de différentes disciplines, s’échine aussi à démasquer le coupable. Sans succès.
Les conséquences de ce syndrome risquent d’être graves. Et pas seulement pour la survie des apiculteurs, une espèce elle-même en voie de disparition: en l’espace de 30 ans, le nombre de ces professionnels du miel a chuté de 5 000 à 400 au Québec. C’est, en fait, l’agriculture tout entière qui pourrait écoper. Car les abeilles sont largement utilisées pour polliniser les cultures. «Sans elles, de nombreux rayons dans les supermarchés seraient vides», insiste Nicolas Tremblay, agronome et conseiller provincial en apiculture. Près du tiers de ce que nous mangeons est dû au travail minutieux de fertilisation des belles en jaune et noir. Sans leur intervention, fini les amandes de Californie, les bleuets du Lac-Saint-Jean ou les concombres de Floride.
Au Québec, les pomiculteurs seront sans doute les premiers à pâtir de ce problème. «La culture de la pomme représente près de 35 millions $ par année, sans compter les sous-produits. Et elle dépend à 90% de la pollinisation des abeilles», explique Robert Babeu, président de la Fédération des producteurs de pommes du Québec. Le volume de la récolte n’est pas seul en jeu; la qualité des fruits dépend aussi de l’acharnement des mouches à miel. «Plus une fleur de pommier est fertilisée par du pollen provenant d’un pommier d’une espèce différente, plus le fruit sera gros, et mieux il se conservera en entrepôt», explique Paul-Émile Lyelle, agronome pomologiste dans la région de Saint-Rémi. La majorité des pommiers, comme les McIntosh ou les Melba, sont autostériles. Ainsi, le pollen de la McIntosh féconde difficilement les fleurs de sa variété, mais fertilise très bien celles d’un pommier Melba ou Gala. En faisant le va-et-vient entre les arbres de variétés différentes, les abeilles favorisent l’interfécondation des espèces.
Alertés par les propriétaires de ruches, les inspecteurs du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) ont lancé une grande enquête. Mais l’affaire s’annonce ardue. Et pour cause: les témoignages d’apiculteurs divergent et les disparitions ne correspondent à aucun schéma connu. Au lieu de se raccourcir, la liste des suspects s’allonge chaque jour un peu plus: virus, parasites, pesticides, maladie immunodépressive, malnutrition, stress et OGM. On a même soupçonné les ondes des téléphones cellulaires qui désorienteraient les abeilles et les empêcheraient de retrouver leur chemin vers la ruche. Jochen Kuhn, chercheur à l’université de Landau, en Allemagne, et auteur de l’étude à l’origine de cette rumeur, est pourtant formel. «Les ondes de haute fréquence utilisées dans mes travaux pour en étudier l’effet sur l’orientation géographique des abeilles sont celles des téléphones sans fil. Aucun lien ne peut être fait avec le syndrome qui affecte le Québec», affirme-t-il.
Premier suspect sérieux, bien connu des services d’hygiène vétérinaire: le Varroa destructor. En 2003, cet acarien d’origine indonésienne avait vampirisé jusqu’à la mort la moitié des abeilles du Québec. Depuis, ce redoutable parasite continue de semer la terreur chez les apiculteurs. «La majorité des ruches analysées ce printemps par nos inspecteurs étaient contaminées par le Varroa», explique Claude Boucher, du MAPAQ, qui privilégie cette piste. Pourtant, l’hypothèse de l’acarien assoiffé d’hémolymphe d’abeilles est loin de faire l’unanimité. «Habituellement, en cas de varroase, la ruche parasitée se vide de ses habitants et les réserves en miel et en pollen sont pillées par les colonies saines des environs. Mais, actuellement, les provisions des ruches désertées demeurent intactes», souligne Pierre Giovenazzo, chercheur en apiculture au Centre de recherche en sciences animales de Deschambault. Gaston Alarie, qui a déjà été inspecteur apicole pour le MAPAQ avant de s’occuper de ses propres ruches, conteste aussi les conclusions préliminaires du ministère. «J’ai inspecté un à un les cadres de mes ruches, mais je n’ai trouvé aucune trace du parasite, affirme-t-il. On s’occupe beaucoup du Varroa, mais d’autres maladies qu’on a un peu oubliées reviennent au Québec, comme la loque américaine (une maladie très contagieuse provoquée par une bactérie).»
De nombreux chercheurs dénoncent quant à eux les mauvaises conditions de travail de ces employées modèles. Ces pollinisatrices surexploitées subissent beaucoup de stress et se tuent à la tâche pour fertiliser des champs de plus en plus grands. Les ruches sont déménagées par camion de 2 à 5 fois dans l’année, parcourant de grandes distances à chaque voyage. «Installées au milieu de centaines d’hectares de monoculture, les colonies sont forcées de polliniser une seule espèce de fleur, une source de nourriture qui ne couvre pas toujours tous leurs besoins nutritionnels», explique Pierre Giovenazzo. Fragilisées, les abeilles sont alors plus sensibles aux affections. «Le transport des ruches augmente aussi la vitesse de propagation des maladies», ajoute Pascal Dubreuil, vice-doyen aux affaires cliniques à la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, à Saint-Hyacinthe.
Autre coupable possible, les pesticides. «Les pesticides et les produits chimiques polluants répandus dans les champs se retrouvent dans le pollen et le miel dont se nourrissent les abeilles, mais aussi dans la cire que fabriquent les ouvrières. La ruche contaminée devient un environnement toxique pour ses habitantes», poursuit Pierre Giovenazzo. Reste à savoir quel pesticide, parmi la multitude de produits chimiques utilisés, pourrait être responsable.
Bref, les avis divergent. Si certains prédisent des scénarios catastrophe, d’autres refusent pour l’instant de tirer la sonnette d’alarme. L’enquête piétine donc. Et aujourd’hui, à défaut d’abeilles, c’est le mystère qui plane toujours dans la campagne québécoise…
Bourdons à la rescousse
Les abeilles ne sont pas les seules à pouvoir polliniser les cultures. Bourdons, papillons et mouches pourraient leur voler leur job.
En attendant de coffrer le tueur d’abeilles, des entomologistes proposent de diversifier les pollinisateurs pour éviter que l’agriculture ne dépende que d’elles. «Les abeilles domestiques subissent trop de pression, dénonce André Payette, entomologiste à l’Insectarium de Montréal. C’est comme si on faisait reposer tout le travail d’une usine sur le dos d’une seule personne: le jour où elle est malade, il faut trouver des remplaçants.» Car la petite à robe rayée n’est pas la seule capable de fertiliser les plantes. D’autres espèces d’abeilles, des bourdons, des papillons et des mouches sont aussi en mesure de faire ce boulot. «Le Québec dispose d’une richesse incroyable, s’enthousiasme André Payette qui réalise des inventaires d’insectes depuis plus de 20 ans. Il y a de nombreuses autres espèces plus spécialisées et mieux adaptées à certaines plantes.» La faune québécoise regorge d’une vingtaine de familles de bourdons et de près de 365 espèces d’abeilles. Parmi elles figure Peponapis pruinosa. Cette abeille solitaire se délecte exclusivement du pollen des courges et des citrouilles. Originaire du Mexique, elle a élu domicile depuis quelques années au Québec et pourrait servir de main-d’œuvre spécialisée en cas de manque de personnel ailé.
Mais, pour attirer ces insectes non domestiqués dans les champs à fertiliser, il faudrait préparer le terrain. «On devrait regarnir les bordures des champs d’herbes et de fleurs sauvages, et construire des abris adaptés au cœur des cultures, souligne M. Payette, qui a participé, en janvier dernier, à la campagne pour la protection des pollinisateurs d’Amérique du Nord. Ce serait un premier pas vers le retour de la biodiversité dans nos champs.»
Les pollinisateurs sauvages sont cependant hypersensibles aux pesticides et s’adaptent difficilement aux contraintes des grandes monocultures. Si l’abeille est le pollinisateur officiel, c’est parce qu’elle présente un avantage économique non négligeable. Une ruche peut renfermer jusqu’à 100 000 insectes lorsqu’elle «tourne à plein régime», alors qu’une colonie de bourdons rassemble moins d’une centaine d’individus. Par contre, le bourdon est largement utilisé dans les serres de tomates où il s’acclimate parfaitement. À chaque insecte sa culture; c’est peut-être là l’avenir pour les agriculteurs québécois en manque d’abeilles domestiques.
À moins que les insectes ne soient tout simplement renvoyés au placard. «Il existe d’autres moyens de polliniser un champ, affirme l’agronome Paul-Émile Lyelle. On peut, par exemple, saupoudrer du pollen décongelé sur les cultures à l’aide d’un “poudreur”.» Ce pollen en provenance de l’État de Washington fertilise déjà certains amandiers de la côte ouest du pays. L’agronome québécois estime néanmoins que la méthode s’avère pour l’instant trop contraignante et coûteuse pour une utilisation à grande échelle au Québec. L’abeille a encore de beaux jours devant elle. À condition qu’elle survive!
par Fanny Rollin
«En 30 ans de carrière, je n’ai jamais rien vu de pareil!» dit Gaston Alarie, apiculteur à Beaumont, sur la rive sud du Saint-Laurent. Comme chaque année, vers la fin du mois d’avril, il a inspecté ses 250 ruches pour compter le nombre d’abeilles qu’il avait perdues durant l’hiver. Près de 30% d’entre elles manquaient à l’appel. «Certaines ruches sont complètement dévastées.»
Plusieurs des ruches, habituellement grouillantes de vie, n’hébergeaient plus que de rares travailleuses, au service de la reine et des larves.
La désertion s’étend à toute la province: des berges du fleuve aux rivages du lac Saint-Jean. «Certains de mes collègues ont perdu jusqu’à 60% de leurs abeilles, notamment dans la région de Montréal», révèle Scott Plante, apiculteur à Saint-Augustin, près de Québec.
Les butineuses québécoises avaient jusque-là été épargnées par ce mystérieux mal qui décime depuis octobre dernier leurs consœurs états-uniennes. Chaque fois, le scénario est le même: un jour, les abeilles partent butiner dans les champs et ne reviennent jamais. «C’est comme entrer dans une immense maison vide où le repas est encore fumant sur la table de la cuisine», raconte Jerry Hayes, chef apiculteur au département d’agriculture de Floride. Le drame a pris tellement d’ampleur ces derniers mois qu’on lui a donné un nom: Collapse Colony Disorder (CCD) ou syndrome de dépeuplement des ruches.
L’Europe est également touchée. Depuis une dizaine d’années, la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Autriche, le Luxembourg et l’Espagne sont aux prises avec une mortalité anormale dans leurs fermes apicoles. Le phénomène a été particulièrement notable en 2005, et les chercheurs européens mobilisés n’ont pas encore trouvé de remède. Aux États-Unis, le CCD Working Group, qui rassemble une soixantaine de chercheurs de différentes disciplines, s’échine aussi à démasquer le coupable. Sans succès.
Les conséquences de ce syndrome risquent d’être graves. Et pas seulement pour la survie des apiculteurs, une espèce elle-même en voie de disparition: en l’espace de 30 ans, le nombre de ces professionnels du miel a chuté de 5 000 à 400 au Québec. C’est, en fait, l’agriculture tout entière qui pourrait écoper. Car les abeilles sont largement utilisées pour polliniser les cultures. «Sans elles, de nombreux rayons dans les supermarchés seraient vides», insiste Nicolas Tremblay, agronome et conseiller provincial en apiculture. Près du tiers de ce que nous mangeons est dû au travail minutieux de fertilisation des belles en jaune et noir. Sans leur intervention, fini les amandes de Californie, les bleuets du Lac-Saint-Jean ou les concombres de Floride.
Au Québec, les pomiculteurs seront sans doute les premiers à pâtir de ce problème. «La culture de la pomme représente près de 35 millions $ par année, sans compter les sous-produits. Et elle dépend à 90% de la pollinisation des abeilles», explique Robert Babeu, président de la Fédération des producteurs de pommes du Québec. Le volume de la récolte n’est pas seul en jeu; la qualité des fruits dépend aussi de l’acharnement des mouches à miel. «Plus une fleur de pommier est fertilisée par du pollen provenant d’un pommier d’une espèce différente, plus le fruit sera gros, et mieux il se conservera en entrepôt», explique Paul-Émile Lyelle, agronome pomologiste dans la région de Saint-Rémi. La majorité des pommiers, comme les McIntosh ou les Melba, sont autostériles. Ainsi, le pollen de la McIntosh féconde difficilement les fleurs de sa variété, mais fertilise très bien celles d’un pommier Melba ou Gala. En faisant le va-et-vient entre les arbres de variétés différentes, les abeilles favorisent l’interfécondation des espèces.
Alertés par les propriétaires de ruches, les inspecteurs du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) ont lancé une grande enquête. Mais l’affaire s’annonce ardue. Et pour cause: les témoignages d’apiculteurs divergent et les disparitions ne correspondent à aucun schéma connu. Au lieu de se raccourcir, la liste des suspects s’allonge chaque jour un peu plus: virus, parasites, pesticides, maladie immunodépressive, malnutrition, stress et OGM. On a même soupçonné les ondes des téléphones cellulaires qui désorienteraient les abeilles et les empêcheraient de retrouver leur chemin vers la ruche. Jochen Kuhn, chercheur à l’université de Landau, en Allemagne, et auteur de l’étude à l’origine de cette rumeur, est pourtant formel. «Les ondes de haute fréquence utilisées dans mes travaux pour en étudier l’effet sur l’orientation géographique des abeilles sont celles des téléphones sans fil. Aucun lien ne peut être fait avec le syndrome qui affecte le Québec», affirme-t-il.
Premier suspect sérieux, bien connu des services d’hygiène vétérinaire: le Varroa destructor. En 2003, cet acarien d’origine indonésienne avait vampirisé jusqu’à la mort la moitié des abeilles du Québec. Depuis, ce redoutable parasite continue de semer la terreur chez les apiculteurs. «La majorité des ruches analysées ce printemps par nos inspecteurs étaient contaminées par le Varroa», explique Claude Boucher, du MAPAQ, qui privilégie cette piste. Pourtant, l’hypothèse de l’acarien assoiffé d’hémolymphe d’abeilles est loin de faire l’unanimité. «Habituellement, en cas de varroase, la ruche parasitée se vide de ses habitants et les réserves en miel et en pollen sont pillées par les colonies saines des environs. Mais, actuellement, les provisions des ruches désertées demeurent intactes», souligne Pierre Giovenazzo, chercheur en apiculture au Centre de recherche en sciences animales de Deschambault. Gaston Alarie, qui a déjà été inspecteur apicole pour le MAPAQ avant de s’occuper de ses propres ruches, conteste aussi les conclusions préliminaires du ministère. «J’ai inspecté un à un les cadres de mes ruches, mais je n’ai trouvé aucune trace du parasite, affirme-t-il. On s’occupe beaucoup du Varroa, mais d’autres maladies qu’on a un peu oubliées reviennent au Québec, comme la loque américaine (une maladie très contagieuse provoquée par une bactérie).»
De nombreux chercheurs dénoncent quant à eux les mauvaises conditions de travail de ces employées modèles. Ces pollinisatrices surexploitées subissent beaucoup de stress et se tuent à la tâche pour fertiliser des champs de plus en plus grands. Les ruches sont déménagées par camion de 2 à 5 fois dans l’année, parcourant de grandes distances à chaque voyage. «Installées au milieu de centaines d’hectares de monoculture, les colonies sont forcées de polliniser une seule espèce de fleur, une source de nourriture qui ne couvre pas toujours tous leurs besoins nutritionnels», explique Pierre Giovenazzo. Fragilisées, les abeilles sont alors plus sensibles aux affections. «Le transport des ruches augmente aussi la vitesse de propagation des maladies», ajoute Pascal Dubreuil, vice-doyen aux affaires cliniques à la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, à Saint-Hyacinthe.
Autre coupable possible, les pesticides. «Les pesticides et les produits chimiques polluants répandus dans les champs se retrouvent dans le pollen et le miel dont se nourrissent les abeilles, mais aussi dans la cire que fabriquent les ouvrières. La ruche contaminée devient un environnement toxique pour ses habitantes», poursuit Pierre Giovenazzo. Reste à savoir quel pesticide, parmi la multitude de produits chimiques utilisés, pourrait être responsable.
Bref, les avis divergent. Si certains prédisent des scénarios catastrophe, d’autres refusent pour l’instant de tirer la sonnette d’alarme. L’enquête piétine donc. Et aujourd’hui, à défaut d’abeilles, c’est le mystère qui plane toujours dans la campagne québécoise…
Bourdons à la rescousse
Les abeilles ne sont pas les seules à pouvoir polliniser les cultures. Bourdons, papillons et mouches pourraient leur voler leur job.
En attendant de coffrer le tueur d’abeilles, des entomologistes proposent de diversifier les pollinisateurs pour éviter que l’agriculture ne dépende que d’elles. «Les abeilles domestiques subissent trop de pression, dénonce André Payette, entomologiste à l’Insectarium de Montréal. C’est comme si on faisait reposer tout le travail d’une usine sur le dos d’une seule personne: le jour où elle est malade, il faut trouver des remplaçants.» Car la petite à robe rayée n’est pas la seule capable de fertiliser les plantes. D’autres espèces d’abeilles, des bourdons, des papillons et des mouches sont aussi en mesure de faire ce boulot. «Le Québec dispose d’une richesse incroyable, s’enthousiasme André Payette qui réalise des inventaires d’insectes depuis plus de 20 ans. Il y a de nombreuses autres espèces plus spécialisées et mieux adaptées à certaines plantes.» La faune québécoise regorge d’une vingtaine de familles de bourdons et de près de 365 espèces d’abeilles. Parmi elles figure Peponapis pruinosa. Cette abeille solitaire se délecte exclusivement du pollen des courges et des citrouilles. Originaire du Mexique, elle a élu domicile depuis quelques années au Québec et pourrait servir de main-d’œuvre spécialisée en cas de manque de personnel ailé.
Mais, pour attirer ces insectes non domestiqués dans les champs à fertiliser, il faudrait préparer le terrain. «On devrait regarnir les bordures des champs d’herbes et de fleurs sauvages, et construire des abris adaptés au cœur des cultures, souligne M. Payette, qui a participé, en janvier dernier, à la campagne pour la protection des pollinisateurs d’Amérique du Nord. Ce serait un premier pas vers le retour de la biodiversité dans nos champs.»
Les pollinisateurs sauvages sont cependant hypersensibles aux pesticides et s’adaptent difficilement aux contraintes des grandes monocultures. Si l’abeille est le pollinisateur officiel, c’est parce qu’elle présente un avantage économique non négligeable. Une ruche peut renfermer jusqu’à 100 000 insectes lorsqu’elle «tourne à plein régime», alors qu’une colonie de bourdons rassemble moins d’une centaine d’individus. Par contre, le bourdon est largement utilisé dans les serres de tomates où il s’acclimate parfaitement. À chaque insecte sa culture; c’est peut-être là l’avenir pour les agriculteurs québécois en manque d’abeilles domestiques.
À moins que les insectes ne soient tout simplement renvoyés au placard. «Il existe d’autres moyens de polliniser un champ, affirme l’agronome Paul-Émile Lyelle. On peut, par exemple, saupoudrer du pollen décongelé sur les cultures à l’aide d’un “poudreur”.» Ce pollen en provenance de l’État de Washington fertilise déjà certains amandiers de la côte ouest du pays. L’agronome québécois estime néanmoins que la méthode s’avère pour l’instant trop contraignante et coûteuse pour une utilisation à grande échelle au Québec. L’abeille a encore de beaux jours devant elle. À condition qu’elle survive!