Septembre 2008

Entrevue

La faim du monde est aujourd'hui

Il faut changer notre façon de manger, affirme l’Américain Lester Brown. Selon cet agronome, fondateur du réputé Earth Policy Institute, c’est la seule façon de sortir de la crise alimentaire planétaire.

Propos recueillis par Noémi Mercier

Un «tsunami silencieux». C’est ainsi que les Nations unies qualifient la crise alimentaire qui secoue la planète depuis le début de l’année. L’expression n’est pas trop forte: le prix des aliments s’est emballé. En mars dernier, le blé coûtait 130% plus cher qu’un an plus tôt, le soya, 87% et le riz, 74%! Trop cher pour manger? Il y avait déjà plus de 800 millions d’affamés dans le monde. La crise a fait gonfler ce nombre. En Haïti, en Égypte, au Maroc, au Cameroun, au Mexique, en Indonésie et aux Philippines, des «émeutes de la faim» ont éclaté. Et le pire reste à venir.

Entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et le début des années 1970, les progrès de la recherche agronomique ont sti­mulé les récoltes et sauvé de la famine des populations entières d’Amérique latine et d’Asie. Des variétés à haut rendement ont été développées, l’engrais et l’irrigation ont été introduits, ce qui a eu pour effet de doubler, – voire tripler – la production de céréales dans ces régions. On a appelé ça la Révolution verte. Aujourd’hui, plusieurs experts – dont l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan – réclament une seconde Révolution verte, particulièrement en Afrique, où la productivité agricole accuse un important retard sur les autres continents.

Québec Science en a discuté avec l’agroéconomiste de renommée mondiale Lester Brown. Fondateur et président du Earth Policy Institute, un institut de recherche de Washington, il est l’un des analystes de l’environnement les plus respectés au monde. Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages traduits en 40 lan­gues, il a été l’un des premiers à parler du concept de développement durable.

Observateur futé de la société, Lester Brown a vu venir la crise actuelle. «La pénurie alimentaire va devenir l’enjeu central de notre époque. Ce sera le signe avant-coureur de la faillite environnementale vers laquelle se dirige l’économie mondiale», écrivait-il il y a 12 ans.

Dans son plus récent livre, Plan B 3.0: Mobilizing to Save Civi­lization, (Éditions WW Norton), il propose des solutions aux grands maux environnementaux de notre temps.


Il y a eu d’autres crises alimentaires dans le passé. En quoi la situation actuelle est-elle différente?

Il y a eu des hausses de prix dans la dernière moitié du XXe siècle, c’est vrai, mais elles étaient dues à des événements météoro­logiques, comme une insuffisance de la mousson en Inde ou une sécheresse dans le Midwest aux États-Unis, par exemple. Le défi était alors simplement de se rendre jusqu’à la prochaine récolte. La situation actuelle est plutôt le résultat d’une combinaison de tendances. La population mondiale s’accroît de 70 millions de personnes chaque année. Près de 4 milliards d’individus, dont les Chinois et les Indiens, voient leur pouvoir d’achat s’améliorer et veulent consommer plus de viande, de lait et d’œufs. Or, pour élever des bovins et des volailles, il faut produire davantage de céréales.

Par ailleurs, aux États-Unis, on distille de plus en plus d’éthanol de grain pour fabriquer des biocarburants. Résultat: la demande en céréales, qui montait en moyenne de 20 millions de tonnes par année, grimpe désormais de 40 millions de tonnes annuellement! Pendant ce temps, les terres cultivables se raréfient au profit de la construction industrielle et résidentielle, alors que les ressources en eau nécessaires à l’irrigation s’amenuisent.

Aujourd’hui, la consommation mondiale de céréales dépasse la production. Il a donc fallu aller puiser dans les réserves qui sont à leur plus bas niveau de toute l’histoire. Les stocks actuels de grains ne permettraient de nourrir la population de la Terre que pendant 55 jours, contre 116 en 1999!


On a déjà réussi à augmenter considérablement la production agricole. Les récoltes mondiales de céréales ont triplé depuis 1950. Pourrait-on répéter un exploit de cette ampleur?

À l’époque, les Japonais avaient réussi à développer des va­riétés naines de blé et de riz, qui ont ensuite été adaptées pour le reste de l’Asie. En Inde, après une année de faible mousson, en 1965, j’avais participé à la mise en place d’une nouvelle stratégie agricole. Nous avions introduit des variétés à haut rendement, encouragé la construction d’usines de fabrication d’engrais et développé l’irrigation. Les Indiens avaient ainsi réussi à doubler leurs récoltes de blé en 7 ans: elles étaient passées de 12 millions de tonnes en 1965 à 26 millions de tonnes en 1972. Aucun pays n’avait réussi un tel exploit auparavant.

Mais il n’y a plus beaucoup de marge pour hausser la productivité en Asie aujourd’hui. En Chine, par exemple, les agriculteurs utilisent maintenant deux fois plus de fertilisants qu’aux États-Unis. Au-delà d’une certaine dose, l’ajout de ferti­lisants n’a plus beaucoup d’effet. Le rendement du blé stagne depuis une décennie en Inde; même chose pour le riz en Chine et au Japon. On est en train d’atteindre un plafond dicté par la physiologie des plantes.


L’agriculture est beaucoup moins développée en Afrique. Le rendement des cultures y a à peine progressé depuis 50 ans, et il est environ trois fois inférieur à ce qu’on obtient dans le reste du monde. Comment l’améliorer?

Il n’y a pas eu de Révolution verte en Afrique pour la même raison qu’il n’y en a pas eu en Australie: le manque d’eau. Il faut 1 000 tonnes d’eau pour produire une tonne de céréales! En Chine, 80% des terres où l’on cultive des céréales sont irriguées; en Inde, c’est 60%. La majeure partie de l’Afrique est aride ou semi-aride. En plus, sans eau, impossible d’utiliser beaucoup d’engrais. Sans eau, ni engrais, oubliez les hauts rendements.

Nous pouvons faire davantage en Afrique, mais les gains ne seront pas aussi spectaculaires qu’en Inde et en Chine. L’utilisation de fertilisants, une meilleure gestion des terres et de meilleures semences pourraient faire une différence, mais l’Afrique a surtout besoin d’infrastructures pour que l’on puisse transporter les fertilisants à moindre coût. Pour le moment, le prix des engrais double entre leur entrée sur le continent et leur arrivée chez les fermiers!


L’économiste Jeffrey Sachs, qui a dirigé le Projet du millénaire des Nations unies visant à combattre la pauvreté et la faim, estime quant à lui qu’on pourrait doubler le rendement des céréales en Afrique d’ici 2012. C’est irréaliste, à votre avis?

On peut toujours essayer. Mais ce ne serait certainement pas facile. Et cela nécessiterait d’énormes investissements dans la recherche pour développer des variétés à haut rendement qui soient adaptées aux conditions locales.


D’autres soutiennent que l’on pourrait modifier les plantes génétiquement pour les rendre plus productives. Qu’en pensez-vous?

Jusqu’à maintenant, la modification génétique n’a pas permis d’augmenter le rendement des cultures de façon significative, parce que les scientifiques avaient déjà fait le maximum à l’aide des techni­ques conventionnelles de sélection. Je ne crois pas que le génie génétique aura un très grand rôle à jouer. Certaines cultures seront modifiées génétiquement afin qu’elles puissent pousser dans des zones plus froides ou pour qu’elles résistent mieux à la sécheresse, ce qui apporterait des gains de production marginaux, de 5%, 10% ou 15%.


Faudrait-il, alors, envisager de limiter la demande alimen­taire?

Oui. En Afrique, cela veut dire favoriser le contrôle des naissances pour stabiliser la population le plus rapidement possible. En Amérique du Nord, cela veut dire passer d’une alimentation riche en viande rouge à un régime méditerranéen à base de viande, de fromage et de fruits de mer, mais en moins grande quantité. On me demande souvent combien de personnes la Terre peut nourrir. Cela dépend. L’Indien moyen consomme 200 kg de céréales par année. La Terre pourrait en soutenir 10 milliards comme lui. Le Nord-Américain, lui, en consomme 800 kg, si on tient aussi compte de la quantité consommée indirectement sous forme de fourrage pour les ani­maux. Dans ce cas, les récoltes actuelles ne pourraient nourrir que 2,5 milliards de personnes.


Pour en savoir plus

Le livre de Lester Brown, Plan B 3.0: Mobilizing to Save Civilization, est disponible intégralement sur Internet  à
www.earth-policy.org/Books/PB3/index.htm
 
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